David Lodge (Sipa)

Ainsi David Lodge serait Né au bon moment (Quite A Good Time to Be Born), premier volume de mémoires (1935-1975) qui paraît en poche chez Rivages. Et dès cette ligne de présentation il faudrait nuancer, comme toujours avec cet écrivain anglais aussi subtil et ironique qu’il est précis : oui, David Lodge écrit ses mémoires mais il n’est pas dans l’autocélébration empesée ou le nombrilisme, et ce qui frappe le lecteur dans les quasi 600 pages de ce livre c’est la modestie de l’écrivain, sa manière si particulière de lier sa vie à son œuvre comme à l’Histoire de son siècle, en une forme d’illustration singulière et d’exemplum — et ce, dès l’incipit : « je suis venu au monde le 28 janvier 1935, moment faste pour un futur écrivain né en Angleterre et appartenant à une famille de la classe moyenne la plus modeste comme la mienne, malgré les sombres menaces qui planaient sur l’Europe. Cela signifiait que j’aurais beaucoup de choses à écrire (…) ».

Hanif Kureishi (DR)

Hanif Kureishi est un romancier des corps, de la sexualité, un anatomiste du couple et des relations amoureuses, du désir — « l’anarchiste originel, le premier agent secret » (Intimité) — son dernier roman L’Air de rien (The Nothing), à paraître le 28 septembre prochain aux éditions Bourgois, le prouve une nouvelle fois.
Caustiques et en apparence désopilants, ses textes ont inspiré Stephen Frears — on lui doit le scénario de My Beautiful Laundrette ou Sammy and Rosie Get Laid (Sammy et Rosie s’envoient en l’air) — et Patrice Chéreau avec Intimité (Intimacy). Sous la comédie et l’ironie, ce sont les faux semblants de la comédie humaine qui sont mis en relief, comme dans Le Dernier Mot, satire du monde du livre et peinture au vitriol de l’Angleterre contemporaine.

Max Porter
Max Porter

Le corbeau est par excellence un oiseau littéraire, métaphore et analogon, représentation de la voix créatrice, parfois objet de peur, toujours de projection fantasmatique : sans remonter aux frères Grimm ou à Edgar Allan Poe, on se souvient de Vie d’un corbeau blanc de Carlos Liscano (Belfond, 2011). Son volatile immaculé, étrangement blanc et non noir, était un infatigable et mythomane conteur, s’appropriant les aventures des plus grands personnages de la littérature, tissant le récit de citations et mises à distance ludiques, entre moquerie et hommage. L’oiseau du tombeau. On y croisait Balzac et Tarzan, Moby Dick et Homère, Kafka et Céline, narrés à un public médusé, faisant de cette fable un palimpseste ou une bibliothèque borgésienne, en tout cas un hommage vibrant à la littérature et ses effets.
Le premier roman de Max Porter, La Douleur porte un costume de plumes, peut également se lire comme une fable, avec pour personnage central un corbeau. Il est noir cette fois mais lui aussi prépare des « mémoires littéraires de haut vol » et comme le corbeau blanc de Liscano, il raconte beaucoup d’histoires.

John Berger
John Berger

John Berger, né à Londres en 1926, mort le 2 janvier 2017, vivait en France depuis des dizaines d’années, en Haute-Savoie. Peintre, écrivain, critique d’art, scénariste, il nous a offert une œuvre exigeante, engagée, un travail sur les mutations du monde, les exils, entre étude sociétale et imaginaire, mêlant les genres, travaillant la richesse de leur caractère hybride. Lauréat du Booker Prize en 1972, il fit scandale en reversant publiquement aux Black Panthers la moitié de la somme reçue. La littérature, et plus généralement l’art, il les concevait comme résistance au système et engagement, dans la permanence et l’exigence d’une recherche tant formelle que politique.

L'Intérêt de l'enfant

Ian McEwan est le romancier de l’ambiguïté, maître de la mise en récit de la confusion des sentiments. L’Intérêt de l’enfant ne déroge pas à la règle : à travers un remarquable portrait de femme tiraillée entre sa déontologie et ses aspirations, il rend compte de la société tout entière, de nos vies contemporaines confrontées aux notions de religion, de justice, de libre-arbitre et de droit.

