Les cent meilleurs romans de langue anglaise selon The Guardian (2/4)

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Au mois d’août 2015, le quotidien britannique The Guardian a publié un classement intéressant, pittoresque et forcément subjectif de ce qu’il considère être les cents meilleurs romans de tous les temps. La particularité est, en l’occurrence, qu’il s’agit évidemment et exclusivement des publications faites par des auteurs de langue anglaise, quelle que soit leur nationalité ou leur origine et quelle que soit l’époque.

Cette deuxième partie va de la charnière entre dix-neuvième et vingtième siècle, avec The Sign of the Four (26) d’Arthur Conan Doyle (1890), et s’étend jusqu’en 1925 et Mrs.Dalloway (50) de Virginia Woolf. Par Jean-Louis Legalery.

9782253098126-001-TCe serait faire injure à feu Sir Arthur Conan Doyle que de considérer sa place dans ce classement comme un peu généreusement attribuée, car, d’une part il a introduit un genre à part entière, adapté à l’envi à la télévision et au cinéma, d’autre part l’intrigue de The Sign of Four (Le Signe des quatre) a surtout un intérêt historique, puisque la toile de fond est l’Inde colonisée. Mais, cette réserve étant faite, la deuxième partie du classement du Guardian reflète bien l’histoire sociale, politique et artistique du Royaume-Uni et celle des États-Unis à travers ce turn of the century.

Côté britannique, c’est la fin de l’ère victorienne, puis l’avènement d’Édouard VII et de Georges V, continuité de la maison de Saxe Cobourg Gotha, que Georges V va prestement et habilement changer en maison de Windsor, en 1917, pour anticiper un éventuel rejet fondé sur les forts sentiments anti-germaniques engendrés par la guerre de 1914-18. L’empire est toujours aussi vaste, tellement que jamais le soleil ne s’y couche selon la phrase de la reine Victoria. Quant à l’Irlande elle va commencer à devenir un sérieux problème pour la couronne. Deux Irlandais, et non des moindres, figurent dans la deuxième partie du classement du Wilde le portrait de Dorian GrayGuardian : d’abord Oscar Wilde avec The Picture of Dorian Gray (Le Portrait de Dorian Gray, 27), 1891. La beauté, la jeunesse mais aussi la corruption, au sens propre et au sens figuré, constituent l’arrière-plan de cette parabole de l’amour de l’art pour l’art. Dorian Gray est l’impossible beau jeune homme, symbole de l’hédonisme, qui est une épine dans le pied de la société victorienne bien-pensante et monolithique.

product_9782070439713_195x320Puis le magnifique Ulysses (46) de James Joyce, 1922. Ce que l’on nomme un landmark, avec lequel le modernisme a atteint la maturité, le développement d’une journée, le 16 juin 1904, et des deux personnages principaux, Leopold Bloom, Molly Bloom et Stephen Dedalus (par ailleurs personnage principal de The Portrait of the Artist As a Young Man, portrait de l’artiste en jeune homme), qui, à l’image de Pénélope et Télémaque dans le poème d’Homère, L’Odyssée, décrivent leurs expériences personnelles, tout en s’affranchissant des concepts de foyer, patrie et religion. Le roman d’abord publié sous forme de feuilleton fut éditée à Paris, en 1922, par Sylvia Beach et aussitôt interdit au Royaume-Uni, avec la commode étiquette « d’obscénité ».

Il y a également fleuron de la veine pessimiste du dix-neuvième siècle, Jude the Obscure (29) de Thomas Hardy, 1895, qui est, en fait, son dernier roman dont le personnage principal, Jude Fawley, artisan maçon qui rêve d’entrer à l’université d’Oxford, va se cogner violemment à la réalité des classes sociales qui vont lui faire payer très cher sa volonté de penser au-dessus de son statut.

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La vie dans toutes les dominions de l’empire britannique est largement décrite dans Heart of Darkness (32, Au cœur des ténèbres) de Joseph Conrad, 1899, Kim (34) de Rudyard Kipling, 1901, et A Passage to India (Route des Indes, 48) de E.M. Forster, 1924. S’ajoutent à cette partie de liste deux ouvrages qui témoignent des changements de la société post-victorienne, The Rainbow (L’Arc-en-ciel, 43) de D.H. Lawrence, 1915 et Mrs. Dalloway (50) de Virginia Woolf, 1925. Le premier relate l’évolution d’une famille de propriétaires terriens, les Brangwens, dont les enfants et petits-enfants vont se heurter aux contradictions entre classe possédante réactionnaire et volonté d’émancipation et de liberté. On croise dans The Rainbow, deux personnages, les sœurs Gudrun et Ursula Brangwen que l’on retrouvera dans Women In Love. Quatrième roman de Virginia Woolf, Mrs. Dalloway est certainement le plus accompli et le plus brillant, car c’est un récit qui appartient à la vie mouvante et insaisissable de la conscience, the stream of consciousness, Clarissa Dalloway, épouse du député Richard Dalloway, prépare une soirée, et, alors que cette préparation est en cours, une multitude de souvenirs et de pensées vont faire un va-et-vient incessant avec la réalité, en donnant vie à des personnages absents cependant de la réalité de cette fin d’après-midi londonienne.

Virginia Woolf
Virginia Woolf

9780671790233-us-300Côté américain, cette période historique appartient à ce que les historiens Allan Nevins et Henry Steele Commager appellent The Rise to Power, dans leur Short History of the United States. En d’autres termes les États-Unis sortent à peine de l’effroyable guerre civile et vont bientôt construire, de la présidence de Woodrow Wilson à celle de Roosevelt, la puissance mondiale que l’on connaît.

Les affres de cet affrontement entre sudistes esclavagistes et nordistes partisan de l’affranchissement des esclaves (bien que cette séparation géographique mérite quelques nuances) apparaissent dans le joyau presque journalistique de Stephen Crane, The Red Badge of Courage (La conquête du courage, 30), 1895. L’absurdité des batailles et l’horreur de leurs champs y sont décrites avec la précision d’un peintre.

Mais la même époque apporte aussi les rêves insensés et romantiques d’une jeune Américaine, une authentique country girl, Caroline, Sister Carrie (33) de Theodore Dreiser, ainsi que la volonté d’affronter la nature dans toute sa dureté, The Call of the Wild (L’Appel de la forêt, 35) de Jack London, 1903. Dreiser, d’une part, et London, d’autre part, ont dressé le tableau d’une société fermée que l’on ouvre de force par métaphores interposées. Caroline, la petite provinciale qui va devenir une vedette à Broadway, tandis que Buck, le chien de traîneau que London met en scène pendant la ruée vers l’or, va devenir chef de meute mais aussi retourner à sa vie sauvage préalable. Deux incarnations du rêve américain. Un ensemble d’auteurs qui vont devenir une source de références permanentes pour les générations suivantes.

Donc, to be continued

La première partie de ce classement est à lire ici