22 août. Relecture de Mélusine reloaded de Laure Gauthier, ouvrage d’à peine plus de cent pages qui, bien que présenté comme un « premier roman », fraie clairement entre les genres, prenant langue avec le plus ancien comme avec ce qui arrive. J’attends un peu avant d’en apporter un écho, en profitant pour ranger mes acquisitions d’été, avec en tête l’idée de déposer une note aussi brève que possible pour chaque livre. Huit semaines sans rien publier rend la reprise délicate tant on s’habitue à voir, à écouter, à lire, sans même songer à rompre le silence : laissant s’éteindre tranquillement les résonances propres à ces visions, ces écoutes, ces lectures – même si, en réalité, rien ne meurt, car, entre autres activités, le rêve réanime sans prévenir ce qui nous chuchote à l’oreille de quoi écrire trois mots ou trente-mille signes.
1.
J’apprécie de pouvoir trouver, après une balade plus ou moins longue dans un « sentier des douaniers » en bord de mer, une petite librairie proposant des nouveautés peu banales, ou une échoppe plus ou moins éphémère (pas sûr de la retrouver l’an prochain) débordante d’ouvrages d’occasion ; et mieux encore, une vaste ressourcerie où, au milieu d’une quantité invraisemblable de papier travaillé par le sel et l’humidité, on peut tomber, un jour de chance, sur de pures merveilles pour trois fois rien. Impossible de ne pas rentrer de la balade un peu chargé ; et encore moins de résister au désir d’entreprendre au plus vite la lecture de ce qu’on ne s’attendait pas à rapporter.

Je ne parlerai pas des surprises que réservent les « boîtes à livres » où je ne me sers qu’assez rarement ; mais pour commencer, de mes virées à Dahouët, où se trouve un vaste entrepôt d’ouvrages de toutes sortes, vendus au profit de l’association Christian-Steunou « qui agit au Bénin pour lutter contre la lèpre et favoriser la scolarisation des enfants ou la formation aux soins. » Belles trouvailles, cette année : Je pensais que mon père était Dieu chez Actes Sud, formidable anthologie de récits de la réalité américaine composée par Paul Auster pour la radio – « des dépêches, des rapports envoyés du front de l’expérience personnelle » –, que j’avais curieusement négligée à sa sortie en 2001 ; L’expérience de la nuit, roman de Marcel Béalu publié chez Gallimard en 1945 : « Comment trouver des mots qui ne parussent pas informe balbutiement ? » ; étonnant de trouver cette rareté en parfait état de conservation, alors que le jour même, faisant le tri de vieux bouquins à conserver, ou à donner, dans la maison de vacances, mon hôte m’avait offert L’Aventure impersonnelle et autres contes fantastiques, un vieux « Marabout » du même auteur (un souvenir au passage : encore lycéen, j’étais allé dans la librairie de Marcel Béalu – Le Pont traversé, rue Saint-Séverin – pour acquérir Le festin nu de William Burroughs alors interdit aux mineurs ; il m’avait laissé l’emporter, sans me demander de justifier mon âge) ; et enfin Bardo or not Bardo d’Antoine Volodine ; il y a une quinzaine d’années, j’en avais abandonné la lecture au bout de deux chapitres – overdose de Volodine probablement (j’en avais enchaîné quatre ou cinq, cet été-là) ; bien m’a pris de le racheter, car cette fois j’y ai trouvé grand plaisir, surtout après avoir atteint le troisième chapitre (sur sept, comme on pouvait s’y attendre) : « Le jeudi matin, de nouvelles averses se déclenchèrent, brèves, grises. Elles dispersèrent des hordes d’étourneaux. Un calme humide régna ensuite dans la forêt […]. Bogdan Schlumm joua Micmac à la morgue, une saynète bardique d’humeur légèrement facétieuse. En tant qu’acteur, ce jour-là, il accomplit un travail excellent, on peut même dire qu’il passa la rampe. / J’ai toujours regretté que seuls quelques invertébrés mineurs, limaces ou autres, en général dépourvus de jugeote littéraire, eussent assisté à cette séance brillante. »

