No(s) confidence(s) – 9/24

Débarrassé de ses inhibitions premières, Paul a voulu se réconcilier avec le genre humain. Surtout le genre féminin singulier, car ne concevant finalement pas le pluriel dans ses relations avec le sexe opposé (réminiscence de ses échecs récents), il s’était résigné à vivre pleinement sa fastidieuse (mais confortable) propension naturelle à la monogamie. Il a tout de même pensé à aller acheter du plaisir.

Paul me raconte (avec des termes choisis) comment il avait souvent traversé ces lieux croisant au loin, sans les approcher, ces statues immobiles à la féminité exacerbée et parfois douteuse, moulées dans leurs uniformes de vendeuses de leur propre intimité. Sans pour autant y prêter attention, sur les sentiers des bois urbains, le marché du sexe à ciel ouvert fleurit toujours sous les frondaisons. Il est donc allé se promener sous cette canopée mercantile aux beaux jours. De sa voiture (nostalgie du temps où ses parents le poussaient dans un caddie froid pendant les courses hebdomadaires ?), il a évolué, roulant au pas. Avant, me dit-il, je louchais paradoxalement sur cet étalage de chair exubérant avec un rictus navré et une impérieuse envie d’aller un jour dépenser sans compter dans les allées de ce libre-service licencieux.

Toujours au rayon (il file maintenant la métaphore épicière) de ses interrogations, Paul n’arrivait pas à trancher sur la question de savoir (au sujet de l’offre et de la demande) qui de la marchande ou du consommateur était le plus blâmable. Ne sachant pas s’il devait s’apitoyer sur l’une ou condamner l’autre. Il s’est même demandé si la réglementation sur les liquidations de fonds de commerces s’appliquait aussi à ce type de négoce. Il a emprunté ces contre-allées où les conducteurs exécutent au ralenti un ballet mécanique, avant bras sur la portière, le désir à fond de première au milieu des belles de nuit. Pour ma part, j’ai toujours trouvé la situation singulière, me demandant sincèrement ce qui pousse les hommes à se geler les noix sous prétexte d’aller acheter un peu de chaleur humaine.

Je n’ai pas suivi les routes qu’a empruntées Paul qui s’est ensuite mis en tête d’aller draguer dans les bars comme il l’avait fait plus jeune. Mais avec vingt ans de plus, plusieurs déceptions et quelques cheveux poivres et sels naissants plus tard. S’il n’a certes pas eu de mal à réveiller le séducteur qui sommeillait en lui, se figeant (souvent jusque tard dans la nuit) dans la posture du Casanova moderne à l’affût du moindre jupon qui se soulève ou de n’importe quel sourire qui le transporte, il n’a pas été payé de retour. Il était surtout en quête du moindre intérêt pour sa personne. Il voulait à nouveau plaire à quelqu’un qui ne serait pas sa future ex-femme ou une amie compatissante et intouchable. Il voulait percevoir dans un regard tiers toutes les manifestations bienveillantes à son égard et à sa condition d’homme disponible. Il guettait le jugement des autres.

Paul me dit (avec une élégance très masculine) que depuis sa rupture, il a eu peur de connaître des fortunes diverses, où « les périodes fastes succèdent aux jachères ». Paradoxalement, il m’a dit ne chercher ni une relation suivie ni des rencontres fortuites qui le laisseraient satisfait ou misérable et dans un état d’hébètement, à son corps défendant, en proie au doute une fois sa conquête nocturne partie au petit matin. (Je me demande vraiment où il va chercher ces images fripées).

