Des wasp et des autres, fictions du melting-pot : Philip Roth (La Tache)

Philip Roth

Il est banal de dire qu’un écrivain ne nous quitte jamais. Ses livres sont là pour l’inscrire dans le présent des lecteurs. Chacun a ses fictions de prédilection, la mienne est son roman La Tache, qui a donné à Roth une notoriété certaine en France, plus large que celle qu’il avait déjà depuis ses premiers romans.
C’est avec ce roman qu’il obtient le Prix Médicis étranger en 2002 et la même année, il est le « Meilleur livre de l’année » par le magazine Lire. Le roman a redoublé son effet par son adaptation cinématographique sous le titre, La couleur du mensonge, par Robert Benton avec des acteurs prestigieux : Nicole Kidman, Anthony Hopkins, Gary Sinise et Ed Harris. Après le décès de Roth, France Culture le signale comme un des trois romans qu’il faut avoir lu, Le Figaro parmi les cinq qui sont indispensables et France Inter parmi ses cinq coups de cœur.

Nicole Kidman et Anthony Hopkins dans La Couleur du mensonge

Ce qui fait le sel du roman est la complexité d’un secret dévoilé/voilé avec une adresse remarquable. Roland Barthes, a proposé une analyse de la manière dont une narration construit son secret dans sa lecture, dans S/Z, à partir de la nouvelle Sarrasine de Balzac. La partition du secret n’est pas la seule à se déployer mais c’est celle que nous suivrons car elle permet d’enrichir notre interrogation sur les origines et les identités, ici dans le fameux « melting-pot » américain (identités légitimes et identités stigmatisées), question on ne peut plus actuelle dans nombre de sociétés.

Lorsque le secret est le nerf de la narration, l’écrivain déploie toute une stratégie pour en retarder l’aveu mais, en cours de route, il sème des indices que les plus perspicaces détectent et que les plus crédules découvrent en fin de parcours en ayant alors le plaisir de relire le roman pour noter tout ce qu’ils ont raté. 

« Le jeu échelonné d’arrêts » (Barthes)

 Entrons dans le roman par les mots du texte, avec Nathan Zuckerman le narrateur, le double de l’auteur bien connu des lecteurs de Philip Roth : « A l’été 1998, mon voisin, Coleman Silk, retraité depuis deux ans, après une carrière à l’université d’Athena où il avait enseigné les lettres classiques pendant une vingtaine d’années puis occupé le poste de doyen les seize années suivantes, m’a confié qu’à l’âge de soixante et onze ans il vivait une liaison avec une femme de ménage de l’université qui n’en avait que trente-quatre ». Ce premier « aveu » est un secret de polichinelle livré au lecteur pour détourner son attention. Cette liaison est mise en superposition avec l’affaire Clinton/Lewinsky qui défraie alors l’Amérique : « En Amérique en général, ce fut l’été du marathon de la tartuferie : le spectre du terrorisme, qui avait remplacé celui du communisme, comme menace majeure pour la sécurité du pays, laissait la place au spectre de la turlute […] Non, si vous n’avez pas connu 1998, vous ne savez pas ce qu’est l’indignation vertueuse. L’éditorialiste William F. Buckley, conservateur, a écrit dans ses colonnes : « Du temps d’Abélard, on savait empêcher le coupable de recommencer […] » ».

Nathan passe certaines soirées avec son voisin, Coleman Silk ; il en croque le portrait : « c’était un extraverti à l’intelligence aiguë, un homme de la ville, charmeur, main de fer dans un gant de velours, qui tenait du guerrier et du manipulateur, aux antipodes, en somme, du latiniste-helléniste pédant ». Il a une manière originale d’enseigner l’Antiquité et il est juif. Doyen réformateur, il ne s’est pas fait que des amis ; il a repris ensuite sa simple fonction d’enseignant. Il aurait pris sa retraite avec tous les honneurs s’il n’avait employé « le mot scélérat » de « zombies » pour désigner deux étudiants noirs absents. Accusé de racisme, il subit, comme sa femme, les contrecoups de l’affaire au point de ruiner la carrière de l’un et de provoquer la mort de l’autre. Silk avait demandé à Nathan d’écrire son histoire et s’était mis lui-même à l’écrire après son refus. C’est un homme totalement perturbé que Nathan observe au début de la fiction. En le côtoyant, le narrateur découvre les préférences musicales de Coleman, beaucoup plus sensible au swing qu’à la « grande musique » et il poursuit son portrait physique très longuement. Certains détails annoncent « le secret » mais on ne les note pas ainsi à la première lecture :

