Philip Roth est de retour dans la collection la Pléiade. L’occasion pour Diacritik d’un grand entretien avec la journaliste et auteure Josyane Savigneau qui a inlassablement accompagné, au fil de critiques, textes et rencontres, l’œuvre de l’immense auteur américain, jusqu’à incarner – des propres mots de celui-ci – sa “conscience française”. Plongée vers l’identité fictionnelle kaléidoscopique de l’inventeur de Zuckerman, capitale pour l’histoire de la littérature.

« Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent »
Louis Aragon

En split-screen, deux villes en guise de générique. D’un côté, New York au temps des Twin Towers. De l’autre, le Tower Bridge de Londres qui enjambe la Tamise. Tours érectiles, tapis d’eau amniotique, transversalités masculines féminines, fourmilière urbaine encline aux rencontres illégitimes. Deux plans fixes pour ouvrir le film, stipuler son parti-pris narratif. Ici, l’adaptation française de Tromperie de Philip Roth (Deception), blanc, juif, hétérosexuel, romancier reconnu de Brooklyn, atterri à Londres pour rafraîchissement d’inspiration, et qui reçoit dans son bureau son amante anglaise sans prénom. L’écrivain américain et la maîtresse britannique sont interprétés par deux acteurs on ne peut plus français : Denis Podalydès et Léa Seydoux réunis par Arnaud Desplechin pour une aventure extra-conjugale pendant les eighties.

Il est banal de dire qu’un écrivain ne nous quitte jamais. Ses livres sont là pour l’inscrire dans le présent des lecteurs. Chacun a ses fictions de prédilection, la mienne est son roman La Tache, qui a donné à Roth une notoriété certaine en France, plus large que celle qu’il avait déjà depuis ses premiers romans.

Philip Roth n’aura donc jamais le Nobel… Quelle importance ? Il est, à jamais l’un des plus grands écrivains américains, toutes époques confondues. Dans Manhattan People, Christopher Bollen écrit que la mort raconte « la vie à l’envers », la « biographie du défunt » se muant en « en quête acharnée pour tenter de comprendre ». Dans le cas de Roth, tout a été pensé avant et par l’écrivain : il y a quelques années, il avait annoncé avoir renoncé à l’écriture en 2010 (mais l’avoir d’abord tu), travaillant à la biographie que lui consacre Blake Bailey (il rassemblait pour lui ses archives) et à des échanges ludiques de textes avec Amelia, la fille d’une de ses amies proches, dont il admirait la fraîcheur et l’imaginaire. Mais jamais, plus jamais, de fiction, assurait-il. Parcours d’une œuvre et d’une vie, à l’envers, alors que la mort de l’écrivain vient d’être annoncée, mardi 22 mai 2018. Il avait 85 ans.

Et les titres: « Le Grand Écrivain prend sa retraite… Le Grand Écrivain se tait… Le Grand Écrivain pose le stylo… » Et l’information : « Après avoir signé 31 romans, le Grand Écrivain, bientôt octogénaire, a décidé d’arrêter d’écrire. A l’occasion de la parution de son dernier roman, il a annoncé qu’il en avait fini avec son œuvre entamée il y a un demi-siècle. »

Deux mois jour pour jour séparent l’ouverture de la huitième édition du Festival America de Vincennes de l’élection présidentielle américaine. Sans abuser de la symbolique, rappelons que 2016 est l’année d’un double anniversaire : le 140è de la Déclaration d’indépendance des États-Unis et le 15è depuis le tristement et dramatiquement célèbre 11 septembre 2001.

Comme l’écrit Edna O’Brien — phrase que Philip Roth cite en exergue de La Bête qui meurt (2003) —, « l’histoire d’une vie s’inscrit dans le corps tout autant que dans le cerveau » : là est le sujet même de Chronique d’hiver selon Paul Auster, le récit du rapport qu’entretient un homme avec son corps, comme d’Excursions dans la zone intérieure (publié l’année suivante), chronique d’un cerveau et d’une pensée, de l’éveil au monde d’une conscience.