Il m’a parlé d’une jeune femme de dix ans de moins que lui, apprentie vendeuse en parfumerie équitable rencontrée dans un centre commercial à l’heure du déjeuner. Il l’avait abordée le temps d’acheter un coffret gel douche, savon et eau de toilette avec sa trousse de voyage offerte. Après qu’il l’eut invitée à dîner, elle avait décliné l’invitation au motif qu’elle déménageait bientôt pour s’installer à Grasse avec son ami, représentant de commerce en fragrances provençales qui venait d’être muté comme chef des ventes de la division gros et demi-gros pour le sud-est. Quelques semaines plus tard, revenant s’approvisionner dans le même magasin, Paul avait constaté que la jeune vendeuse était toujours en poste et ne se souvenait même pas de lui. En pleine déconvenue, il avait alors hanté les allées du centre commercial grouillant de contribuables avides de céder aux sirènes de la consommation entre deux versements de leur tiers provisionnel. Jusqu’à s’arrêter pour lire un roman en tête des ventes au long titre interro-négatif qui traitait comme de juste du sentiment amoureux en milieu urbain pendant la crise économique de 1929, ambitionnant de dresser en creux un portrait de l’époque d’aujourd’hui et ne réussissant qu’à établir des parallèles incertains et mal écrits. Tout à sa lecture, fasciné par le destin de papier d’une héroïne à laquelle il ne pouvait s’identifier, il est resté debout entre les rayons jusqu’à l’heure de la fermeture. Il avait lu d’une traite plus de cent pages et, poussé par la curiosité et vers la sortie par le vigile, il décida d’acheter ce sommet d’indigence littéraire. Finissant de le lire dans la nuit, il rapporta le livre en parfait état dès le lendemain, demanda un avoir prétendant que la personne à qui il le destinait l’avait déjà. « Ce n’est pas étonnant, c’est un auteur qui se vend très bien, même si c’est toujours un peu la même chose » lui répondit l’hôtesse de caisse préposée aux retours. Le gratifiant au passage d’un clignement d’œil réflexe équivoque qui ne le laissa pourtant pas indifférent. Son badge disait qu’elle s’appelait Anne, avait des cheveux roux coupés courts et était affublée de lunettes épaisses qui lui donnaient de faux airs du fruit des amours d’Eric Zemmour et Natacha Polony qui aurait emprunté les montures d’Audrey Pulvar.

Soudain remis de sa déconvenue avec l’aspirante vendeuse en cosmétiques, Paul s’est mis en tête de structurer quelque peu sa vie amoureuse. Au lieu d’espérer batifoler de manière anarchique, il avait décidé qu’il suivrait l’alphabet et ne céderait aux avances ou « n’entreprendrait » que des femmes dont l’initiale du prénom répondrait au postulat, quitte à passer son chemin si la règle n’était pas respectée. Il se voyait donc séduire Anne puis Bénédicte, Carole, Daniela, Edwige, Florence… Il se retiendrait donc de tenter d’approcher Marlène (une collègue de travail, réputée facile). Tant qu’il n’aurait pas concrétisé avec une Laurence ou une Lola, il passerait son chemin. Il envisagea même à la lettre G de se lancer un défi supplémentaire en voulant rencontrer exclusivement une Garance pour ne pas verser dans la facilité d’une Géraldine.

Pour bien faire, tout à son fantasme alphabétique (et relevant presque de la psychiatrie) il avait même acheté un agenda-répertoire dans lequel il irait consigner ses conquêtes, dans lequel il prendrait des notes et écrirait des détails intimes. Ou ce que lui aurait inspiré sa relation avec la lettre du moment. Après un rapide calcul, Paul avait compris qu’il lui faudrait peut être des mois, peut-être des années pour arriver à balayer l’alphabet. Par crainte de ne pas mener l’expérience à bien, se disant qu’il y a davantage de Zahia dans les colonnes des journaux people que dans les rues de Paris. Il se résigna à ne pas mener à bien sa quête saugrenue. Mais, au cas où, s’empressa d’acheter un calendrier universel.

Beaucoup moins méthodique que Paul et ne souhaitant pas m’en remettre à mon seul pouvoir d’achat, je n’ai pas connu les même affres que Paul. Même quand je passais mes soirées en compagnie de trentenaires masculins qui affectionnent l’atmosphère virile des bars sportifs (c’est-à-dire retransmettant du sport sur écran géant) pour oublier leur quotidien ou passer un bon moment dans une ambiance de troisième mi-temps, polo de rugby sur les épaules et bière pression à la main.