« […] Ses cheveux aux boucles serrées, qu’il coupait très court […] Coleman avait cette joliesse incongrue, ce visage de marionnette presque, que l’on voit aux acteurs vieillissants jadis célèbres à l’écran dans des rôles d’enfants espiègles, et sur qui l’étoile juvénile s’est imprimée, indélébile. […] c’était un Juif à petit nez et mâchoires saillantes, un de ces juifs aux cheveux crépus, au teint clair, vaguement jaune, qui possèdent un peu de l’aura ambiguë des Noirs pâles qu’on peut prendre pour des Blancs. Du temps qu’il était dans la marine, à la base de Norfolk, en Virginie, vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, son nom ne le désignant pas comme juif et pouvant aussi bien être un nom de Noir, un jour, dans un bordel, on l’avait pris pour un nègre essayant de faire illusion, et on l’avait jeté à la porte. « Viré d’un claque de Norfolk pour être noir, viré de l’université d’Athena pour être blanc ». J’avais souvent entendu ce type de propos dans sa bouche, ces deux ans-là, ses diatribes sur l’antisémitisme noir, et sur ses collègues, des traîtres, des lâches, manifestement décrits tels quels sans modification dans son livre ».

Jouant de main de maître avec « leurre », « équivoque » et « réponse partielle » pour qui a lu déjà le roman une première fois, le narrateur transcrit, pour enfoncer le clou de la judéité, une partie du discours de Coleman au style direct, judéité qui accuse une négritude victimaire qui débouche sur du racisme : « Je me suis fait virer d’Athena pour être le type de Juif blanc en qui ces salauds ignares voient leur ennemi. C’est lui qui a fait leur malheur, en Amérique. C’est lui qui les a enlevés, dans leur paradis. Et c’est lui qui les tient en lisière depuis toujours. C’est quoi la source majeure des souffrances des noirs, sur cette planète ? Ils connaissent la réponse sans se donner la peine de venir en cours. Pas la peine d’ouvrir un livre. Pas la peine de lire, ils le savent, pas la peine de penser, tiens ! C’est qui, le responsable ? Les mêmes monstres de l’Ancien Testament qui sont responsables de la souffrance des Allemands ».

Bien que conscient de la médiocrité du livre qu’il a écrit seul, Coleman s’est libéré en l’écrivant et peut passer à autre chose. Et la comparaison qui suit n’est pas gratuite : « Le sentiment d’injustice qui le momifiait naguère l’avait abandonné. Un tel changement d’attitude chez un homme que l’événement a martyrisé, je ne l’avais vu qu’à la télévision, quand Nelson Mandela était sorti de sa prison en pardonnant à ses geôliers alors qu’il avait encore dans l’estomac son dernier rata de taulard ». Libéré de son désir de se venger, Coleman peut redevenir un personnage totalement rothien en se focalisant sur son sujet préféré : les femmes ! Il se lance dans l’histoire de sa vie, évoquant son père juif, les valeurs qu’il défendait et sa volonté que son fils sorte du lot de la pauvreté inscrit par son origine dans sa destinée. Les deux hommes vieillissants, Nathan et Coleman, peuvent échanger sur des thèmes qui les préoccupent : prostate, impuissance, viagra et autres… Et Nathan déduit de cette pulsion qui pousse Coleman vers Faunia que ce n’est pas seulement pour rebondir après l’humiliation : « Il y a le désir de laisser sortir la bête en lui, de libérer cette force – l’espace d’une heure, de deux heures, peu importe la durée, de donner libre cours à la nature », formulation insistante qui peut se comprendre assez différemment que simplement sexuellement, une fois le secret découvert. Coleman est non seulement accusé de racisme mais aussi d’exploitation sexuelle envers Faunia Farley, le fameux « secret » de polichinelle à dégonfler.