Toujours à Dahouët, La Librairie des Salines, une bouquinerie ouverte depuis peu dans un ancien café, propose, elle aussi, des livres d’occasion en très bon état. Quatre livres rapportés en deux passages. 1. Le Catalogue de l’exposition Joan Miró au Grand Palais en 1974. Je me souviens l’avoir visitée, fasciné par certaines « toiles brûlées » du vieil artiste, jamais revues. Jacques Dupin : « Peinture solaire. Expurgée de toute anecdote, de tout maniérisme, des raffinements et complaisances de goût, des manœuvres de l’obscurité. Rien ne s’y cache, ne s’y dérobe, et ne s’offre au déchiffrement. Un acte pur éclatant d’évidence, et la souveraineté du jaillissement. » 2. André Breton et son temps de Gérard Legrand (Le Soleil noir, 1976), un excellent livre sur l’auteur du Premier Manifeste du Surréalisme dont on fête actuellement le centenaire : « Il n’aura jamais été tranchant, ou impitoyable, que pour les sots, à commencer par ceux qui prennent leur scepticisme ou leur soif de notoriété pour un indice de santé mentale. La liberté lui aura paru tout au long le seul principe d’intransigeance. » 3. Cantique de Matisse de Michel Butor (Virgile), plutôt dispensable, même si Butor ventriloquise avec malice la voix du peintre : « Je ne suis toujours méfié du vieillissement, mais il m’a bien fallu le traverser… » 4. Carnets du grand chemin de Julien Gracq (Corti, 1992). Tous les ans en Bretagne, je découvre un livre de cet écrivain ô combien fameux que je n’ai encore que peu lu ; ouvrant ces Carnets au hasard, je suis heureux de tomber sur ce passage : « Le jovial baron de Plancoët, Bédée l’Artichaut, […] hébergeait dans son château de Monchoix l’auteur de René pour les vacances les plus gaies qu’il ait connues de sa vie… »
Il y a aussi les librairies bien achalandées d’ouvrages neufs, qu’il faut défendre quand elles proposent autre chose que l’ordinaire des lectures de plage. Allant plus à l’Ouest, à Roscoff, on trouve aujourd’hui une petite échoppe indépendante, Le Chant de la marée. Voyez comme le hasard fait bien les choses : peu avant de quitter notre gîte à Lambervez, j’avais eu un bref échange sur les réseaux sociaux au sujet d’un livre de Christophe Manon – Signes des temps chez Héros-Limite – dont je n’avais pas encore entendu parler. Et miracle : une heure plus tard, je le trouve dans cette librairie. Pas question d’hésiter. Le soir même, je le lis d’une traite : 25 proses écrites « en poète » – on pourrait ajouter : « en musicien », « en mélodiste », « en rythmicien » ; 25 blocs d’un peu plus de deux pleines pages chacun, où ce qui circule d’autobiographique (notamment ce qui perdure de l’enfance) s’adresse à la sensibilité de toutes et de tous, à condition d’être pourvu une bonne oreille, non déconnectée de ce qui nous fait sentir, toucher, voir et goûter : « Les années sont les années sont les années. Je vois les lèvres remuer, la bouche s’ouvrir en grand et puis se refermer, je vois les yeux écarquillés d’effroi, je vois les adultes repousser leur chaise et se lever brusquement et se précipiter vers la porte, je vois des verres renversés et des taches de vin sur la nappe et des serviettes tombées à terre, mais je n’ai rien entendu, peut-être était-ce la stupeur, nous étions treize à table. C’est une blague ? Mais qu’est-ce que tu fais là ? Et si le loup-garou revenait ? À mettre des pétards dans les bouses de vache et c’est à celui qui partira le dernier. À faire de la balançoire. À appuyer sur les sonnettes et filer à toutes jambes. » On me pardonnera de ne pas en dire plus, sinon ceci : il s’agit d’un des grands livres de l’année, de ceux qui, non épuisés, ne cessent de se rappeler à la mémoire. On le rangera à côté de Porte du soleil dont cette chronique avait rendu-compte ici-même en février 2023.
Enfin, à Saint-Pol-de-Léon, l’avant-veille du retour – cette fois aussi sans y penser – dans la librairie qui, joueuse, a pris pour nom Livres in room : pendant que V. y dégustait son café, j’ai feuilleté machinalement les livres mis en valeur sur les tables, avant de m’intéresser aux volumes les plus modestes s’empilant sur les étagères. J’avais fait de même quelques jours plus tôt dans la grande librairie Dialogues de Morlaix : chercher l’ouvrage le moins visible, et cependant le plus beau. J’avais alors repéré puis acquis La Légende de Saigyō chez Allia (très agréable à lire en écoutant les sons de la nuit portés par le vent).
