Très tôt elle eut droit à l’attention du grand critique littéraire Jean-Pierre Richard (1922-2019), dans ses Essais de critique buissonnière (Gallimard, 1999), où il disait que « sans être des contes de fées, les textes d’Anne Serre relèvent pourtant quelque peu de leur thématique et de leur fantasmatique ».
Jean-Pierre Richard n’avait guère lu encore que ses premiers livres des éditions Champ Vallon : Les Gouvernantes (1992), Un voyage en ballon (1993), Au secours (1998)… Il n’avait pas encore lu Petite table, sois mise ! (Verdier, 2012), texte érotico-surréaliste, burlesque, incestueux, innocent, où une narratrice raconte un mystère, celui de la castration, de la sublimation, de la jouissance comme l’aurait dit Jean-Pierre Richard qui, d’entrée de jeu avait repéré ces trois grands thèmes dans la poétique d’Anne Serre – où tout, dans cette œuvre, parle d’une poursuite, « d’une ardente progression vers le passé » (jouissance ?).
A propos de Petite table sois mise !, Anne Serre dit plus simplement dans ses carnets qui paraissent aujourd’hui : « C’est un texte assez monstrueux dans son propos, qui raconte comment je suis devenue écrivain. » Où encore : « Ce qui est le plus important pour moi dans un livre, c’est le ton du narrateur. » Elle titre ses Carnets : « Rêve cette nuit », car elle rapporte ici bon nombre de rêves. Dans une de ses nouvelles (elle écrit des romans, des nouvelles et des carnets), elle a une narratrice qui se présente ainsi : « Je suis très habile à la production des rêves. » Elle en fait en moyenne quatre par nuit. Anne Serre, quant à elle, suit par-dessus le marché une analyse, comme elle le dit ici dans ses carnets des années 2002-2024 – où elle raconte aussi que Jean-Pierre Richard lui a dit un jour qu’il ne doutait pas de sa « fécondité »…
Elle croyait alors en avoir déjà terminé avec l’écriture… Mais tout a continué comme dans une sublimation sans fin, interminable (comme une analyse), avec des livres qui sont aujourd’hui traduits dans une vingtaine de langues, de pays, dont les États-Unis et l’Angleterre, où elle a été finaliste de l’International Book Prize en 2025 pour la traduction de « Un chapeau de léopard » (Mercure de France, 2008). Dans ses Carnets (2002-2024) elle lit beaucoup – et dit lire en vue de parler. Elle dit et répète qu’elle a souvent l’impression d’être quelque peu déphasée – comme « affectée d’une sorte de strabisme de la mémoire. » Elle entre par exemple dans une salle de cinéma, à la séance de dix heures du soir, et se retrouve absolument seule, avec devant elle une centaine de sièges vides et l’écran blanc : « Cette situation, dit-elle, il m’a semblé que c’était de toute éternité la mienne. »
Elle nous confie aussi qu’elle n’a jamais demandé de conseils à quiconque en aucun domaine : « En tout j’ai agi comme un pionnier, ou même, comme Robinson Crusoé, construisant tout à partir de rien. D’où l’étrangeté de mon île. » Dans un de ses rêves, on lui parle d’un de ses livres dont on lui fait compliment… La scène a lieu dans un salon mondain, alors qu’elle songe à regagner son île à la nage… quand soudain elle voit dans le salon Beckett qui la regarde et lui sourit avec une grande bienveillance… Elle aime Beckett : « Je me sens le dos droit, le cou droit et sans torsion et là-dessus la tête, bien assise, comme sur son bâtonnet la boule du bilboquet. » (L’Innommable, 1953)
Mais en fait elle aime surtout Simenon et ses « Maigret ». Elle aime Céline et son « Voyage au bout de la nuit » – et dit même que dans Céline on retrouve Joyce, Thomas Mann, Flaubert… et y voit même s’annoncer Thomas Bernhard – qu’elle aime par-dessus tout. Mais un jour elle découvre les romans et les nouvelles de Theodore Francis Powys, « véritable mine d’or pour moi », dit-elle dans son carnet de mars 2011. En 2020, elle reçoit le prix Goncourt de la nouvelle pour « Au cœur d’un été tout en or » (Mercure de France). Elle dit que Powys pose une question majeure – à savoir : « n’est-ce pas une erreur fatale de préférer la littérature à la vie ordinaire ? » Mais dans une librairie elle tombe sur un roman farfelu qui lui va comme un gant : « Jim Click ou La merveilleuse invention », de Fernand Fleuret (Farrago, 2002), fiction débridée s’il en est, qui est une machine à faire parler ce qui n’existe pas, ce qui n’existe plus – et qui s’appelle bien « littérature » (comme Anne Serre elle-même)…
Anne Serre, Rêve cette nuit. Carnets, 2002-2024. Editions Verdier, 256 pages, 21 euros (En librairie le 19 février)