La dénonciation « anonyme » de Delphine Roux, l’universitaire française brocardée, a fait des ravages dans une petite ville où on aime les cancans et la fille même de Coleman, Lisa, refuse de parler à son père. Cette séquence est l’occasion pour Nathan de poursuivre l’histoire familiale de son héros et de ses enfants dont son fils Mark devenu juif orthodoxe. On s’attarde aussi assez longuement sur le mari de Faunia, un ancien du Vietnam, déployant ainsi une autre ligne narrative importante dans le roman : les traumatismes profonds de la guerre dans la société américaine. Cette évocation détaillée clôt la première partie comme elle clôturera le roman.

Ainsi la première partie – 108 pages – s’achève avec, pour le lecteur, une certaine familiarité construite par le narrateur avec le protagoniste et aucun doute quant à son identité. Le lecteur est entraîné dans cette liaison amoureuse inhabituelle dont il veut découvrir le dénouement. « De notoriété publique », titre de cette première partie, est une expression à double sens puisqu’elle inaugurait la lettre anonyme de dénonciation vers la fin du chapitre mais qu’elle confirme aussi ce que chacun et tous pensent de Coleman Silk.

La seconde partie est titrée « Le punch » dont le dictionnaire dit qu’il désigne soit une boisson alcoolisée à base de rhum… soit « l’aptitude d’un boxeur à porter des coups secs et décisifs ». Coleman veut se battre contre cette nouvelle calomnie mais son avocat lui conseille d’arrêter ses « sexcapades ». Gardant en apparence son sang-froid, il conclut brutalement l’entretien par une insulte inattendue qui, même à la première lecture, met la puce à l’oreille : « D’une voix à dessein aussi feutrée que possible, il énonça – sans pour autant mesurer ses paroles comme il aurait pu : « Je ne veux plus jamais entendre ta voix qui dégouline d’autosatisfaction, petit enfoiré, ni voir ton faciès d’hypocrite, Blanche-Neige » ».

Cette insulte, « Blanche-Neige », si elle obsède l’avocat qui ne la comprend pas, commence à mettre le lecteur très sérieusement en éveil. Et retardant encore l’aveu, Nathan introduit des monologues intérieurs de Coleman sur le fait qu’il soit perçu comme « raciste » : « Après presque quarante ans à Athena, après tout ce qu’il avait dû faire pour arriver, après tout ce qui avait été détruit et perdu, pourquoi pas ? D’abord lui avait échappé le mot « zombies », à présent « Blanche-Neige » – qui sait quelle tare abjecte il dévoilerait la prochaine fois qu’il emploierait sans arrière-pensée une expression désuète, un idiome au charme quasi suranné. On se révèle ou on cause sa propre perte en employant le mort parfait. Qu’est-ce qui fait qu’on se grille, qu’on sabote camouflage, couverture, déguisement ? Le mot juste, précisément, celui qu’on a prononcé spontanément, sans réfléchir ».

Dans la foulée de ces réflexions qu’il prête à celui qui est « son » personnage, Nathan, avec une adresse remarquable, poursuit dans le dévoilement de la vie de Coleman en employant le discours indirect. Et il inaugure l’aveu du secret, non comme un aveu mais comme une complicité partagée avec le personnage par un monologue intérieur au discours indirect, ce qui lui permet, à lui Nathan, de mettre son grain de sel ! Il commence par le nom puisque c’est l’alpha de toute identité : « Silky Silk. Silk le Soyeux, le Styliste. Ce nom-là, il y avait bien cinquante ans et plus que personne ne le lui avait donné, et pourtant, il s’attendait presque à s’entendre héler : « Hé, Styliste ! » comme si, au lieu de traverser la grand-rue d’Athena pour grimper la colline en direction du campus, pour la première fois depuis sa démission, il se retrouvait à East Orange remontant Central Avenue après les cours ».

Il est avec sa sœur Ernestine – alors qu’il a toujours affirmé être fils unique –, qui lui raconte la visite incroyable qu’elle a surprise la veille : « le docteur Fensterman, le médecin juif, grand chirurgien de l’hôpital où maman travaillait à Newark », était venu rendre visite à leur parents, pour un « marché » : que Coleman renonce à être le meilleur pour laisser la place à son fils car les « quotas discriminatoires envers les juifs » empêcheraient ce dernier d’accéder aux meilleurs universités s’il n’était pas premier. Et, tout naturellement et sans hausser le ton, l’aveu s’inscrit dans ce souvenir, dans la bouche même du chirurgien juif, sous la forme du discours rapporté : « Il savait que le préjugé de l’université contre les étudiants de couleur était bien pire encore que celui contre les juifs. Il savait quels obstacles les Silk avaient dû surmonter pour devenir une famille noire modèle, au-dessus du lot ».