À Saint-Pol, ce fut Respire de Marielle Macé (Verdier), une autrice dont je me désolais de n’avoir encore rien lu (même si Nos cabanes m’avait mis la puce à l’oreille). Après y avoir repéré le nom familier d’Alix Cléo Roubaud, et bien d’autres chers à mon cœur, je décide de clore avec ce livre cette « brocante d’été ». Respire déploie une vaste érudition, mais sans jamais le montrer de manière intimidante ; et quelle belle écriture pour un essai : « On en rêve plus que jamais, sans aucun doute, de respirer : respirer tout court, sentir la grâce de l’air et la certitude de sa venue. On n’a qu’à prononcer ce mot d’ailleurs, “respirer”, et c’est tout le paysage qui accourt, attiré, aspiré, espéré à l’appel de la langue : on avance dans un océan déjà élargi, selon la marée légère des poumons ; les proches et les lointains s’ouvrent par bouffées d’air les plus petites portes du corps, on est comme au balcon de soi-même, et le dehors viendrait presque se blottir, en vapeur, dans la bouche. »
Comme Signes des temps : immanquable, même s’il faut parfois voyager jusqu’à la fin des terres pour enfin s’y plonger. Une dernière citation, choisie par Marielle Macé : « je cherche à emprisonner de l’air dans les phrases je cherche à monter la prose en neige je cherche à aérer le monde avec ma voix » (Cécile Mainardi, Idéogrammes acryliques).
Fin de ce prologue en forme de « brocante d’été ». Maintenant, d’une constellation l’autre : retour à la « rentrée littéraire », cette montagne de papier imprimé qui charrie essentiellement de l’ordinaire dans lequel il faut fouiller pour saisir ce viatique dont nous avons plus que jamais besoin.
2.
J’ai commencé à lire Mélusine reloaded de Laure Gauthier aux Éditions Corti peu avant cette saison de brocantes. Mais bien que l’expression « premier roman » placée en couverture m’avait conduit dans un premier temps à me méfier – vieille rengaine, probablement liée à une passion de jeunesse pour « le poète ancien qui n’avait de breton que le nom » dont il est plus d’une fois question dans Mélusine reloaded qui, comme je l’ai écrit en incipit, loin de tomber dans les travers du genre roman, fraie clairement entre les genres –, j’ai été immédiatement séduit, et même happé par sa force d’entraînement inattendue qui, paradoxalement, m’a incité à freiner, jusqu’à en abandonner provisoirement la lecture. Pourquoi ? Peut-être parce qu’il s’agissait de ne pas se laisser distraire, en ces temps de vacances, pour pouvoir en éprouver toutes les résonances. Et aussi, de faire un peu de ménage à l’intérieur de mon « propre » théâtre de la mémoire.
26 août. Reprenant depuis plusieurs jours la lecture de Mélusine reloaded par tranches d’une ou deux sections (sur neuf au total), le sentiment que « ça coule » domine, comme si tout était raconté d’une voix calme et posée, malgré certains passages en apparence « déjantés », ou plutôt burlesques – l’humour, quasi-permanent, dont fait montre l’autrice flirtant parfois avec l’ironie propre à la satire (mais aussi avec la délicatesse, mieux accordée aux love affairs, inévitablement embrouillées) –, alors qu’en fait, tout a été resserré : la gomme a servi (Laure Gauthier nous dit qu’elle « a mis presque cinq ans pour l’épurer » ; il faudrait faire de même avec notre commentaire). Le texte a été élaboré avec le plus grand soin, jusqu’au moindre détail. Pas si simple de mémoriser tout ce qui surgit, ou fait retour, de manière explicite ou subliminale, tel un fond sonore composé, non pour être écouté, mais pour agir souterrainement. Du coup, on reprend sa lecture jusqu’à trouver la bonne distance (ou plus précisément le tempo le plus juste) permettant de se frotter au plus près de ce qui nous est conté, afin de pouvoir s’aventurer bien au-delà de ce qu’une lecture trop réglée sur l’air du temps pourrait nous conduire à prendre pour argent comptant [En aparté. C’est vrai qu’il souffle à sa manière dans cette « fable féministe, dystopie écologique », ou « conte futuriste » se passant « dans un monde tout juste en avance sur le nôtre »]. Mélusine, la fée serpent – dont pour ma part, l’ayant à peine vu apparaître dans Nadja, j’ai découvert la légende en lisant Arcane 17 d’André Breton – « était devenue [à son insu] une légende touristique française ou plutôt son nom l’était devenu car elle, personne ne la connaissait. Ceux qui la croisaient, la pensaient une passante muette ou la touriste pauvre d’un pays lointain. »
