Rachel Cusk : Contrecoup et renaissance

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« Ce n’est pas une histoire sur le mariage mais sur la séparation, sur la tentative de briser la forme du mariage pour s’en libérer ».

Les lecteurs français connaissent Rachel Cusk pour ses romans, tous traduits aux éditions de l’Olivier — Arlington Park (2007), Egypt Farm (2008) et Les Variations Bradshaw (2010) et disponibles en poche chez Points. Mais la romancière est aussi une essayiste engagée : en 2001, elle publie A Life’s Work, on becoming a mother, montrant comment grossesse et maternité tiennent socialement lieu d’identité féminine. Un sujet qu’elle aborde également dans Contrecoup (2013) évoquant cette femme soudain devenue mère, découvrant une part « inconnue » en elle à la naissance de ses enfants, une « jumelle », quand l’autre part d’elle-même refuse le diktat social, demandant « juste une certaine marge de liberté, une dispense temporaire du protocole strict de l’identité ». Elle n’est pas « une femme générique » — « la personnalité n’est pas générique ».

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Identité et quête de soi sont les fils directeurs de ce livre dont la genèse est liée au divorce de son auteur : comment se (re)définir quand le couple explose, quand le masculin a disparu, comment désormais se sentir femme et mère ? Rachel Cusk s’étudie, avec une acuité poignante, partant de son expérience personnelle — les répliques du séisme de cette séparation sur elle et ses deux filles — pour atteindre une universalité aiguë, proprement bouleversante, sidérante de justesse dans son absence de concession. « La normalité a cette faculté de ne résister à rien et de survivre à presque tout ». A force de tout vouloir, on n’a plus rien.
Au-delà de la séparation, qu’est-ce qu’être une femme aujourd’hui, à l’heure d’une redéfinition paradoxale du féminin, de l’avènement de « la femme moderne compartimentée ». Cette femme veut tout, a tout, vit intimement « la tension des vieilles orthodoxies ». Elle veut (ou doit) tout assumer, travail, vie de couple, vie de famille, maison, tout en une seule existence — « conséquence finale et fatale de l’évolution de la femme compartimentée, gagnée par une sorte de trouble de la personnalité proche de la schizophrénie ». Et le divorce la renvoie à ce scenario intenable.

Quand tout éclate, demeurent les doutes, les pourquoi comme « de petits miroirs brisés sur la route ». Autour d’elle, tout le monde semble en couple, en famille. « Je vois le récit dans lequel chacun joue son rôle, leurs lignes de dialogue, avec le reste du monde comme décor. Nous ne faisons plus partie de ce récit, mes enfants et moi. Nous appartenons davantage au monde, dans son chaos tumultueux, sa fragmentation, sa liberté ».

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Libre dans le paradoxe et la sidération d’abord. Il faut affronter les accusations, le regard des autres, la culpabilité — « j’inflige ce fiasco à ma famille ». Rachel Cusk observe la mer — elle habite Brighton — et voit dans sa surface changeante le reflet de ses émotions. Parfois éblouissante de lumière, souvent dans un « état comateux », froide et argentée — l’eau « nue et abandonnée » comme cette femme face à nous, toujours « surface réfléchissante », dans tous les sens de l’adjectif.

« L’étymologie du mot contrecoup, aftermath en anglais, est second mowing, la seconde récolte de foin après la moisson » : ainsi faut-il se reconstruire quand tout a été fauché, inventer une sorte de « seconde vie, le contrecoup », ce qui advient « une fois que la réalité a éclaté au grand jour ». Et le mot, notion et « thème fondamental du livre », voit sa définition modelée par l’analyse, tout au long de ces pages. Contrecoup n’est plus seulement un mot ou un titre mais l’axe d’une reconstruction.

« On me prend tous mes souvenirs, lui dis-je. Rien ne m’appartient plus. Je suis une exilée de ma propre histoire. Je n’ai plus de vie, lui dis-je. C’est une vie après la mort, le contrecoup ».

Si Contrecoup est un essai, c’est au sens de Montaigne : se dire à travers des notions qu’une vie intime comme l’Histoire transforment, dans un puzzle où dominent des images de fêlures, dans de micro-récits et anecdotes symboliques : une visite chez le dentiste, la recherche d’un colocataire, un dîner de famille comme un récit mythologique (l’Orestie), tout nous dit et nous commente, soutient une recherche identitaire, souple, ouverte, dans une prose d’une densité incroyable sous son apparente simplicité (et magnifiquement rendue par la traduction de Céline Leroy).

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La rupture rend aiguë la différence, fait de la femme une étrangère à elle-même et aux autres, à sa propre histoire : Rachel Cusk est ailleurs, première de sa famille à divorcer, en dehors du monde de la féminité telle que la société la construit, elle est « un travesti qui se déteste », « un immigré » — née ailleurs, prise dans un neutre (le « un ») tant qu’elle ne s’est pas reconstruite.

Contrecoup travaille le concept d’histoire, la manière dont une rupture impose un nouveau récit de ce qui fut, recompose les vérités que l’on pensait admises et fondatrices, fait tout vaciller. Ce récit que nous écrivons parfois bien malgré nous, tentant de renvoyer au monde l’image qu’il attend de nous. Le texte comme son auteur passent par le désarroi, la colère, l’impuissance, le culte du chagrin, la lucidité extrême, la faim pour maintenir un état d’alerte et tenter de devenir « transparente ».

Contrecoup est dans un refus absolu de « romancer » le mariage, de l’esthétiser ou le mythifier. La romancière contourne la fiction : bien sûr le récit est le seul rapport possible au monde, « la narration est le contrecoup d’événements violents » mais ce récit peut ne pas être fiction, être modelé par l’essai pour tenter de trouver une vérité, aussi dérangeante soit-même. Alors Rachel Cusk sonde, traque les mensonges sociaux et identitaires. Désormais dans une « sensation d’impermanence », une « vie de tsigane sans passé ni avenir, au présent fragile et itinérant », elle peut se mettre à l’écoute du mouvement du monde, de son propre rythme intérieur. Et le récit de cet avènement à soi n’est pas sans contrecoup sur le lecteur, lui-même mis face à son moi le plus intime.

Rachel Cusk, Contrecoup, traduit de l’anglais par Céline Leroy, Points, 187 p., 6 € 30

Disent-ils, le prochain roman de Rachel Cusk, premier volet d’une trilogie, paraîtra aux éditions de l’Olivier (dans une traduction de Céline Leroy), le 3 mars 2016. Lire ici l’article consacré au livre, accompagné d’un entretien vidéo avec Rachel Cusk.

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