Le couple. Vaste sujet. On ne peut jamais réellement dire (ou s’avouer) si l’on s’est installé à deux par amour, par fatalisme, par peur de la solitude, par convention. Je ne parle même pas de ce qui est de se marier. Je risquerais d’être grossier. Je pourrais même aller jusqu’à dire des phrases toutes faites. Ou pire, ce que je pense vraiment.
Dominique Bry
J’ai rencontré Nathalie au mariage de Paul et Alice. Je venais de finir une ultime formation qualifiante après l’extraordinaire échec universitaire qui ne ferait jamais de moi un brillant avocat du barreau de Paris ou un obscur clerc de notaire de province. Je me souviens très bien ce jour-là.
J’avais longtemps cru (ou peut-être avais-je essayé de m’en convaincre) que je vivrais une histoire digne des plus beaux romans d’amours. Quand bien même il s’agirait d’un de ces monuments d’exaltation de gare routière sorti tout droit de la bibliothèque d’une maison de vacances, renfermant des livres racornis aux pages déjà jaunies, lus et relus par des générations successives d’occupants un peu fleur bleue ou très désœuvrés. Je devais cultiver cette envie des années durant. Longtemps satisfait de ce romantisme de foire aux bestiaux qui fleurit à la télévision dans ces soaps opéras provençaux mal écrits et mal interprétés voulus par des responsables de programmation aux goûts étrangement pompidoliens.
Le jour où Nathalie m’a annoncé qu’elle me quittait, je me suis d’abord muré dans un silence grotesque, enroulé dans un sac de couchage qui sentait le moisi et les tripes à la cadurciennes (souvenir d’un trek en Bas-Quercy) sur la terrasse de notre maison de ville chèrement acquise l’année de notre mariage. Pendant une journée entière, sur un transat en plastique, j’ai bravé le vent de janvier en fixant le ciel. Fumant cigarette sur cigarette, me gavant de thé brûlant pour ne pas risquer l’hypothermie.
C’est évidemment ce moment précis que choisit Nathalie pour faire son entrée dans le bar et dans mon champ de vision. Elle est à deux mètres de nous et nous regarde avec un air dépité et interrogateur. Dire qu’elle semble surprise est très en dessous de la vérité. La situation et son air effaré sont indescriptibles alors qu’elle nous dévisage, mon ami et moi. Lui est penché à l’extrême sur ma personne, avec la ferme intention de m’arracher un baiser. Moi, le dos au comptoir, les bras en croix pour prévenir les assauts outrageants du pervers qui me fait face.
À cette heure avancée de la nuit, Paul et moi nous épanchons plus que de raison. Nos positions et nos états d’esprit vacillent, le moral titubant sous les effets des breuvages alcoolisés et successifs que nous ingurgitons.
Paul me signifie que je contemple les femmes alentour d’un regard gourmand. Certaines le remarquent avec un dédain affiché, d’autres avec crainte, certaines avec amusement.
Débarrassé de ses inhibitions premières, Paul a voulu se réconcilier avec le genre humain. Surtout le genre féminin singulier, car ne concevant finalement pas le pluriel dans ses relations avec le sexe opposé (réminiscence de ses échecs récents), il s’était résigné à vivre pleinement sa fastidieuse (mais confortable) propension naturelle à la monogamie. Il a tout de même pensé à aller acheter du plaisir.
Séparé d’Alice, Paul a cru qu’il pourrait assouvir ses fantasmes. Encore fallait-il savoir lesquels. Ses fantasmes d’adolescent ? D’étudiant ? D’homme marié ? D’homme tout court ?
J’ai présenté Paul à Alice. Estimant qu’ils ont été à l’origine d’une grande partie de mon mal-être d’alors, quand leur mariage est tombé à l’eau, j’ai considéré que nous étions quittes.
Quand, en 2008, Munuera et Morvan ont clos le cycle de leur collaboration avec Dupuis avec Aux Sources du Z, qui aurait cru qu’à l’image d’un Monsieur Choc, le légendaire Zorglub reviendrait avec sa propre série ? La Fille du Z est le premier album des aventures du savant diabolique à manteau de zibeline et fume-cigarettes, un spin-off technologique pétaradant qui exploite la force comique du personnage créé par Franquin et Greg en 1959 et emprunte (entre autres sources d’inspirations) sa thématique principale à Philippe K. Dick.
La fac. J’y ai cultivé trois choses : mon ego, une certaine idée de l’épicurisme et une grande misère affective et sexuelle. Quatre en fait, les deux dernières n’étant pas forcément liées.
Autant j’étais sorti de l’adolescence avec un bonheur non dissimulé autant j’étais entré dans ma vie de jeune adulte avec une angoisse certaine. Lycéen prometteur, du moins aux dires de mes parents qui me voyaient passer le plus clair de mon temps enfermé dans mes livres ou griffonnant sur mes cahiers de textes successifs. J’écrivassais des poèmes malheureux. Je recopiais des paroles de chanteurs « à texte », je m’appropriais (et plagiais ou pastichais à l’occasion) les mots des autres pour exprimer l’ingratitude de mon âge. J’étais donc on ne peut plus normal : j’avais les envies d’un homme marié et les moyens d’un premier communiant.
Je pense à la phrase de Paul : « j’ai envie d’être un mec mieux que bien ». Je ne peux m’empêcher de sourire (intérieurement, cela-dit, pour ne pas le blesser). Qu’est-ce que c’est que cet aphorisme fatigué ? D’où lui est venue cette fulgurance sans relief ? Alors qu’il m’a jeté à la figure ses considérations déchirantes à grands renforts de figures de styles aplaties et de métaphores puissamment faibles sur notre âge commun, j’en viens à me demander soudain ce qui nous lie. Des traits de caractère semblables ? Des goûts similaires ?
Il y a beaucoup de choses à dire sur l’adaptation télévisée du roman culte de Margaret Atwood diffusée sur OCS Max depuis le 26 juin dernier.