29 août. J’ignore pourquoi, après une énième reprise de ce livre qui ne se laisse décidément pas quitter, m’est revenu ce vers de Jacques Prévert – « Terrifiant et marrant » – ancré dans ma mémoire grâce à Pierrot le fou de Godard. Je cherche de quel poème il est tiré. Il s’agit de Lanterne magique de Picasso (1945), dernier poème de Paroles. Ça tombe bien, car, comme Ingmar Bergman, Kaija Saariaho et Jérôme Prieur, je suis bien plus sensible aux lanternes magiques qu’aux smartphones – aux théâtres d’ombres qu’aux selfies. En voici les derniers vers : « D’un monde sobre et ivre / D’un monde triste et gai / Tendre et cruel / Réel et surréel / Terrifiant et marrant / Nocturne et diurne / Solite et insolite / Beau comme tout. »
Le monde de Mélusine, une fois « reloaded » – relancé, comme on relance les dés, au présent – crée un formidable battement, côté émotions : tire profit de toutes contradictions, et mine de rien réfléchit, non à tirer une « morale » comme le ferait une fable, mais à faire surgir une clarté nouvelle, après avoir frayé à même la peau du monde. Je note au passage que je n’ai pas vu Matrix reloaded (l’imitation de ce titre apporte-t-il une indication du genre : mélusine / matrice ?) Mais j’ai plus d’une fois écouté Loaded, quatrième et dernier album du Velvet Underground (1970) dont on se souvient pour au moins pour deux chansons : Sweet Jane et Rock and Roll. Mais je m’égare… Pure stratégie pour différer l’attente d’un impossible « résumé de l’histoire » ; ou d’un « digest des intentions de l’autrice » ?
Avec ce récit – mot qu’il faudrait peut-être mettre au pluriel : suite de variations sous forme de récits –, la « batterie Mélusine » est rechargée, sa légende revisitée de manière décalée (mais sans révisionnisme – bien au contraire, avec fidélité et une solide connaissance des contes moyenâgeux, notamment de ceux de Jean d’Arras) : Mélusine, retrouvée. De l’énergie, tout d’abord poétique, se dégage : anime, alimente, fait respirer le texte, à jamais non figé. Le résultat regorge de « trouvailles », même s’il conviendrait plutôt de parler d’« éclairs » – de « génie » (au sens le plus archaïque). Dans la grande ville où les TT (Touristes Traversants) se plient aux consignes du CMA (Conseil Municipal Augmenté), où « la population de l’Hyper-Centre (HC) [arbore] des sourires de façade », et où seuls « les membres du Comité de Maintien de l’Image de la Ville (CMIV) [peuvent] s’offrir le luxe de consulter un dentiste et donc de sourire. On ne tolérait pas de dentition délabrée sur les selfies des TT. L’amende encourue était exorbitante. La population ne souriant plus, il était devenu inutile de réparer les bouches, hormis pour les personnes qui avaient pour fonction de Sourire Comme Autrefois (SCA), ce qui constituait un fond d’écran prisé », on remarque l’usage très particulier des majuscules qui conduit Laure Gauthier à proposer, en troisième de couverture, un « petit glossaire des abréviations » : 64 au total, parmi lesquelles DF (Démocratie de Façade), MOA (Mort par Opulence Aggravée), PLR (Poète Lyrique repenti), ou VOG (Voix Off Généralisée) ; on note aussi qu’aux noms de personnages, comme mélusine, raymondin, ou de lieux, poitiers, mont michel, par exemple, l’autrice n’octroie de majuscule que s’ils sont placés en début de phrase.