Il faut le dire, la coupe du Monde de football de 1998 a rendu convenable (pour ne pas dire souhaitable) la présence des femmes dans ces temples extatiques où l’on regarde des heures durant des milliardaires en maillots et shorts moulants courir, sauter, taper dans des balles et se congratuler comme des midinettes pour l’avoir mis au fond ou aplati dans l’en-but. En toute logique, la féminisation de ces lieux a permis à toutes sortes de prédateurs locaux de voir arriver de quoi se repaître à l’heure où les grands fauves vont boire.

J’y ai observé des jeunes filles seules et fières de l’être, croisé des femmes mariées en quête d’aventures d’un soir, des divorcées cherchant un nouveau père pour leurs enfants, des « célibattantes » en goguette, des cendrillons avinées qui ont perdu leurs pantoufles entre deux shots de tequila frappée et leur honneur bien avant minuit, des déçues d’Internet dont les rêves de rencontres idéalisées ont tourné court, des accros aux SMS qui faisaient autant de fautes de syntaxes à l’écrit qu’à l’oral, des lolitas à peine post-pubères, des rugbywomen qui buvaient plus qu’un trois-quarts aile et démontaient le bras de leur copain d’une brutale bourrade à chaque essai de leur équipe préférée. J’y ai même croisé un type qui voulait payer pour que l’on fasse l’amour à sa femme pendant qu’il regarderait Vis ma vie à la télévision.

Je suis passé de peu à côté d’une relation suivie avec une étudiante en première année d’un cursus improbable, un mastère en communication par l’objet pour les malvoyants. J’avais passé le début de la soirée à empêcher mes yeux de fixer sa chute de reins révélant un tatouage tribal bien en dessous de la ficelle de son string. Puis, après avoir échangé tardivement quelques mots et nos adresses mail, nous avons correspondu par l’entremise d’Internet. Nous avons passé quelques semaines à nous parler derrière l’écran, par messages écrits et chats interposés, puis dialoguant via nos webcams réciproques, faisant imperceptiblement monter le désir à distance alors que nous continuions de nous croiser régulièrement dans le même bar sans jamais nous adresser la parole. D’abord satisfaits de cette double vie (artificielle), repoussant le moment (réel) où l’un de nous deux franchirait le pas pour aller plus loin, notre relation (virtuelle) s’est épanouie au gré de nos conversations (électroniques), se nourrissant d’échanges consentis et d’envois de morceaux (numériques) de nos corps.

Un soir, après avoir passé une fois de plus un temps infini, solitaire et désœuvré, à la contempler de loin, j’ai pris sur moi de l’aborder plutôt que de la laisser ivre et livrée à elle-même dans ce bar débordant de testostérone, je lui ai proposé d’aller chez moi. Elle a accepté.

Nous sommes rentrés en voiture et si je ne me souviens plus du sujet de conversation, je me rappelle en revanche que la demoiselle riait beaucoup (et très fort) à chacune de mes reparties destinées à meubler le silence gêné qui s’était installé. Entre deux hoquets, elle me remercia de m’occuper d’elle et me demanda si j’avais toujours autant d’humour (ajoutant qu’elle était bon public et qu’un rien l’amusait). Je me souviens avoir pensé que Paul m’aurait dit qu’une passagère qui pouffe devant la qualité plus que moyenne de mon badinage, pourrait rapidement devenir une pouffe passagère… Je l’ai ramenée chez moi (rapportée serait plus approprié). Bras dessus, bras dessous, manquant de dégringoler dans les escaliers, évitant de nous étaler dans le couloir, sur le palier, nous sommes péniblement arrivés à la porte de mon appartement. Une fois à l’intérieur, nous sommes tombés avec fracas sur le canapé-lit. Elle a immédiatement commencé à se déshabiller. Sous mes yeux et avec une totale absence de pudeur, elle a ôté son tee-shirt, exhibant immédiatement des seins parfaits, une peau légèrement hâlée. Les bras au dessus de la tête, seins tendus, le visage encore enfoui dans le tissu, elle a fait glisser son jean à ses pieds en se déhanchant, tanguant dangereusement.