C’est un véritable marché qu’il propose : titularisation de la mère à l’hôpital, « prêt » non remboursable pour les études de Coleman qui, en acceptant d’être le second, « resterait tout de même le meilleur élève de couleur de la promotion 1944, et de plus, le meilleur élève de couleur qui soit jamais sorti du lycée d’East Orange. Avec sa moyenne, il avait même des chances de se retrouver meilleur élève de couleur de tout le comté, voire de l’État ; et sa place de deuxième ne le gênerait en rien pour s’inscrire à l’université d’Howard ».

On notera l’insistance de la narration sur l’expression « meilleur élève de couleur » car il faut enfoncer le clou pour le lecteur qui doit brutalement ôter sa judéité à Silk et commencer à s’interroger sur sa négritude ! Coleman et les Silk n’ont rien à perdre et tout à gagner au marché proposé. Ernestine lui avait rapporté que ses parents avaient refusé très dignement au moment même où Coleman voyait les avantages de négocier. Le lecteur est, enfin, dans la vraie vie de Coleman Silk ! Les juifs ont été présents et actifs dans sa vie : par ce chirurgien d’abord puis par son entraîneur de boxe le premier à lui avoir appris à dissimuler son origine noire quand on ne lui posait pas explicitement la question. Car, avec l’intelligence qui le caractérise et son opportunisme, Coleman a vite fait de comprendre que, hors contexte familial, social, culturel, il peut parfaitement passer pour un Blanc.

Ainsi le titre du chapitre II ne désigne-t-il pas le rhum mais la boxe : Coleman va mener sa vie comme un match de boxe. Désormais le secret de Silk est connu. Comment poursuivre ?

« La vérité, nous disent ces récits, c’est ce qui est au bout de l’attente » (Barthes)

La question que nous nous posons désormais est simple : le dévoilement du secret est-il le « bout » de l’attente et donc la vérité toute entière ou n’est-il qu’une partie seulement de la vérité, nécessitant la poursuite de l’histoire ? On peut dire que l’aveu du secret ne clôt pas le suspense de la fiction et cela aussi est une prouesse. Une dizaine de pages ont été nécessaires pour conduire en douceur le lecteur à « la famille noire modèle », quatre-vingt-dix autres raconteront la « vraie » histoire de Coleman Silk. Le lecteur a été mis en appétit et si son intérêt commençait à faiblir face à la paranoïa de Silk, il a été tout à fait réveillé : savoir que Silk est noir n’est pas suffisant, il lui faut apprendre comment il a conduit sa vie comme un match de boxe, laissant K.O. un certain nombre de personnes pour sortir vainqueur du ring.

Il faudrait s’attarder sur le couple parental, alliant la blessure secrète de dignité du père à la douceur de la mère, l’intransigeance du premier se traduisant par toutes ses conduites de vie et ses principes. Il est aussi armé d’une conscience linguistique très développée se traduisant par une expression choisie, manifestement transmises à son fils. La mère Gladys est prête, par tendresse, à aller loin pour ne pas perdre son fils préféré sans se départir d’une grande lucidité. Coleman fait différentes expériences du racisme et la narration imagine, avec une grande habileté et sympathie – car jamais le narrateur ne nous le rend antipathique sauf, peut-être, dans la scène finale avec sa mère –, comment il en vient très progressivement à passer la ligne de démarcation entre Blancs et Noirs, aidé par son physique « avantageux ». Coleman refuse l’assignation à la race en sauvant sa peau. Qui est alors responsable : l’individu ou le contexte d’une société qui l’accule à ce choix ?

Sur ce chemin du Noir au Blanc mais un Blanc un peu particulier, le Juif, il est largement aidé par son parcours biographique. Ses mentors jouent aussi de ce physique, sur lequel la narration revient à différentes reprises avec insistance puisque c’est la clef des champs. Coleman se retrouve entraîné à la boxe par Doc Chizner puis son assistant, acquérant une connaissance du milieu juif qu’il va mettre à profit plus tard. Et lorsque Doc l’emmène combattre pour West Point : « – Entre la tête que tu as, et le fait que tu bosses avec moi, il va te prendre pour un de mes petits gars, il va penser que tu es juif ». Il gagne le match : « Ainsi, à West Point même, lieu magique, lieu mythique […] au centre de gravité patriotique du pays […] Coleman Brutus Silky Silk puissance un million […] s’élança […] tout ce qu’il voyait dans ce Blanc qui s’écroulait, c’était un adversaire qu’il voulait laisser sur le carreau […] ».

