« Becky observe les gens, contemple la rue, entend les bruits ambiants, sent le trottoir sous ses pieds, et elle s’autorise à envisager ce qu’elle aimerait en dire un jour, avec son corps, dans une chorégraphie de sa propre composition ». Cette chorégraphie, c’est à Kate Tempest qu’il revient de la composer, dans un étonnant premier roman, Écoute la ville tomber, qui vient de paraître aux éditions Rivages dans une traduction de Madeleine Nasalik.

Le quotidien britannique The Guardian a établi, avant que 2017 ne se termine, un classement (loin être exhaustif) de ce qu’il considère être les meilleures fictions publiées en 2017. En tête de ce hit-parade arrive, sans surprise pour les lecteurs de Diacritik, le Booker Prize, dûment considéré comme magistral, Lincoln in the Bardo de George Saunders. Lequel est suivi par la toujours surprenante Arundhati Roy (second roman vingt ans après The God of Small Things), The Ministry of Utmost Happiness.

Jonathan Coe, crédit Humber Mouth Festival

Le 30 novembre, c’était le 350è anniversaire de la naissance de Jonathan Swift, célèbre essayiste du 17è siècle, né en Irlande de parents anglais, et connu pour son style satirique aigu et notamment ce qui est considéré comme son chef d’œuvre, Les Voyages de Gulliver, publié en 1726, sous les aspects d’un conte qui était, en fait, une réflexion politique acide sur la société britannique, une satire décapante qui, trois siècles plus tard, n’a pas pris une ride.

De ce côté-ci de la Manche, Alan Bennett n’est pas très connu, et c’est regrettable. En revanche, au Royaume-Uni, il est pratiquement incontournable et fait partie du décor culturel, du patrimoine intellectuel et des auteurs et dramaturges de référence. Né en 1934 à Armley, un quartier nord de Leeds, rien ne prédestinait Alan, fils unique d’un couple propriétaire d’une boucherie, à devenir un phare de l’intelligentsia britannique.

David Lodge (Sipa)

Ainsi David Lodge serait Né au bon moment (Quite A Good Time to Be Born), premier volume de mémoires (1935-1975) qui paraît en poche chez Rivages. Et dès cette ligne de présentation il faudrait nuancer, comme toujours avec cet écrivain anglais aussi subtil et ironique qu’il est précis : oui, David Lodge écrit ses mémoires mais il n’est pas dans l’autocélébration empesée ou le nombrilisme, et ce qui frappe le lecteur dans les quasi 600 pages de ce livre c’est la modestie de l’écrivain, sa manière si particulière de lier sa vie à son œuvre comme à l’Histoire de son siècle, en une forme d’illustration singulière et d’exemplum — et ce, dès l’incipit : « je suis venu au monde le 28 janvier 1935, moment faste pour un futur écrivain né en Angleterre et appartenant à une famille de la classe moyenne la plus modeste comme la mienne, malgré les sombres menaces qui planaient sur l’Europe. Cela signifiait que j’aurais beaucoup de choses à écrire (…) ».

Hanif Kureishi (DR)

Hanif Kureishi est un romancier des corps, de la sexualité, un anatomiste du couple et des relations amoureuses, du désir — « l’anarchiste originel, le premier agent secret » (Intimité) — son dernier roman L’Air de rien (The Nothing), à paraître le 28 septembre prochain aux éditions Bourgois, le prouve une nouvelle fois.
Caustiques et en apparence désopilants, ses textes ont inspiré Stephen Frears — on lui doit le scénario de My Beautiful Laundrette ou Sammy and Rosie Get Laid (Sammy et Rosie s’envoient en l’air) — et Patrice Chéreau avec Intimité (Intimacy). Sous la comédie et l’ironie, ce sont les faux semblants de la comédie humaine qui sont mis en relief, comme dans Le Dernier Mot, satire du monde du livre et peinture au vitriol de l’Angleterre contemporaine.

Max Porter
Max Porter

Le corbeau est par excellence un oiseau littéraire, métaphore et analogon, représentation de la voix créatrice, parfois objet de peur, toujours de projection fantasmatique : sans remonter aux frères Grimm ou à Edgar Allan Poe, on se souvient de Vie d’un corbeau blanc de Carlos Liscano (Belfond, 2011). Son volatile immaculé, étrangement blanc et non noir, était un infatigable et mythomane conteur, s’appropriant les aventures des plus grands personnages de la littérature, tissant le récit de citations et mises à distance ludiques, entre moquerie et hommage. L’oiseau du tombeau. On y croisait Balzac et Tarzan, Moby Dick et Homère, Kafka et Céline, narrés à un public médusé, faisant de cette fable un palimpseste ou une bibliothèque borgésienne, en tout cas un hommage vibrant à la littérature et ses effets.
Le premier roman de Max Porter, La Douleur porte un costume de plumes, peut également se lire comme une fable, avec pour personnage central un corbeau. Il est noir cette fois mais lui aussi prépare des « mémoires littéraires de haut vol » et comme le corbeau blanc de Liscano, il raconte beaucoup d’histoires.