Déplaçons-nous maintenant du côté du Cimetière Rutilant (CR) : « Ce jour d’automne continué, mélusine parvint à trouver la force d’escalader la butte et se faufila jusqu’à la sépulture touristique du poète qui n’avait de breton que le nom. Ni femme enfant, ni “idéalement belle” comme dans Nadja, elle fit simplement face à l’adversité et fut prise, en voyant le nom de celui-ci inscrit en lettres d’or sur le marbre, d’un malaise immense. Sa queue battait le sol, un crissement sourd se fit entendre. […] Un bruit terrible remonta de la nuit des temps et des gerbes de lettres mortes sortirent des entrailles de la femme-serpent. Des gerbes de couleurs jaillissaient et se répandaient sur l’épitaphe du poète, rendant illisible une partie de la phrase inscrite. Tout ce qu’elle vomissait de lettres mortes recouvrit “l’or”, qui s’effaça, et l’on ne pouvait plus lire sur la tombe que “je cherche du temps”, ce qui lui sembla suffisant. »
Cette longue citation afin de faire modestement état de ce qui différencie Mélusine reloaded du tout venant de la « rentrée romanesque ». Bien d’autres pourraient être choisies. Ou taillées au plus vif, afin de composer un montage de brefs éclats de ce récit(s) d’une mobilité aussi saisissante qu’envoutante – qui parle d’amour, d’engagement, d’enfantement et de refus, de prise d’écart, de « change des rôles », du présent dans un monde commun, donc de politique, et touche au plus juste sur le vieillissement : « Mélusine avait accepté la vieillesse humaine sans savoir combien de temps elle durerait et admirait la rosée tant qu’il y en avait. » Ce serait dommage de passer à côté – et pour ma part, je ne range pas encore ce livre dans ma bibliothèque ; je le laisse volontairement traîner dans l’atelier, afin de pouvoir le reprendre à tout moment : « Mélusine […] préférait étouffer de son plein gré en laissant sur les draps défaits un testament à son jardinier favori qui le diffuserait d’abord dans le quartier comme quelques graines à méditer, plutôt que de tomber sur son tapis en se roulant éclopée dans une mare de regrets. »
3.
Jean-Guy Coulange est compositeur de pièces sonores, auteur d’essais radiophoniques, de « notes de tournage » et de « carnets sonores », ainsi que plasticien, photographe – toutes activités complémentaires et, mieux encore, solidaires. Cela pourra sembler beaucoup ; mais il me semble qu’on ne peut faire moins si l’on veut frayer dans le domaine de l’empreinte sonore, du partage des sensations et de la dissémination d’idées non convenues.
Sixième livre de Jean-Guy Coulange, Tout commence par un bruit, poursuit le travail amorcé avec Je descends la rue de Siam, son premier livre publié en 2016 aux Éditions Hippocampe, une petite structure d’édition aujourd’hui mise en sommeil (mais les ouvrages publiés sont encore disponibles, via les Presses du Réel). À la fin de l’ouvrage, un « mode d’emploi » nous est fourni : « [on peut lire ces lignes] comme un récit, comme un feuilleton où l’on suit d’épisode en épisode les aventures d’un chercheur de sons et d’images ». Et il est vivement conseillé « d’écouter les pièces sonores une fois la lecture terminée », d’autant plus qu’elles sont accessibles sur le site de l’auteur – et notamment Groix, une île en hiver (RTS, Le labo, 2017), Sillon (RTBF, Par ouï-dire, 2022), Conver-son (France Culture, L’Expérience, 2023), dont il est question dans ces Carnets sonores II. On notera que Coulange a œuvré pour les trois grands espaces de diffusions européens francophones dédiés à la création radiophonique ; et que Tout commence par un bruit est dédié à David Collin, l’âme du « Labo » de la Radio-Télévision-Suisse, disparu le 30 septembre 2020 à l’âge de 52 ans.