C’est la première expérience fondatrice du secret permettant d’échapper au destin de naissance mais Coleman n’est pas encore prêt pour le grand saut : il bénéficie, pour l’heure, des avantages que lui donne son teint clair. Et il est envoyé à Howard et ne refuse pas car « son père l’aurait tué, à coups de mots, par la seule force de la langue anglaise ». Les expériences de racisme s’impriment brutalement en lui et le narrateur poursuit sa chronique du vécu quotidien des Noirs aux Etats-Unis. A la mort subite du père, Coleman perd son rempart et son frein : il quitte l’université noire, n’emportant que le désir de son père « d’être hors du commun ». Il sait qu’il doit désormais écrire, seul, sa propre histoire : d’abord terrifié, il ressent, au bout de deux semaines, une exaltation. Coleman est mûr pour accomplir son nouveau destin, celui qui n’est pas inscrit dans le marbre de l’origine : « il était Coleman, le plus grand des pionniers du moi ».

Dès lors le mensonge s’inscrit dans sa vie mais n’y règne pas encore totalement. Brillant, intelligent, Blanc, il est en pleine ascension sociale et amoureuse. Il se retourne contre les siens pour bien se démarquer tout en conservant des liens avec sa famille. Il rencontre Steena et croit qu’il peut partager son secret avec une femme amoureuse ; cette ultime expérience – la confrontation des trois femmes : Steena, sa mère et sa sœur – et la fuite de Steena le poussent à l’ultime rejet : plus jamais il ne partagera son secret sous peine de remettre en cause la construction de sa vie. Il lui faut donc exclure les siens – dont sa mère –, de cette vie qu’il façonne dans l’ascension et la réussite blanches. Et lorsqu’il épouse une Juive non juive et qu’il lui cache son origine et lui raconte l’histoire de sa vie que le lecteur connaît déjà, il a le sentiment d’une « blague colossale unique en son genre, en même temps qu’un règlement de comptes ».

Il lui reste à « assassiner » sa mère qui pourtant, lui dit des vérités terribles : « Il y a toujours eu quelque chose chez nous, et je ne te parle pas de notre couleur, quelque chose dans la famille qui te freinait. Tu penses en prisonnier. Si, Coleman Brutus. Tu es blanc comme neige, et tu penses en esclave ». Long discours remarquable de Gladys que Coleman a écouté sans broncher, déterminé à rayer sa famille de la carte de sa vie. Cette seconde partie s’achève sur l’interdiction que son frère aîné lui assène de revoir sa mère : « Ne t’avise pas de montrer ta petite face de Blanche-Neige dans cette maison ».

L’intelligence de ce roman est dans cette biographie deux fois racontée, avant et après le secret, en essaimant des biographèmes qui prennent leur sens à la deuxième citation, comme c’est le cas ici pour l’insulte « Blanche-Neige » que Coleman avait assénée à son avocat et dont on découvre qu’elle est celle que son frère lui a jetée à la face au moment clef de la rupture définitive.

Si le roman était simplement centré sur le passage de la frontière entre Blancs et Noirs aux États-Unis, il n’y aurait plus grand-chose à dire. Mais nous savons que Philip Roth a entremêlé à ce fil narratif essentiel trois autres fils qui illustrent bien le devenir de Coleman et dénoncent l’hypocrisie de la société puritaine américaine. Cette dénonciation aurait pu se fonder sur une autre fable identitaire et discriminante que le secret de Silk. Évoquons-les sans nous attarder. Le second fil narratif – qui pourtant, dans l’ordre de la narration est le premier puisqu’il a ouvert le roman – est la liaison amoureuse Coleman/Faunia mise en parallèle avec l’affaire Clinton/Lewinsky. La troisième partie y revient, la seconde partie donnant alors un éclairage plus cocasse aux accusations portées contre Coleman puisque maintenant le lecteur « sait ». L’adaptation cinématographique s’est beaucoup plus attachée au personnage insolite et déjanté de Faunia. Elle occupe cette troisième partie : « Que faire d’une gosse qui ne sait pas lire ? »

