Paul Auster, Chronique d’hiver et Excursions dans la zone intérieure

Paul Auster
Paul Auster

Comme l’écrit Edna O’Brien — phrase que Philip Roth cite en exergue de La Bête qui meurt (2003) —, « l’histoire d’une vie s’inscrit dans le corps tout autant que dans le cerveau » : là est le sujet même de Chronique d’hiver selon Paul Auster, le récit du rapport qu’entretient un homme avec son corps, comme d’Excursions dans la zone intérieure (publié l’année suivante), chronique d’un cerveau et d’une pensée, de l’éveil au monde d’une conscience.Chronique d’hiver, publié en 2012 aux États-Unis, traduit en 2013 chez Actes Sud, est le quatrième volume autobiographique de Paul Auster, après L’Invention de la solitude (1982), Le Carnet rouge (1993) et Le Diable par la queue (1996). Et avant Excursions dans la zone intérieure, publié l’année suivante (2013 aux USA, 2014 chez Actes Sud). Cinq volumes autobiographiques viennent donc doubler l’oeuvre de fiction, dans une forme totalement autre, fragmentaire, sans linéarité ou chronologie. Cinq, ce qui est beaucoup pour quelqu’un qui se dit peu intéressé par lui-même et n’userait du « tu » dans cette Chronique d’hiver que pour se dissocier de son propre je (ou se trouver dans le Je est un autre rimbaldien) et s’adresser, dans un même temps, directement à son lecteur.

61+SRuFk-vLC’est pourtant bien de Paul Auster qu’il est question dans ce journal d’hiver, variation musicale sur des expériences physiques, des sensations : la découverte de la sexualité, les bras cassés, bosses et bleus, le plaisir et la douleur, le deuil impossible de la mère, ses vertiges, ses déchirures de la cornée. Il faut dire le corps pour se dire, parce que ce corps n’a de cesse de le trahir : c’est Auster adolescent qui ne parvient à assouvir sa soif sexuelle qu’en « battant le record nord-américain de masturbation », Auster et sa mère, Auster et sa femme (l’écrivain Siri Hustvedt), Auster, 64 ans au moment de la rédaction de cette Chronique d’hiver, qui veut « parler tout de suite avant qu’il ne soit pas trop tard » — « il ne reste plus beaucoup de temps finalement ».

51LonfFqGcL._SX308_BO1,204,203,200_L’hiver, dans cette chronique, est saison mentale et, sans doute, crépuscule d’une vie. Mais il n’y a aucune volonté de saisir la logique d’une existence, chez Auster, de renoncer au fragment pour tenter de circonscrire et donner sens. Le moi est ici puzzle et mosaïque, avec quelques moments fondateurs, repris de livres en livres. Ainsi la mort du père, la blessure terrible du rapport au père, largement exposée dans L’Invention de la solitude et concentrée en une phrase dans la Chronique : « Il ne fait aucun doute que tu es un individu imparfait et blessé, un homme qui porte en lui une blessure depuis le tout début. » « Il ne fait aucun doute » en effet pour qui a lu Auster et entend l’intertexte, mais aucune explicitation n’est donnée aux autres lecteurs quant à cette douleur essentielle de n’avoir pu prouver au père, mort avant les premiers succès, que l’écriture était une voie possible, la douleur de toujours écrire face à ce mur de silence et de mystère.

Là sont les pages les plus denses de la Chronique d’hiver : celles qui évoquent une année 2002 tissée de deuil (la mère, la sidération face au corps inerte qui vous a donné la vie) et de hontes (un accident de voiture idiot, Auster au volant, toute sa famille qui échappe par miracle à la mort). Celles qui contournent, comme la page consacrée au nouveau visage de New York depuis le 11 septembre 2001 ; la force de cette Chronique d’hiver est là, dans ces silences, ces évitements, à l’image des tours qui « vibrent dans le souvenir, toujours présentes sous la forme d’un trou vide dans le ciel ». Et c’est la mise en lumière de ces « trous vides » que permet la forme fragmentaire, le silence sur certains noms, les listes, la litanies de « combien ». Il faut rendre compte, malgré la mesure impossible, dire les rencontres qui modifient le cours d’une vie, arpenter pour tenter de se dire et, sans doute, contrer l’angoisse de la perte, de la disparition, tenter de cerner le lieu dans lequel s’origine l’écriture.

9782330031923Excursions dans la zone intérieure est le second volet de cette exploration, cette fois mentale. Même « tu » en adresse constante à soi comme à un je devenu autre ou à ce tu du lecteur, semblable et frère (« tu estimes être comme n’importe qui et comme tout le monde »). Même poétique du fragment qui compose certes la fresque d’une vie mais sans en réduire les lignes de faille, contradictions ou pertes de sens. Du corps à l’esprit, en quelque sorte, du temps à l’espace, se forme un itinéraire double et parallèle que le lecteur pourra reconstituer d’un volume à l’autre, mais sans certitudes, sans vérités assénées. Davantage un hologramme qu’une image fixe, des essais plus qu’une confession fermée.

