Le grand entretien : Rachel Cusk (Disent-ils)

Rachel Cusk
Rachel Cusk

En épigraphe de Contrecoup, Rachel Cusk avait placé un extrait de L’Orestie, Eschyle soulignant l’unité de la conscience et de la douleur : « il n’y a pas d’intelligence vraie sans souffrance ». Contrecoup était un essai très personnel sur le mariage et le divorce, le sentiment qu’un monde s’écroule, que l’identité se perd dans la rupture : « Mon mari et moi nous sommes séparés il y a peu, et en quelques semaines, la vie que nous avions construite a été brisée, tel un puzzle réduit à un tas de pièces aux formes irrégulières ».

Le personnage principal du dernier roman de Rachel Cusk, Disent-ils, a vécu plus ou moins la même expérience et le roman prend la forme de ce puzzle aux formes irrégulières. Une romancière britannique part en Grèce donner des cours de creative writing à un groupe d’étudiants. D’elle nous ne saurons presque rien, elle est une forme aux contours indéfinis, l’ombre portée des récits qu’elle recueille inlassablement, le lecteur apprendra seulement son prénom, tardivement. Faye a laissé ses enfants à Londres, elle s’est séparée de son mari, et ce voyage vers Athènes au cœur de l’été est pour elle comme un nouveau départ, peut-être, ou une libération. Elle parle peu mais écoute, les autres s’ouvrent à elle, se confient, lui racontent leurs histoires. La Grèce est pour elle la confrontation à une altérité radicale (la langue, la culture) mais aussi un miroir : de même que sa séparation du père de ses enfants a conduit cette femme à ne plus se reconnaître, la Grèce a changé, tout en restant elle-même.

118353-couverture-hres-0Le lecteur découvre Faye à l’aéroport, conversant avec un milliardaire qui songe à fonder un magazine littéraire (sans doute pour assouvir sa propre envie d’écrire des romans, une constante de Disent-ils, tout le monde voudrait écrire…) puis dans l’avion entre Heathrow et Athènes, discutant avec son voisin grec, recueillant ses confidences, l’histoire de ses mariages ratés, sa vie et ses affaires entre la Grèce et l’Angleterre.

Elle le retrouvera dans Athènes, entre deux cours, l’accompagnera en mer, poursuivant cette conversation amorcée dans la caisse de résonance qu’était l’avion, espace d’un entre-deux, « ténèbres du dehors » et « lumière artificielle » à l’intérieur, moment suspendu : « l’avion semblait arrêté, presque immobile ; il y avait si peu de contact entre l’intérieur et l’extérieur, si peu de friction, qu’il était difficile de croire que nous avancions ».

Le titre français du livre est explicite, Disent-ils, le roman déploie les récits d’autrui que Faye rassemble, qu’il s’agisse des sujets qu’elle impose aux étudiants de l’atelier littéraire ou de ceux des gens qu’elle croise : Ryan qui enseigne avec elle, une romancière féministe, son vieil ami Paniotis, d’autres… Dans ces récits, qui articulent des crises, des divorces et départs, c’est elle-même que cherche Faye, tournant autour d’une question lancinante, qui suis-je désormais, loin de chez moi, exclue de ce couple et de cette famille qui m’avaient construite ? C’est d’ailleurs une constante des histoires que tisse Disent-ils : tout le monde cherche un lieu, une structure, un espace où être enfin soi-même, se retrouver ou s’inventer. La fiction, le récit de soi est à chacun une issue de secours et parfois un piège. Se dire, c’est tenter de se construire, s’enfermer dans sa singularité, ou tenter de séduire autrui, de le mener à soi…