Montre un peu le son – beau projet ! Alors que « Tout commence par un bruit. Toujours. Je ne vais pas faire – nous dit Jean-Guy Coulange – l’inventaire des bruits de mon enfance. Par exemple, le bruit des voitures, du balcon du troisième étage du boulevard Flammarion à Marseille. Deviner le son de la 403, la Dauphine, la 4L ou l’Ami 6. / Et puis tapoter, bien avant la musique. Tapoter sur tout, table, chaise, ventre, cuisse, rambarde du balcon du troisième étage. » Et, un peu plus loin : « La radio sur la table de chevet dans le noir. On entend avant d’écouter. Entendre les heures sans savoir ce qui se dit, se souvenir de rien. »
Conver-son – ou conversation sonore avec. Ce pourrait être un « genre », mais dont le résultat serait toujours singulier, surtout quand elle se fait en compagnie de Pierre Bergounioux (pour L’Expérience – dernier état de l’Atelier de Création Radiophonique (A.C.R.) originel sur France Culture : 55 ans de programmes continus de 1969 à 2024). « Je vais rencontrer Pierre Bergounioux et je vais l’enregistrer. Sa voix. Ce n’est pas un essai, ni un repérage, c’est pour de vrai. Mes questions l’intriguent un peu. Du coq à l’âne. Je fais ce que je peux. […] La matinée se passe comme un enchantement. Je garderai ces sons, cette première conversation, pour moi. […] Le carnet sonore est un temps long car l’expérience sonore est un temps long. […] Je ne veux pas d’un entretien, pas d’un documentaire. Mais une idée prend forme, la conversation sonore. » De Carnet de notes à carnet de notes, elle chemine. « Composer est aussi une sorte de ferraillage – pour ne pas dire sculpture – mais c’est un crève-cœur. Pour garder le fil ténu de notre ligne sonore, de notre ligne mélodique, il nous a fallu écarter des magnifiques paroles, des instants magiques. Nous aurions pu écouter la voix de Pierre jusqu’au bout de la nuit. » Je vous laisse découvrir la suite de cette partition sonore, en respectant – ou non – le mode d’emploi de ces Carnets.
La radio – toujours ; celle qui n’en finit pas d’être infidèle à ce qui a bâti sa gloire ; ou plutôt qui ne garde mémoire de ce qui fut qu’à la nuit tombée. J’y ai rencontré Jacques Munier qui a longtemps été, comme moi, producteur tournant, c’est-à-dire capable de passer d’un lieu à l’autre, d’une forme à l’autre, sans jamais se constituer prisonnier – du moins au temps d’avant le tout numérique ; et aussi de faire tourner les bobines du Nagra à 19 cm/seconde, le plus souvent en extérieur, avant de retourner en cabine ou en studio pour monter et mixer la matière enregistrée. Aujourd’hui, entre diverses activités, Jacques Munier veille au devenir des écrits de son père, Roger Munier (1923-2010), auteur discret, amateur de silence, voire de solitude, qui fut un passeur particulièrement actif entre poètes et philosophes (lui-même ayant tenté « une parole qui conjugue poème et philosophie, sans jamais laisser ses méditations s’enliser dans une des deux formes éminentes du discours »). Je ne suis pas un fin connaisseur de cette œuvre, mais cela fait déjà longtemps que j’en apprécie ce qui emprunte la voie des formes brèves – comme ces volumes rassemblés sous le titre Opus incertum qui, comme l’écrit Jacques Munier, « renvoie à l’ancien vocabulaire du bâtiment, où il désigne “un mode d’agencement des matériaux par assemblage de pierres irrégulières s’enchâssant les unes dans les autres de façon à former un ouvrage continu.” Rien qui ne convienne mieux, selon l’auteur, à l’ensemble dont chacun des moments “pourrait s’entendre comme l’une des pierres d’un tel opus, isolée et d’importance variable, mais s’inscrivant dans un tout qu’on puisse espérer cohérent dans la masse. La méditation est une”. »
Cinq volumes de ses « pensées ou notations d’instants », consignées dans des carnets couvrant les années 1980 à 1993, avaient été publiés du vivant de Roger Munier : Opus incertum I. (Deyrolle Éditeur, 1995) ; La chose et le nom (Fata Morgana, 2001) ; Opus incertum 1984 – 1986 (Gallimard, 2002) ; Le su et l’insu (Gallimard, 2005) ; et Les eaux profondes (Arfuyen, 2007). Si peu que rien couvre la période de janvier 1994 à février 1995. Ce titre – très beau – « avait été choisi par lui, projeté en note et retrouvé dans les feuillets d’origine. » Que choisir à notre tour, parmi ces plus de mille notations au jour le jour ?
« Le monde est une illusion, mais il existe. Il est une illusion qui existe. L’illusion est aussi une manière d’exister. » Ou bien : « Tout développement endigue. Ne laisse plus place qu’aux mots. » Ou encore : « De toutes ces pensées, voletantes, tourbillonnantes, débridées, j’en garderai bien une – qui me choisira. » Bien entendu on peut aussi se fier au hasard. Premier essai : « L’homme prépare inlassablement un avenir qui ne sera jamais le sien. » Deuxième essai : « Dans la mort, je ne perdrai rien, puisque je serai moi-même perdu… » Troisième et dernier essai : « On n’“arrive” pas. On n’est jamais qu’arrivé. »
Et comme je n’arrive pas à refermer ce livre, mon regard glisse sur la même double page, accrochant ceci : « Nous ne voyons que dans l’invisible. Le fait de voir n’est pas visible. Seul peut l’être son “comment” explicable. Et ainsi de tous nos autres mouvements de présence au monde. Pour habiter visiblement, sensoriellement le monde, il faut d’abord l’habiter dans l’invisible. » Le philosophe et critique est fort savant ; mais le penseur de ces notations d’instant s’adresse à tous, et à toutes, faisant souvent mouche : « La musique peut accompagner la mélancolie – rarement la tristesse ».
