No(s) confidence(s) – 6/24

La fac. J’y ai cultivé trois choses : mon ego, une certaine idée de l’épicurisme et une grande misère affective et sexuelle. Quatre en fait, les deux dernières n’étant pas forcément liées.

Mon objectif était pourtant des plus simples : réussir mes études tout en profitant de la vie, boire, bouffer, baiser (l’ordre important peu), m’épanouir intellectuellement et physiquement, m’affirmer, grandir, m’affranchir du joug parental en prouvant mon indépendance, ma capacité à m’élever hors de leur sein. Vaste programme engagé au prix d’un vague chantage à la réussite d’une carrière que j’avais choisie après avoir écouté conjointement un conseiller d’orientation (dont c’était le métier) et un ami de mes parents qui voyait pour moi un avenir tout tracé (il était architecte) et dont l’avis faisait autorité auprès d’eux. Ma candeur et un profond respect du système m’ont conduit à accepter de bonne grâce de m’engager dans la bataille du savoir. La maturité que je sentais sourdre en moi depuis qu’on m’a autorisé à venir à la table des adultes dans les réunions de famille était bel et bien là.

Mon naturel velléitaire et mes ambitions libidineuses m’ont vite détourné du droit chemin que je voulais emprunter. Je commençais à connaître davantage les itinéraires et les horaires des bus menant aux soirées étudiantes des nombreuses facs de la ville que les numéros des salles où j’avais normalement cours. Mon réveille-matin m’était devenu aussi utile que de la pudeur à un exhibitionniste. J’ai remplacé l’abonnement à la bibliothèque universitaire (si peu rentabilisé à la fin du premier semestre) par une carte de fidélité au ciné-club local, celui qui ne passait que des films indépendants en version originale non sous-titrée. Parce qu’en plus j’étais devenu snob. Sur le plan amoureux (ou plus simplement sexuel), c’était le désert le plus absolu. Les nuits d’amour débridé et les soirées orgiaques que je m’étais promises n’ont jamais eu lieu. Elles ont été remplacées par de longues soirées masturbatoires au bord du lit, un magazine de charme en main, un paquet de mouchoirs en papier à distance respectable, des désirs inassouvis et de la frustration à revendre.

Quitte à tout rater en même temps, j’ai même tenté un jour d’allier cinéphilie et phylogénie en invitant une étudiante en lettres abordée au restaurant universitaire à aller voir Le Dernier Empereur en version française, sacrifiant mon purisme linguistique sur l’autel de la drague. Bertolucci me semblait un choix judicieux : je m’étais dit que cent soixante-cinq minutes ne seraient pas de trop pour arriver à mes fins. Alors que Pu-Yi en était déjà à regretter de ne pas être né paysan, je me souviens avoir échafaudé autant de plans d’attaques que de stratégies de repli. J’ai préparé un à un mes arguments pour inviter la demoiselle à boire un thé Oolong dans ma chambre d’étudiant après la séance. Pour finalement (en rupture de stock et en désespoir de cause) lui proposer de nous allonger sur mon lit défraîchi au lieu de goûter aux notes boisées de châtaigne et de noisette d’un liquide finalement insipide comparé à un cinq à sept heureux après trois heures de grandiloquence cinématographique tout aussi indigeste.

Ce jour-là, je crois que j’ai connu un de mes plus grands ratages en la matière. Alors que je me tortillais sur mon siège pour me hisser à hauteur de sa bouche (même assise, elle était plus grande que moi), j’ai découvert qu’un avant-bras féminin pouvait être aussi poilu qu’une cuisse de rugbyman. Et j’ai pris une claque retentissante (au sens propre comme au figuré) en me faisant éconduire après lui avoir soufflé que je trouvais ces accoudoirs en fourrure plutôt surprenants pour un cinéma sans trop de moyens.

Je me suis alors mis en tête de jouer au penseur de fond qui intériorise son existence pour la coucher sur papier. Arborant une mine soucieuse (en terrasse aux beaux jours) et lunaire en soirée (dans les arrière-salles des cafés pour Chateaubriand en devenir). Comprenant qu’avec cette attitude je ne baiserai pas de sitôt, j’ai cessé cette pose romantique autour de l’oral de rattrapage.

J’ai rencontré Paul peu de temps après. Si nous avions tous les deux péniblement décroché notre sésame pour l’année supérieure, nous avons en revanche réussi notre examen de passage l’un envers l’autre avec mention très honorable. Nous avons sillonné la ville, investi les couloirs des cités U, fui les bibliothèques, refait le monde quelques bonnes centaines de fois. Défait le nôtre à coup sûr. Depuis ce premier jour jusqu’à mon piteux départ vers d’autres bancs d’autres écoles, jusqu’à sa triomphale remise de diplôme, on ne s’est jamais quittés. Ou alors pas longtemps.

Nous sommes même partis en week-end dans la maison de ses parents en bord de mer juste après les partiels de janvier. Je n’étais jamais allé à l’île de Ré en hiver. Dans le train désert qui nous emportait vers l’océan, dans le silence de la rame vide, nous avons parlé. Quoi faire d’autre ? Nous avons parlé des sujets sur lesquels nous venions de plancher. De la dernière soirée étudiante où j’avais brillé par mon exubérance éthylique. Moi, consternant de naïveté, lui tout en condescendance assumée.

Il me parla d’Alice. De ce qu’il ressentait pour elle. Elle voulait vivre avec lui, l’idée le tentait. Ce qu’il ne disait pas ouvertement, c’est que j’allais immanquablement souffrir de cette invasion féminine puisque nous étions colocataires. Bien sûr, j’avais bien remarqué qu’Alice restait de plus en plus souvent dormir chez nous quand Paul ne partait la rejoindre le soir et ne rentrait qu’au matin avant de reprendre le chemin des cours ou du Café des Sports avec moi. Nous sortions beaucoup moins.

Peu de temps après ce week-end à la mer, le jour de la Saint-Valentin, je ne fus donc pas étonné de croiser Alice au petit-déjeuner. Une vague intuition et deux valises dans l’entrée me laissant penser qu’elle n’était pas seulement de passage comme les fois précédentes. Ce matin-là, elle avait revêtu une de mes chemises de bûcheron (le carreau rustique était tendance) que j’avais prêtée un jour à Paul (il ne l’avait jamais portée). Pendant que celui-ci stagnait quelque part, sous la douche ou sous la couette, Alice et moi nous faisions face à la table du salon. Un bol de café soluble pour moi, une tasse de thé pour elle, et le silence au milieu.

– Combien de sucres ?
– Aucun, merci. Je prends mon café noir et fort.

Silence.

– Combien de sachets dans ton eau chaude ?
– Deux. J’aime quand c’est amer.
– L’amertume est une seconde nature chez toi.
– Abruti.
– Idiote.

Silence à nouveau.

– Tu es toujours aussi agréable le matin ou c’est pour ça que Paul rentre prendre son café ici quand il part de chez toi ?
– D’habitude je suis pire, mais avec toi je fais un effort. Je le fais pour Paul. On appelle ça nos bonnes œuvres.

Silence.

– Tu devrais penser à te trouver une copine. Le célibat ne te fait pas que du bien je trouve.
– Merci de la suggestion. J’y penserai la prochaine fois que je présenterai une fille à Paul.
– J’ai une copine à qui tu plairais, en fait.
– Et elle est jolie ?… Elle ?
– Très jolie.
– Intéressant. Tu me la présentes quand ?
– Elle est partie hier pour étudier pendant trois ans à New York.

Silence encore.

(A suivre)