Rien dans disent-ils n’est explicité, tout se dit entre les lignes — et saluons au passage l’art de la traductrice, Céline Leroy, qui réussit à retranscrire ces entre-deux et l’immatérialité même de la prose anglaise. Tout se dit dans les échos d’une histoire à l’autre, dans ces récits et confidences qui se télescopent tout autant qu’ils se complètent, tant ils creusent les mêmes failles. Le livre est certes un roman, mais dans une forme radicale, refusant la psychologie sommaire, ne sacrifiant rien à une intrigue artificielle, tout se joue dans l’ellipse, ce mot grec qui « se traduisait littéralement par se cacher derrière le silence. C’est fascinant, dit-il ». Rachel Cusk n’a pas choisi la Grèce par hasard, « ce pays est à genoux et se meurt d’une mort lente et douloureuse », la Grèce est l’espace même de la crise mais aussi du langage, qu’il s’agisse des conversations aux terrasses des restaurants et cafés ou de tous ces mythes qui traversent le livre, simplement évoqués à travers les prénoms des étudiants assistant à l’atelier littéraire : Clio, Cassandre, Pénélope…, comme autant de manières de dire un rapport à la parole et à l’histoire, comme un écho contemporain aux dilemmes et entraves auxquels l’Antiquité avait donné forme et récits.

L’imaginaire géographique comme identitaire se déploie selon une cartographie symbolique, par métaphores et paraboles. La narratrice est ici une interlocutrice, elle collecte la parole d’autrui, écoute, elle est un témoin, « absorbée » dans la vie des autres, y cherchant un commentaire de sa propre histoire. Comme le dit Maria, l’une des participantes de l’atelier d’écriture, « il fallait rester sur le fil des choses, proche mais séparé, comme une hirondelle effleure les contours d’un paysage, le décrit sans jamais se poser ».

Capture d’écran 2016-03-06 à 10.43.29
Tel est l’art du roman selon Rachel Cusk : « ne jamais se poser« , laisser les ellipses et silences dire l’essentiel, dessiner un territoire intime et subtil dans lequel le lecteur se perd et se laisse lui aussi absorber, saisi par le vertige que la romancière excelle à traduire. Faye, comme le roman lui-même, est une chambre d’échos, une forme ou un contour (an Outline, titre original du roman).

Les lecteurs familiers de l’œuvre de la romancière britannique retrouveront dans Disent-ils les tropismes de son univers — la féminité, le couple, la maternité, la création littéraire —, des échos à ses récits et personnages antérieurs (comme une autre forme de récits dans le récit, à l’œuvre dans Disent-ils, un ont-ils, ont-elles, ai-je déjà dit), mais sous une forme radicale et avec une lucidité terrible, renouvelant les attendus romanesques, puisant dans les grands mythes grecs pour dire notre modernité en crise, en quête d’identité et de formes.

« Que vaut la parole ? » se demande Elena, une question qui sous-tend l’ensemble du livre, méditation sur l’écriture et sa faculté à rassembler des êtres dont la vie a dispersé les certitudes et les structures. Se dire, raconter son histoire est-ce se libérer et approcher d’une vérité cachée ou n’est-ce que l’une des versions possibles d’une histoire qui nous échappe à mesure que nous tentons de la cerner ? Ne sommes-nous pas pris au piège de la fiction, ce récit que la société nous impose ou que nous construisons en toute inconscience voire en toute lucidité ? Chaque récit que Faye écoute (Faye, ce « elle » infini, sans contours précis) explicite, sans en réduite le mystère et la complexité, l’un des rapports possibles au récit de soi.

Anne, à la toute fin du livre, raconte à Faye son voyage vers Athènes, sa discussion avec son voisin dans l’avion. Elle lui confie que « plus elle l’écoutait, plus elle se disait que quelque chose de fondamental était en train de se dessiner qui la concernait encore plus que lui. (…) Elle se vit comme une forme, une silhouette entourée de nombreux détails tandis que la forme elle-même lui restait inconnue ». Anne rappelle Faye, dont elle est à la fois un double et un écho, comme si le roman formait une spirale, se retournait sur lui-même, revenait à son origine et la brouillait. Disent-ils est un très grand portrait de femme, mais en creux, c’est aussi le roman de nos vies prises dans l’ultra-moderne solitude, en transit, titre du prochain roman de Rachel Cusk qui projette une trilogie, comme elle nous l’a confié :


Rachel Cusk, Disent-ils (Outline), traduit de l’anglais par Céline Leroy, éd. de l’Olivier, 204 p., 21 €

Les précédents livres de Rachel Cusk — Arlington Park, Egypt Farm, Les Variations Bradshaw, Contrecoup — sont traduits en français aux éditions de l’Olivier et disponibles en poche chez Points.

118353-couverture-hres-0