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Publié en 1874, le roman de Thomas Hardy, Far from the Madding Crowd (titre apocopé depuis l’original Far from the Maddening Crowd), est un roman qui puise dans le romantisme et annonce déjà la veine pessimiste du même auteur, dont l’apothéose sera Jude The Obscure, en 1895, et vient après Under the Greenwood Tree (1872) et avant The Mayor of Casterbridge (1886) et Tess of the d’Urbervilles (1891). Le cadre est la province du Wessex, qui est à la fois le fruit de l’histoire, et notamment de la conquête normande, et de l’imagination de Thomas Hardy, car cette province, imaginaire au XIXè siècle, englobe le Dorset (bastion du Wessex de Hardy, puisqu’il y est né), le Hampshire, le Wiltshire, le Devon, le Somerset, le Berkshire et l’Oxfordshire. Donc, en résumé une vaste province qui va des abords ouest de Londres jusqu’aux premiers lopins de terre de la Cornouaille. Le titre est une référence au poème de Thomas Gray, Elegy Written in a Country Churchyard (1751), le vers complet étant the madding crowd’s ignoble strife, littéralement les querelles ignobles de la foule en folie, ce qui donne le nécessaire éclairage à la compréhension de ce roman, qui oppose les personnages épris de liberté au carcan de la société victorienne. 

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Au mois d’août 2015, le quotidien britannique The Guardian a publié un classement intéressant, pittoresque et forcément subjectif de ce qu’il considère être les cents meilleurs romans de tous les temps. La particularité est, en l’occurrence, qu’il s’agit évidemment et exclusivement des publications faites par des auteurs de langue anglaise, quelle que soit leur nationalité ou leur origine et quelle que soit l’époque.

Cette deuxième partie va de la charnière entre dix-neuvième et vingtième siècle, avec The Sign of the Four (26) d’Arthur Conan Doyle (1890), et s’étend jusqu’en 1925 et Mrs.Dalloway (50) de Virginia Woolf. 

Le nouveau roman de Graham Swift, Mothering Sunday, A Romance est un objet de navigation permanente entre passé et présent, entre roman et nouvelle littéraire (132 pages), entre récit à la troisième personne et point de vue omniscient intrusif, entre aristocratie et classe ouvrière et entre guerre et paix. Le résultat est prodigieux, d’une part par le style vif, léger et d’une ironie mordante (la marque de fabrique de Graham Swift), et par la saisissante mise en scène en flashbacks qui émaillent le récit. 

Jenny Diski
Jenny Diski

La romancière britannique Jenny Diski est morte jeudi 28 avril 2016, cruellement vaincue par la maladie. C’est une perte considérable dans le paysage de la fiction de langue anglaise. Si son travail n’a jamais été l’objet d’une récompense majeure, ses romans, ses nouvelles, ses essais et, surtout, ses carnets de voyage lui avaient donné non seulement le respect de ses pairs et des ses lecteurs, mais aussi une place particulière. Dix-huit publications au total, dont douze romans et six essais de non-fiction, parmi lesquels Stranger on a Train, qui lui avait valu le Thomas Cook Travel Book award en 2003. Elle forçait l’admiration et l’affection non seulement par son cheminement personnel chaotique, mais également par son style limpide, dont Rainforest (1987, Penguin) est un exemple brillant et enthousiasmant, et s’il faut retenir un ouvrage dans l’œuvre de Jenny Diski, ce sera celui-ci, en raison de son caractère novateur et de la langue utilisée, une merveille. 

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« En de nombreux domaines l’excès d’ambition est critiquable, mais non pas en littérature. La littérature ne peut vivre que si on lui assigne des objectifs démesurés, voire impossibles à atteindre. Il faut que les poètes et écrivains se lancent dans des entreprises que nul autre ne saurait imaginer si l’on veut que la littérature continue de remplir une fonction. Depuis que la science se défie des explications générales, comme des solutions autres que sectorielles et spécialisées, la littérature doit relever un grand défi et apprendre à nouer ensemble les divers savoirs, les divers codes, pour élaborer une vision du monde plurielle et complexe ».

Tel est le programme infini qu’Italo Calvino fixait à la littérature dans ses Leçons américaines, la « multiplicité » qu’il appelait de ses vœux. Telle est l’ambition démesurée du premier (!) roman de Zia Haider Rahman, affichée par cette citation de Calvino en exergue du chapitre 11 de A la lumière que nous savons, de ces livres rares que la critique journalistique qualifie parfois de « classique instantané », un terme qui lui irait en l’occurrence comme un gant s’il n’échappait pas à toutes les tentatives de définitions.