Par ces Excursions, plurielles, dans la zone intérieure (vaste, abyssale), Paul Auster annonce avoir fait le choix « de ne pas franchir la limite des douze ans, car au-delà de douze ans, tu n’as plus été un enfant ». Ce sont ces années de formation qu’il fouille et explore, un « qui étais-tu, petit homme ? », qui s’ouvre sur une « illumination transcendante », une épiphanie à 6 ans, « jusqu’à ce matin, tu étais seulement. Désormais, tu savais que tu étais ». La plongée dans ces « vestiges », depuis ce matin fondateur, analyse mues et métamorphoses, dit la fascination du même et autre : « en dépit des apparences, tu es toujours celui que tu as été même si tu n’es plus la même personne ». De quoi naît-on ? Où puiser ce qui nous tient lieu d’identité ? « Exhume les vieilles histoires, fouille autour de toi pour trouver ce que tu peux, puis élève les tessons vers la lumière pour les examiner. Fais-le. Essaie ».

Alors, Auster raconte, par fragments qui finissent par former un labyrinthe : l’animisme de l’enfant — pour lequel tous les objets sont vivants (les nuages ont des noms, les ciseaux marchent, la calandre de la voiture sourit, Félix le chat existe…) —, la fascination pour le cinéma — et deux films L’Homme qui rétrécit et Je suis un évadé qui, tels deux « coups sur la tête », « ont modifié la composition de ton monde intérieur » —, la découverte des livres, l’incompréhension face à certains romans lus trop tôt dans une famille qui lisait peu, le base-ball et le football américain. Mais aussi la solitude, fondamentale, l’importance de l’ennui, une liberté puisée dans cette solitude et cet ennui jusqu’à « devenir un homme qui a passé le plus clair de sa vie à rester assis tout seul dans une pièce ». Parce qu’un jour, le jeune homme a découvert son identité : « celui qui devient artiste en retournant vers l’extérieur ce qui est en lui ».

Au-delà de l’enfant qu’il fut, ce sont les États-Unis des années 50 que retrouve l’écrivain : le New Jersey d’un garçon né « au milieu du siècle » (en 1947) même s’il ignore alors que son « petit monde » se trouve dans un plus grand. Et l’enfant regarde, parfois sans comprendre, les adultes, le fonctionnement de la société, il perçoit que le monde n’est pas ce qu’il prétend être — Edison, le héros dont il découvre l’envers —, il raconte une enfance sous influence (la « grandeur américaine », assénée, la peur des Rouges, le silence sur les Noirs et les Indiens), la découverte de ce que signifie être juif, dans les années 50-60, « faire partie des choses et néanmoins ne pas en faire partie. Être accepté par la plupart des gens et regardé cependant avec suspicion par d’autres. Après avoir embrassé, petit garçon, le récit triomphal de l’exceptionnalisme américain, tu as commencé à t’exclure de ce récit, à te rendre compte que tu appartenais à un autre monde en plus de celui dans lequel tu vivais, que ton passé était ancré dans un ailleurs ». Cette zone intérieure est là sans doute : un « ailleurs », la découverte d’une singularité absolue, l’invention de la solitude, le « récit » autre.

C’est toute une formation intellectuelle qui se donne à lire, l’identité d’un adulte qui se forge, le journal d’un écrivain en devenir, avec les objets et les figures tutélaires d’une vie (que l’on retrouve dans un album, une centaine d’illustrations et photographies en fin de volume). Le tour de force de ces Excursions est dans sa forme : un dialogue du passé avec le présent, entre soi et l’autre en soi, du texte avec l’image ; un livre non pour retrouver (c’est impossible) mais « imiter le point de vue d’un enfant », « plonger dans un esprit qui n’est pas le sien », ou plus tout à fait le sien, miracle littéraire qu’en 2013 Paul Auster se souvient avoir découvert, enfant, chez Stevenson.

Paul Auster
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Mais Paul Auster n’arrête pas, contrairement à ce qu’il avait annoncé dans les premières pages, le récit à ses douze ans. Le hasard fait soudain entendre sa musique. Et le lecteur comprend, avec la « Capsule temporelle » en dernière partie de ces Excursions que c’est une vie antérieure qu’explore l’écrivain. « Environ deux mois après avoir entrepris ce livre, tu as reçu un coup de fil de ta première femme, ton ex-femme depuis trente-quatre ans, Lydia Davis ». Elle s’apprête à donner ses papiers, brouillons et lettres à une bibliothèque et veut savoir ce que Paul Auster souhaite faire des lettres qu’il lui a écrites, 500 pages que l’écrivain a en très grande en partie oubliées, à travers lesquels il va découvrir « un inconnu », un inconnu qui appartient pourtant à sa Zone intérieure : lui, avant. Là est l’enjeu de ce livre, bien loin d’une simple confession ou d’une volonté de se souvenir : explorer un lieu en soi, dire le vertige de ce que l’on a cessé d’être pour devenir soi et se mettre face aux gouffres de l’oubli comme aux vestiges et fragments mémoriels, dans une zone d’inconfort dont procède, sans aucun doute, l’écriture.

  • Paul Auster, Chronique d’hiver, traduit de l’américain par Pierre Furlan, Actes Sud, 252 p., 22 € 50 — Lire un extrait — livre désormais disponible en poche, chez Babel, 7 € 70
  • Paul Auster, Excursions dans la zone intérieure (Report from the interior, 2013), traduit de l’américain par Pierre Furlan, Actes Sud, 2014, 368 p., 23 € — Existe en version numérique (16 € 99) — Lire un extrait.