Christopher Bollen, Manhattan People

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Le projet d’écrire un premier roman, quand on est par ailleurs le rédacteur en chef d’Interview (fondé en 69 par Andy Warhol), journaliste pour The New York Times, Artforum ou The Believer, est un peu à la littérature ce que quadruple lutz de Surya Bonaly était au patinage : l’exercice pourrait passer pour une performance sans réel intérêt artistique, pire, se terminer en une chute façon étoile écrasée sur la glace, ou, plus rarement, être un moment de grâce. Or Christopher Bollen a réussi son quadruple lutz avec Lightning People (2011), traduit sous le titre Manhattan People chez Calmann-Lévy.

Les risques de chute étaient pourtant infinis : Manhattan People est un roman ambitieux, choral, une fresque du New York post 11-septembre (depuis les années 80) à travers une galerie de personnages, un travail sur chutes et désillusions, justement, dans une ville qui incarne tous les rêves américains (voire européens) comme nos pires cauchemars, un récit sur le destin, ses hasards objectifs et conséquences (avec excursion vers la théorie du complot), un roman qui flirte avec tous les genres, du récit d’apprentissage au thriller, en passant par la fresque sociologique, le tout dans un pavé de plus de 500 pages qui se dévore et hante. Un page-turner implacable et intelligent, un moment de grâce, donc.

Christopher Bollen
Christopher Bollen

New York a toujours eu « besoin d’inventer de nouvelles façons de rester dangereuse », annonce le Prologue. La foudre y frappe, régulièrement. « Ce que personne ne semble oser dire, c’est qu’avant la chute du World Trade Center, la foudre s’abattait rarement ailleurs dans Manhattan que sur les tours jumelles, nos meilleurs paratonnerres. Mais elles ont disparu, et nous les avons remplacées, petits corps conducteurs en jeans serrés et tee-shirts sales devenus autant de cibles faciles dans cette ville auparavant censée nous protéger ».

Joseph Guiteau, qui livre dans le Prologue ces réflexions métaphysiques désabusées sous forme de cartographie mentale, a justement quitté son Midwest natal pour échapper à ses démons, à l’emprise d’une mère paranoïaque et d’une histoire familiale qui lui promet de mourir à 34 ans, comme son père, son grand-père et son arrière grand-père. « Nombre d’entre nous sont venus à New York pour échapper aux histoires de leur enfance, avec l’espoir qu’elles n’auront plus cours ici. J’ai longtemps cru pouvoir me débarrasser des prédictions familiales avec lesquelles ma mère m’a élevé dans notre sombre maison de Cincinnati, et dont chaque mort semblait une preuve, chaque date un nouvel indice. Un fil rouge court de génération en génération, une malédiction est inscrite dans notre sang, qui frappe avec la précision d’une horloge ». Alors, Joseph veut comprendre et démonter la « logique implacable » de son histoire et il y a urgence : il va avoir 34 ans.

Lorsque le récit débute, le 14 juin 2007, Joseph, « star de publicités pour de la mousse à raser », s’apprête à épouser Delphine Kousavos, qui espérait, en Grèce, devenir biologiste et a fini nettoyeuse de fosses à serpents au zoo du Bronx, en quête éperdue de la green card qui lui permettra de réaliser ses rêves. Épouse-t-elle Joseph pour le précieux sésame ou a-t-elle enfin réussi à oublier ses ex ? Ce sont deux étrangers l’un à l’autre qui se marient, Delph (et son passé dont elle ne parvient jamais à faire table rase) et Joseph (qui n’a jamais réussi à avouer à sa future femme la vérité de son histoire, sinon par « bribes éparses, sélectionnées avec soin et expurgées de tout détail sordide »). Fêteront-ils leur premier anniversaire de mariage ou Joseph va-t-il mourir comme tous ses ancêtres mâles ?

images51MQUW0-uiL._SX299_BO1,204,203,200_Autour de ce couple qui lutte pour se construire un avenir, William Astermathy, lui aussi acteur ; Raj, photographe, ex-petit ami de Delphine ; Madi, sœur de Raj et meilleure amie de Delphine, au succès professionnel insolent mais qui ne rêve que de retour en Inde : tous ont trente ans et des poussières — et le titre original du roman de Christopher Bollen, Lightning People, ne peut qu’être un clin d’œil au Brightness Falls de Jay McInerney ou son premier roman, Bright Lights, Big City.

Mais autour de ce groupe de trentenaires gravitent deux personnages plus âgés, agents des destins de tous, Brutus Quinn, « fou magnifique », séropositif, rescapé du New York des années 70-80 dont il est la mémoire vivante (plus pour longtemps), et Aleksandra Andrews qui voudrait donner à Joseph un rôle dans un film à la mémoire de son mari. Tous les personnages du roman voudraient échapper à leur destin voire à leur identité — « pourquoi, dans ce pays, fallait-il systématiquement devenir quelqu’un d’autre pour accomplir ses rêves ? » —, trouver un avenir qui soit synonyme d’ailleurs, mais leurs ambitions entrent en conflit : Delphine partagée entre Raj et Joseph, William en proie à une jalousie maladive pour les rôles que décroche Joseph (ce qui le poussera aux actes les plus terribles), Joseph muré dans ses angoisses mais cherchant désespérément à s’épancher, Aleksandra figure indécidable, veuve vengeresse ou démon, centre de gravité du roman qui le fait basculer vers le drame.

Tous les personnages sont hantés par un secret et le récit, les dévoilant progressivement, fait de leurs liens une machine implacable muant « l’immense champ des possibles » en tragédie grecque. Le piège se referme sur tous (lecteur compris) dans New York, personnage central du récit, une ville « où convergeaient tous ceux qui voulaient s’émanciper de la prison de leur enfance — ce trou noir de l’identité américaine, ville de toutes les réinventions ». Mais « il faut bien qu’un matin, on se réveille en voyant cette ville autrement qu’une vaste cour de récréation où on peut faire n’importe quoi et avoir la gueule de bois en permanence » et c’est bien cet envers que nous conte Manhattan People, premier roman désenchanté et virtuose d’un écrivain ayant depuis publié Orient dont on guette déjà la traduction française (prévue chez Calmann-Lévy en 2017).

Christopher Bollen, Manhattan People, traduit de l’anglais (USA) par Nathalie Peronny, éd. Calmann-Lévy, 2016, 536 p., 22 € 50 — Lire un extrait

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