Très tôt elle eut droit à l’attention du grand critique littéraire Jean-Pierre Richard (1922-2019), dans ses Essais de critique buissonnière (Gallimard, 1999), où il disait que « sans être des contes de fées, les textes d’Anne Serre relèvent pourtant quelque peu de leur thématique et de leur fantasmatique ».
éditions Verdier
Joyce avait donné voix à une rivière dans Finnegans Wake : la Liffey ou encore Anna Livia (Annis Liffey) Plurabelle… Ce roman se terminait sur la lettre « l’ » (the). C’est le nom que Camille de Toledo donne à une rivière – « L » – qui demande devant le tribunal la reconnaissance de son « corps travailleur », pour devenir une rivière-personne, un être hydrogéologique, qu’on allait désormais devoir payer, les uns et les autres…
« Sarah Kofman » serait « le meilleur titre si je n’avais pas encore peur de ne pas être capable de m’y mesurer », avait dit Jacques Derrida (1930-2004) à la mort de Sarah Kofman (1934-1994), où il avait finalement choisi de parler de l’art et du rire de Sarah.
Ça commence par un lundi matin de juillet à la plage.
Le titre du dernier livre d’Olivier Rolin, qui vient de paraître chez Verdier, Vers les îles Éparses, est autant un itinéraire qu’un programme narratif, autant une topographie qu’une forme. Éparses, ces îles du canal du Mozambique que l’écrivain rallie sur un bateau de la Marine nationale. Éparses, ces proses à la fois ironiques et poétiques que l’art accompli de l’écrivain rassemble, tisse et subsume en un (anti-)récit de voyage qui nous embarque.
Que dire lorsqu’un écrivain meurt ? L’écrivain est ses livres et les livres ne meurent pas. Ils peuvent être oubliés, ne plus être lus, mais ils ne meurent pas. Que dire sinon, peut-être, le silence, se taire ? Et lire les livres.
Ça commence, chaque fin d’été, par la palanquée de romans qui paraissent dans le cadre de la « rentrée littéraire ». On dit qu’ils sont 459 cette année, répartis entre la fin du mois d’août, septembre et octobre — 459 romans, dont 68 premiers romans et 148 traductions. Je m’attèle alors à un drôle de travail : je sélectionne.
22 août. Relecture de Mélusine reloaded de Laure Gauthier, ouvrage d’à peine plus de cent pages qui, bien que présenté comme un « premier roman », fraie clairement entre les genres, prenant langue avec le plus ancien comme avec ce qui arrive. J’attends un peu avant d’en apporter un écho, en profitant pour ranger mes acquisitions d’été, avec en tête l’idée de déposer une note aussi brève que possible pour chaque livre. Huit semaines sans rien publier rend la reprise délicate tant on s’habitue à voir, à écouter, à lire, sans même songer à rompre le silence : laissant s’éteindre tranquillement les résonances propres à ces visions, ces écoutes, ces lectures – même si, en réalité, rien ne meurt, car, entre autres activités, le rêve réanime sans prévenir ce qui nous chuchote à l’oreille de quoi écrire trois mots ou trente-mille signes.
Cocasse et poignant : tels sont les deux termes qui traversent l’esprit après avoir achevé la lecture du remarquable premier récit d’Élise Golberg, Tout le monde n’a pas la chance d’aimer la carpe farcie, qui vient de paraître aux éditions Verdier.
Si vous n’avez pas encore lu Samy Langeraert, arrêtez tout, et précipitez-vous sur son deuxième récit, Les Deux dormeurs qui vient de paraître chez Verdier. Après le très beau Le Temps libre, le jeune romancier revient avec un récit encore plus troublant de douceur et de beauté contemplative. Un jeune homme, ancien étudiant en art, s’installe des après-midis entières dans la cafétéria d’un centre d’art pour y travailler à des textes mais observe aussi bien les clients. S’il s’attarde à regarder les uns et les autres, s’engage très vite un autre récit qui questionne le rapport au monde, au travail dans un rare effet Bartleby. Poème en prose magistral davantage même que roman, Les Deux dormeurs est un livre de prix que Diacritik vous invite à découvrir en compagnie de son auteur le temps d’un grand entretien.
Longtemps attendue, espérée, désirée, longuement mûrie, La Petite Beune, suite magnifique à la non moins magnifique Grande Beune, parue il y a maintenant un quart de siècle (très précisément en 1996), sera donc venue, comme le roi, quand elle l’aura voulu, à son heure, l’heure juste de ce midi du désir qui constitue, du récit, le foyer et le thème. Venue à temps, mais un temps sien, et de ce fait à plus d’un titre intempestive.
Il y avait d’abord la Grande Beune en 1996, il y a maintenant la Petite Beune en 2023. Vingt ans après, ou un peu plus mais au fond c’est la même chose : si on fermait les yeux, pour un peu on reverrait d’Artagnan sorti de la poussière, Aramis et ses fanfreluches de précieux, Athos et sa mélancolie souveraine, Porthos et son rire de géant – le retour des vieux guerriers, ou les vieux guerriers sur le retour, ce qui n’est pas la même chose. Dumas avait eu le nez creux quand il avait fait revenir ses mousquetaires : non tellement parce qu’il annonçait la mécanique sérielle, non tellement parce qu’il annonçait Proust par la question du temps, mais parce qu’il montrait qu’en littérature il n’est au fond question que de retour. Homère l’avait déjà dit, et avant lui Gilgamesh : on ne fait que revenir, réarpenter les mêmes sillons mais en étant, Héraclite nous l’a enseigné, jamais le même que la première fois – Pierre Michon le sait bien.
Avec Porte du Soleil, Christophe Manon publie sans nul doute un de ses plus beaux textes, touchant à une bouleversante et rare grâce. Troisième volet d’Extrêmes et lumineux, ce nouveau roman voit Manon partir en Italie en quête de ses origines familiales dans un monde traversé de la peinture et de la poésie de la Renaissance. Odyssée du vivant qui revient de la mort, Porte du Soleil offre une réflexion incarnée sur la place que les vivants occupent pour les morts. Il faut lire Porte du Soleil comme l’un des jalons essentiels de notre contemporain. Autant de pistes de réflexion que Diacritik a cherché à explorer avec l’écrivain le temps d’un grand entretien.
Je ne sais pourquoi, une expression idiote me trotte dans la tête depuis le réveil : Aller plus vite que la musique. Curieuse façon de dire, que je n’ai jamais comprise. Peut-être vaut-il mieux ne pas être musicien pour en faire usage.
Indubitablement, Une histoire du vertige de Camille de Toledo, qui paraît chez Verdier, s’offre comme l’une des plus remarquables et stimulantes réflexions de ces dernières années. Livre adressé, narration des narrations, Une histoire du vertige revient, à la lumière de la littérature, sur nos temps présents pour comprendre ce vertige, ce sentiment d’effondrement par lequel l’homme détruit ses appuis terrestres. Essai écopoétique, Une histoire du vertige dresse le sombre tableau des fictions qui ont confisqué le monde et ont fini par le détruire. Peut-être s’agit-il ici d’un essai de critique épique, premier du genre et ouvroir potentiel à un renouveau critique. Autant de perspectives ouvertes par un grand entretien avec Camille de Toledo autour de ce livre clef.