In bed with David Whitehouse

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Malcolm Ede décide, le jour de son vingt-cinquième anniversaire, de ne plus jamais se lever. Sa vie se réduira désormais à son lit, couché 24 heures sur 24, amoureusement gavé par sa mère. Position horizontale pour les vingt années suivantes. Lorsque le roman de David Whitehouse commence, Mal pèse « autour de six cents kilos », il est une « montagne de viande ».

« 7483° jour, selon le compteur au mur ». Chez les Ede, le temps se compte désormais en kilos et en jours après Malcolm Ede, chronologie subjective. Le roman commence par la « fin », ce jour dénouement, le 7483è. Il s’ouvre sur des chiffres exorbitants, « Mal est devenu une planète » autour de laquelle gravite une famille. Ce n’est pas la transformation soudaine d’un Gregor Samsa mais une sédimentation, ou comme l’écrit son frère cadet, narrateur du livre, « la manifestation d’une métamorphose intérieure ».

Couché est donc l’histoire d’une décision prise par un homme qui refuse de se « contenter d’une vie d’infinitifs. Économiser. Payer. Faire des mômes. Travailler ». En conserve quand même une poignée : rester au lit, manger, s’empiffrer, grossir. Devenir une sorte de « monstre », ces créatures de foire que l’on montre du doigt, que media et curiosité désignent, interrogent, scrutent. « Devant le spectacle de la toilette de Mal, j’ai l’estomac qui remonte dans l’œsophage. On dirait un monstre marin exposé dans un musée victorien des horreurs ».

1507-1Mal est devenu célèbre, il reçoit des tombereaux de lettres qu’il serait bien en peine d’ouvrir et de lire et sa vie alitée empoisonne peu à peu celle de son entourage. Mal a toujours rythmé le quotidien de ses excentricités : vivre nu, « être le premier à faire les choses », comme associer les mots de manière aléatoire pour être le premier à prononcer ces phrases sans queue ni tête. Mal est un dada, il a des marottes, il est un personnage surréaliste, en décalage total avec le réel, artiste de sa propre existence, selon des lois singulières, tout autant saugrenues que cocasses et dangereuses. « Outsider autoproclamé, il était libre de définir ses propres règles, compréhensibles de lui seul ». Jusqu’à cette décision de ne plus bouger de son lit (le lit, titre original du roman, Bed).

Le jeune homme « d’une beauté originale, la plus rare » devient vanité, cercueil de chair, « gigantesque cercueil boursouflé », figure fascinante et écœurante à la Lucian Freud. Sa mère exulte, elle a son fils pour elle seule, qu’elle nourrit, qu’elle remplit, qu’elle gave, incapable d’exprimer son amour autrement que par la nourriture. Le père fuit au grenier. Plus rien n’existe que ce lit, la nourriture engouffrée par tombereaux. Pas même Lou.

Mal a toujours occupé l’espace, il en devient le « centre de gravité ». Son histoire nous est racontée par son frère cadet, jamais nommé. « J’étais le frère de Malcolm Ede. On m’appelait sous ce nom-là ». C’est Mal que Lou aime, lui le fils préféré dont se préoccupe la mère, Mal que l’on demande, dont on interroge les motivations, les pourquoi. Mais le cadet refuse cet ordre des choses et Couché est aussi, en creux, le roman de sa propre libération, complexe, difficile, de l’attraction de Mal. Sa conquête d’une vie autonome. Sa recherche des raisons qui ont pu pousser son frère à agir ainsi, à se détruire comme à détruire une famille. Il se fait « archéologue », prenant le temps à rebours, revenant sans cesse à la date climatérique, le 7483ème jour.

Couché est un roman d’amour. L’amour étouffant d’une mère, l’amour entre frères, l’amour des pères, des fils, celui pour une fille que deux frères se disputent. L’amour qui construit, celui qui détruit. Comme le dit magnifiquement l’un des personnages du livre, « l’amour est une longue corde. C’est de l’amour sur toute la longueur, mais il y a deux extrémités. Il y a la bonne. Celle dont on parle dans les chansons romantiques. C’est là qu’il faut se trouver. Et il y a la mauvaise, parce que l’amour peut aussi te détruire. Et c’est à cette extrémité-là que se trouvent la plupart des gens ». Chaque personnage du roman cherche son bout de corde, à l’image du frère de Mal, qui a longtemps couru « comme un canard avec du chewing-gum sous les pattes » et devra réapprendre à marcher, sans régler son pas sur le pas de son frère.

Couché est le premier roman d’un jeune écrivain anglais, né en 1981. C’est une claque monumentale. Un texte d’une densité rare, brutal et sensible, original et atemporel. Pour reprendre une métaphore constante du livre, il est un « dessin animé » noir et grinçant, entre réel et fable, la découverte d’un univers singulier, exceptionnel. En un mot, énorme.

David Whitehouse, Couché, traduit de l’anglais par Olivier Deparis, 10/18, 8 € 80