Je l’ai aidé à se tenir debout pendant son effeuillage. Mes mains ont glissé, se sont attardées sur sa peau, sa taille, ses hanches. Campée devant moi, seulement vêtue de son string, elle m’a regardé, m’a évalué. J’ai achevé de la dénuder. Elle s’est laissée faire. Je me souviens avoir fermé les yeux un instant en découvrant son sexe. Puis, elle s’est allongée sur le ventre, offrant ses fesses nues à la lumière crue de l’ampoule du plafond et mon regard.

Je me suis déshabillé à mon tour (avec assurément moins de grâce qu’elle). Je me suis couché à ses côtés, tout contre elle, en équilibre instable. Elle s’est rapprochée, ses seins touchant mon torse. J’ai passé mes bras autour d’elle, le cœur battant. Chaque parcelle de sa peau semblait vouloir épouser la mienne. Je ne la comprenais pas. Elle m’a pénétré de son insupportable désir. Je ne le comprenais pas. Mon manque d’initiative semblant l’agacer. Elle tremblait. D’un mouvement du bassin, elle a pressé son sexe contre le mien. Elle a commencé à bouger selon un rythme désordonné, unilatéral, imprimé par la seule cadence de sa volonté. Je sentais sa chaleur, sa main a glissé vers son sexe, elle a commencé à se caresser. J’ai ressenti son besoin de jouir. J’étais désarmé. Incapable, impuissant à lui donner ce qu’elle réclamait. Malgré moi, j’ai eu envie d’elle. Mes doigts ont remplacé les siens à l’intérieur de ce sexe qu’elle me tendait. Qu’elle me donnait. Sur son invitation. Elle a guidé ma main vers ce sexe nu. D’une pression légère, elle m’a fait m’enfoncer en elle. J’ai goûté cet instant comme une première fois. Comme la première fois que j’ai fait l’amour à une femme (à une fille de mon âge à l’époque des faits, le sien aujourd’hui en fait). Je suis resté immobile. C’est elle qui bougeait autour de mes doigts. C’est son sexe qui allait et venait et non l’inverse. C’est lui qui dirigeait. Autoritaire et dominateur. Quand elle s’est écartée de moi, c’est lui qui s’est arraché à sa propre étreinte. Elle m’a plaqué fermement sur le dos. Ses mains sur mes épaules. Après m’avoir mis un préservatif (dont je ne connaîtrai jamais la provenance), elle s’est assise sur mon pénis mécaniquement dressé. Elle m’a fait m’enfoncer en elle sans sommation.

Dans ma tête, les sensations et les mots pour les décrire se sont télescopés et ont éclaté douloureusement. Je vivais d’autres moments que celui-là. D’autres scènes à l’instant où j’ai finalement joui. Où nous avons joui. Elle, arc-boutée sur mon sexe tendu dans une extrême érection. Moi, crispé dans un plaisir plus intense que je n’aurais osé l’imaginer. Ridicule et fragile.

Nous sommes restés dans cette position pendant quelques minutes (peut-être plus), moi toujours en elle, elle toujours sur moi, agitée d’un plaisir que je ne soupçonnais pas, continuant de m’attirer à elle, ses seins écrasés contre ma poitrine. Elle s’est endormie. Je me suis détaché d’elle, Je me suis levé, j’ai allumé une cigarette et je l’ai regardée longuement avant de finalement revenir me coucher.

À mon réveil, elle n’était plus là. Sur la table basse, elle avait laissé un mot disant qu’elle avait enregistré son numéro dans mon téléphone portable. Plus tard dans la journée, j’ai reçu un texto : « Kikou cémoi, merci pour 7 nui on sapel ». En fin de journée, j’ai reçu un autre message de sa part, sur ma boite mail cette fois-ci. Le texte était laconique et à l’avenant : « Salut, je ne fé ri1 ce soir Biz »…

Je me suis rendu à l’évidence : tout avait été vain. Ni la drague, ni la conquête, ni les autoroutes virtuelles menant à l’âme sœur que cherchait et dont parlait Paul. Ni le sexe. J’ai éteint mon ordinateur après avoir supprimé toute trace de cette relation passée. J’ai effacé son numéro. Je ne l’ai jamais rappelée.

(A suivre)