Quelques romans de 2017 à emmener en 2018 selon The Guardian

Le quotidien britannique The Guardian a établi, avant que 2017 ne se termine, un classement (loin être exhaustif) de ce qu’il considère être les meilleures fictions publiées en 2017. En tête de ce hit-parade arrive, sans surprise pour les lecteurs de Diacritik, le Booker Prize, dûment considéré comme magistral, Lincoln in the Bardo de George Saunders. Lequel est suivi par la toujours surprenante Arundhati Roy (second roman vingt ans après The God of Small Things), The Ministry of Utmost Happiness.

Plus qu’une histoire c’est l’histoire de plusieurs histoires, ou plus exactement plusieurs vies, une femme de Delhi qui a changé de sexe, un intouchable devenu musulman, un combattant du Kashmir, un haut fonctionnaire retraité qui occupait un poste à Kaboul, une femme impliquée dans la rébellion maoïste de Bastar, une autre femme qui enlève un enfant puis l’abandonne. En fait c’est une myriade de vies éparpillées, brisées. Un choix délibéré de la part d’Arundhati Roy qui le justifie pour mettre l’accent sur la fragmentation du monde actuel, particulièrement celui de l’Inde présumée moderne.

John Banville, quant à lui, a imaginé une suite à The Portrait of a Lady de Henry James, avec Mrs.Osmond. Beaucoup de respect pour le maître mais aussi beaucoup d’ironie chez John Banville. Ainsi Isabel, qui a épousé Gilbert Osmond, un américain bien sûr, est déçue par l’Europe, ce qui est assez cocasse et inattendu. Et Banville pousse la déférence plagiaire vis-à-vis du maître jusqu’à mettre, comme lui, des expressions argotiques entre guillemets, ce qui n’a pas été du goût de certains puristes, d’autant que, dans l’intrigue de Banville, il y a à la fois du pastiche et du vaudeville, presque un crime de lèse-majesté. Vient ensuite, dans la liste du Guardian,  de Mohsin Hamid, une réflexion amère sur la migration et les victimes de la guerre. Le cadre est vraisemblablement une ville du Moyen-Orient, bien que ce ne soit jamais clairement indiqué. Les deux personnages principaux, Saeed et Nadia se rencontrent aux cours du soir. Saeed va rapidement devenir amoureux de Nadia, en tout cas, beaucoup plus que Nadia ne l’est de lui. Ce qui les entoure c’est, bien évidemment, la violence et l’unique solution c’est l’exode, la fuite chaotique jusqu’à Londres en passant par Mykonos. Plus que le récit c’est la réflexion sur le sort des migrants qui est au cœur de l’ouvrage et qui est résumé par cette phrase de Saeed, We are all migrants, dont le sens tragique ne semble pas vraiment entendu par nombre d’Européens.

Avec Reservoir 13 Jon McGregor entraîne le lecteur vers un phénomène contemporain tragiquement courant, l’abattement d’une famille, d’un village à la suite de la disparition d’une adolescente. Rebecca Shaw a treize ans. En vacances dans le Peak District avec ses parents, à l’occasion des fêtes de fin d’année, elle s’évapore dans la nature. Tout sera fouillé, inspecté en vain par la police, même le réservoir, d’où la double référence au titre puisque le roman a treize chapitres, une piste pour le lecteur assidu. Cet évènement sème la perturbation dans le couple des parents de Rebecca et dans la vie apparemment calme du village et fait émerger tous les problèmes et toutes les rancœurs. Reservoir 13 est une extraordinaire exploration sociale et psychologique et le narrateur omniscient qu’est McGregor s’autorise l’humour noir et sarcastique. Rebecca est petite, five feet tall, ce qui conduit à cette remarque de l’auteur, Big girls don’t go missing half as often. Ce roman a été un très gros succès de librairie au Royaume-Uni. Et la liste du Guardian de continuer avec H(a)ppy de Nicola Barker.

Il s’agit du douzième roman de Nicola Barker et le titre est inversement proportionnel à la réalité, qui, elle, est plutôt dystopique. D’où la volonté de s’enfuir dans un monde virtuel en mettant le a de happy entre parenthèses. Dans ce monde-là, remodelé par les inondations, les incendies, la peste et le culte de la mort, les individus sont libérés du doute et du désir. Du reste les organes reproducteurs ont rétréci et sont devenus neutres. Donc, Mira, le personnage principal, n’est pas à proprement parler heureuse ni malheureuse, car elle est dépourvue de toute forme de conscience qui lui permettrait le savoir. Ce qu’elle sait provient de The Information Stream, une sorte de descendant de Google. La typographie du roman est une autre curiosité, puisque certains mots (history, fame, suffering, pain…), selon leur degré de gravité ou de danger, apparaissent imprimés dans une gradation qui va du bleu au rouge en passant par le violet. Un roman qui ne laisse pas indifférent et qui suscitera des réactions lorsque sa traduction arrivera sur le continent. Une liste de romans de langue anglaise, quelle qu’elle fût, ne pouvait se concevoir sans Salman Rushdie.

The Golden House est une sorte de parabole sur l’Amérique contemporaine. Certains critiques y vont vu une possible analogie avec The Great Gatsby de Scott Fitzgerald. Le personnage central se nomme Nero Golden. L’histoire commence avec l’élection de Barack Obama et se termine au terme du second mandat de ce dernier, à la veille de l’élection de celui que Rushdie nomme, sans ambiguïté, The Joker. Il y a, dans le personnage de Nero, de nombreuses similitudes avec Trump. Nero est immensément riche, son épouse est russe et très belle (rien n’est dit sur son q.i. …). Le narrateur est un certain René, producteur de films de son état (fichtre !…), ce qui prouve que Rushdie ne s’interdit rien. Les personnages sont aussi déconcertants les uns que les autres, il y a un diplomate birman, un hypnotiseur australien, une chanteuse de night-club, Ivy, un artiste somalien entre autres. L’année de l’élection de The Joker est décrite à travers deux bulles. Dans la première, knowledge was ignorance, dans la deuxième reality perseveres, un excellent résumé fortement incitatif.