Ce second fil narratif implique le troisième : la jalousie et la violence de Lester Farley, l’ex-mari de Faunia. Certes cette violence provoque la mort brutale des protagonistes. Mais ce n’est pas le plus important dans le discours du roman. Il semble que Lester Farley est surtout introduit pour le troisième fil narratif : la guerre du Viêt-Nam et les traumatismes qu’elle a engendrés au sein de la société américaine masculine. Un quatrième fil narratif enfin plus satirique qu’essentiel – il a un statut narratif et discursif tout à fait différent des trois autres comme s’il était un épiphénomène dans le roman – est la vie et le fonctionnement des universités tant américaine que française : la charge contre Delphine Roux, profil d’excellence de l’université française, est particulièrement savoureuse de justesse et de causticité.

La quatrième partie mêlant désormais ici ou là tous les fils narratifs est dans son fond, sous le titre « De quel cerveau malade ? », l’histoire de l’écriture du roman. Cette réflexion sur l’écriture est, en fait, présente dès le début, dès les premiers mots et dès l’instant où Coleman avait demandé à Nathan d’écrire l’histoire de l’insulte et celle de sa mise au ban de l’université. Mais ici, elle semble être le sujet essentiel de la quatrième partie. Le narrateur donne ses informateurs dans son souci de rendre toujours vraisemblable son récit, de la sorte d’enquête qu’il a menée après la mort de son ami. Il précise aussi pourquoi Coleman ne l’avait jamais côtoyé auparavant et pourquoi il l’a évité ensuite. Nathan revient aussi sur le secret.

La cinquième et dernière partie, « Le rituel de purification », raconte les deux enterrements, de Faunia et de Coleman, et leurs contextes et implications socioculturels. C’est aussi celle qui lient les fils narratifs, qui finit de donner des éclaircissements au secret tout en en dévoilant au moins deux autres : celui du faux illettrisme de Faunia qui éclaire « d’un jour cru cette personnalité barbare bien assortie au monde qui l’entourait » et celui de l’assassinat que personne ne veut reconnaître. Nathan est le seul à en être persuadé. L’enterrement de Coleman a lieu selon les rites les plus conventionnels avec le discours du Pr. Herb Keble, premier Noir à avoir été recruté par le doyen Coleman Silk comme professeur et qui ne l’a pas soutenu au moment de l’affaire des « zombies ». Son éloge funèbre est en même temps une auto-justification. Mais le secret doit être poussé selon ses deux logiques : d’abord la logique juive représentée par Mark et ensuite la logique noire, représentée par Ernestine. Mark, le fils le plus opposé à son père, qui s’est lancé à corps perdu dans l’intégrisme juif, ne peut laisser son père partir ainsi. Ayant vécu en Juif, il doit mourir en Juif et récite le kaddish. Pour Nathan, au regard lucide et distant, « Trop de vérité demeurait encore cachée ». Et il poursuit :

« J’entendais par là la vérité sur sa mort, et non pas celle qui allait se faire jour quelques instants plus tard. Il y a vérité et vérité. Le monde a beau être plein de gens qui se figurent vous avoir évalué au plus juste, vous ou votre voisin, ce qu’on ne sait pas est un puits sans fond. Et la vérité sur nous, une affaire sans fin. De même que les mensonges. Pris entre deux feux, me disais-je. Dénoncé par les esprits intègres, vilipendé par les vertueux, puis exterminé par un fou criminel. Excommunié par ceux qui ont la grâce, les élus, les évangélistes omniprésents des mœurs du moment, et puis expédié par un démon brutal ».