Une réédition pour finir : Les burlesques ou Parade des somnambules de Petr Král aux Éditions Lurlure, second volume d’un diptyque paru une première fois (en 1984 et 1986) aux éditions Stock – le premier, Le Burlesque ou Morale de la tarte à la crème, ayant été republié chez Lurlure, il y a trois ans. Comme je l’ai écrit, lors de la recension de ce premier volume, j’ai été très heureux de connaître, d’échanger et même de travailler avec Petr Král (1941-2020), grâce (une fois encore) à cette radio qui a inventé aussi bien l’A.C.R. que diverses manières de tresser des constellations musicales ou cinématographiques. Comme pour Le Burlesque, cette nouvelle impression des Burlesques est infiniment plus belle que l’original. On la lira donc de manière plus qu’agréable, d’autant plus qu’il s’agit d’un essai de premier ordre sur le sujet : d’un livre majeur d’un écrivain majeur.
Dédié « aux ombres immortelles de Keaton et de Langdon », cette Parade des somnambules est une galerie de portraits sous forme de défilé des principaux comiques du burlesque – Max Linder (le prétendant), Roscoe Arbuckle dit Fatty (la viande rêveuse), Charlie Chaplin (la fourmi danseuse), Buster Keaton (géomètre), Harry Langdon (ailleurs), Larry Semon (un pâle dans les ronces), Harold Lloyd (l’élégance d’une machine infernale), Stan Laurel et Oliver Hardy (l’Unique et son double) –, précédée d’un essai fin et percutant en cinq temps sur Le jeu des comiques : L’auteur et son acteur / Un moi pluriel / Le héros ou l’Unique / Le geste et son objet ou le réel court-circuité / L’acteur et son auteur. Chacun de ces portraits est « notamment appréhendé à partir d’un conflit caché qui agit comme le moteur secret de ses films : conflit entre un élan conquérant et sa frustration chez Buster Keaton, entre la gratuité et le réalisme chez Charlie Chaplin, entre l’homme et l’objet chez Harold Lloyd… ». Le sens du détail de Petr Král, d’une grande acuité, lui permet d’explorer à fond ces univers modernes et intemporels, pour lesquels notre tête, qui en a déjà plein les mirettes, ne cesse d’inventer des mondes sonores accordés à leur puissance comique et poétique, renvoyant hors-champ les scies pianistiques de routine.
Un extrait – un seul, il ne faut plus traîner, il est temps de « rendre l’antenne » ? Pourquoi pas celui-ci, tiré d’Harry, ailleurs : « Sous ses airs de puceau, Harry [Langdon] est aussi celui qui en sait bien plus long sur le réel qu’il n’en laisse paraître (voire qu’il ne croit en savoir lui-même). Il suffit de le voir dans son tout premier film, Picking Peaches (1924), alors que, remplaçant malgré lui au lit la femme d’une grosse brute, il se résigne à subir autant les caresses de l’homme – qui se couche à ses côtés – que les complications qui vont suivre. Le temps d’un éclair, sa mine soudain renfrognée, profondément ennuyée, fait alors entrevoir une connaissance proprement abyssale de cet inextricable labyrinthe qu’on appelle le monde… » (à suivre)
Christophe Manon, Signes des temps, Éditions Héros-Limite, avril 2024, 112 p., 16 €
Marielle Macé, Respire, Éditions Verdier, août 2023, 128 p., 8 € 50
Laure Gauthier, Mélusine reloaded, Éditions Corti, août 2024, 120 p., 17 €
Jean-Guy Coulange, Tout commence par un bruit, jgcoulange.com, distribution Les Presses du Réel, juin 2024, 82 p., 12 €
Roger Munier, Si peu que rien, Les Hauts-Fonds, juin 2024, 164 p., 21 €
Petr Král, Les burlesques, Lurlure, juillet 2024, 448 p., 27 €