Ces phrases conclusives pourraient mettre un terme à la fiction. Et pourtant apparaît un nouveau personnage, une femme, que Nathan remarque et qui va superposer à la logique juive la logique noire : « A la morphologie de sa mâchoire et au dessin de sa bouche, à un certain prognathisme du bas de son visage, et aussi à son casque de cheveux, j’ai vu qu’elle n’était pas blanche. Mais elle n’avait pas la peau plus foncée qu’une Grecque ou une Marocaine […] Je l’ai prise pour la femme de Keble ». Il s’agit de Ernestine, la sœur de Coleman, qui révèle à Nathan tout ce qu’il sait et a déjà inscrit dans son roman, de la jeunesse de Coleman, de l’interdiction de Walter l’aîné et des contacts qu’elle a toujours gardés avec son frère. La seule chose qu’elle reproche à ce dernier est d’avoir mis ses enfants hors du secret et donc d’imprimer dans leur vie une absence de transmission, l’ignorance de leur origine. Mais elle dit aussi la souffrance de son frère et son défi perpétuellement renouvelé puisqu’il a voulu avoir quatre enfants et qu’à chaque naissance se réveillait la peur d’être trahi. Le narrateur prête à Ernestine une analyse implacable de la perturbation du secret de l’origine, provoquant la rupture de la filiation et la perturbation identitaire de Mark. Cette opposition père/fils prend ici une profondeur qui relie tous les passages antérieurs où le personnage de Mark et sa révolte ont été évoqués et propulse le secret vers un avenir post-romanesque.

Cette lecture a laissé de côté nombreuses bifurcations non explorées et tant mieux pour celles et ceux qui découvriraient ce roman. Mais, néanmoins, la démonstration est faite que les États-Unis n’ont pas « brassé » les identités, au sens propre du terme, de « remuer en mêlant » et que le fameux « melting-pot » est resté une mosaïque identitaire hiérarchisée et discriminante poussant les individus à des solutions suicidaires. Comme le dit Ernestine, à propos de ses neveux et nièces, Coleman « a posé une bombe à retardement ». En explorant, avec cette minutie et cette maîtrise, le destin de Coleman Silk, Nathan Zuckerman dénonce le mythe de l’identité neuve, gommant magiquement les origines et la transmission : « Devenir un être neuf. Bifurquer. Le drame qui sous-tend l’histoire de l’Amérique, il suffit de se lever et en route ! avec l’énergie et la cruauté que requiert cette quête enivrante ».

Dans un entretien publié dans Le Monde, le 1er décembre 2006, Russell Banks, à la question qui lui est posée : « Comment expliquez-vous le formidable appétit de fiction des romanciers américains ? » répond : « Peut-être parce que notre histoire n’est pas une affaire définitivement réglée. Quand il existe un consensus sur la nature du passé, les romanciers n’ont pas besoin de chercher à le corriger. Aux États-Unis, les « Native Americans », les Africains-Américains, les Latino-Américains, les Anglo-Américains, tous ont une vision sensiblement différente de l’histoire. La plupart d’entre eux ne contestent pas les faits, mais la signification qui leur est donnée ».

« Il faut se souvenir aussi, que la fiction américaine a peu cédé à l’attrait du post-modernisme qui a tellement séduit en Europe. Elle a résisté de manière consciente et obstinée à une intellectualisation excessive de la narration. Le résultat, c’est une vitalité peut-être plus grande, même si cette caractéristique a aussi ses côtés négatifs : une certaine naïveté, voire parfois une certaine stupidité […] C’est peut-être une chimère, mais tout le monde veut écrire LE grand roman américain ».

Ainsi, avec La Tache, Philip Roth entraîne-t-il le lecteur dans une véritable interrogation sur l’identité, l’origine, l’appartenance, les choix de vie et d’inscription dans une histoire donnée. Ayant bénéficié de nombreux portraits et entretiens au moment de la sortie de son roman en 2002, P. Roth faisait paraître dans Le Monde, un point de vue, sous le titre « Romancier américain tout court », texte fort et qui affirmait, avec argumentation à l’appui, qu’une origine ne détermine pas une restriction d’appartenance à un ensemble plus vaste, qu’une origine s’hérite tout autant qu’elle se transforme dans un nouveau creuset quand les conditions en sont données. La Tache est la fiction magistrale de cette interrogation sur identité et altérité qui habite la plupart des tensions humaines. Qu’elle soit inspirée d’un fait réel ne lui enlève rien de sa virtuosité littéraire : l’idée du roman s’appuie en effet sur la vie d’Anatole Broyard, un éditorialiste du New York Times mort en 1990, qui, à cause de (ou grâce à) son teint clair a choisi de se faire passer pour « blanc ». Son « ethnicité » a été un sujet de polémique dans sa famille, dans sa communauté et dans la communauté blanche. 

Philip Roth, La Tache, trad. de l’anglais (USA) par Josée Kamoun, Folio — Lire un extrait