No(s) confidence(s) – 15/24

J’ai rencontré Nathalie au mariage de Paul et Alice. Je venais de finir une ultime formation qualifiante après l’extraordinaire échec universitaire qui ne ferait jamais de moi un brillant avocat du barreau de Paris ou un obscur clerc de notaire de province. Je me souviens très bien ce jour-là.

Invité parmi la cohorte des cousins éloignés, oncles et tantes distants, amis et connaissances de la famille à qui l’on doit une invitation depuis l’été dernier (bienséance et traditions séculaires obligent), anciens camarades d’école du marié qui déplaisent à la future mariée (dont je faisais partie), je siège à la table des enfants dans cette infâme salle des gardes aux murs épais et froids, essayant de me réchauffer les sens et la bonne humeur à grandes rasades d’armagnac vieux (cuvée personnelle de la mère de la mariée) que j’ai soutirée au serveur contre la promesse de partager avec lui mes pauses clopes.

Pour passer le temps, j’essaie depuis l’entrée de dérider l’atmosphère à défaut de la cousine qu’on m’a assignée à résidence pour la totalité du repas. Je suis venu seul parce qu’il fallait être célibataire ou marié. Fiancé à la rigueur (avec une tolérance supplémentaire en produisant la facture de la bague offerte à la promise si les fiançailles n’avaient pas encore eu lieu). En aucun cas on ne pouvait venir au bras d’un ou d’une partenaire illégitime, au risque de froisser les convenances et l’évêque.

Entre le poisson et le trou normand (mon voisin de droite est né fin février et la cousine susnommée est rouennaise et boit beaucoup), j’entame déjà le répertoire de fin de banquet qui m’a rendu célèbre dans plus d’un baptême ou d’une communion solennelle. Croyant faire feu de tout bois avec ma verve drolatique et mon incomparable talent de raconteur de « Monsieur et Madame ont un fils… », je pense être irrésistible et tirer des larmes de rires aux convives. Mes plaisanteries ne font rire personne. Surtout pas Alice, qui se tient justement à ma hauteur pendant son tour d’honneur des tables oubliées au moment où j’enchaîne avec une devinette (pensant sincèrement remonter le niveau) : « qu’est-ce qui est vert, qui a huit ans, et qui pue au fond du bois ? »

Je me souviens alors (mais un peu tard) que la mariée a été Jeannette, que les hommes de sa famille sont Louveteaux de grand-père en petits-fils aux Eclaireurs d’Europe depuis trois générations et que l’ecclésiastique qui a béni l’union d’Alice et Paul et tente de faire bonne figure sans sa mitre non loin de moi fait faire de la voile œcuménique à des préados tous les étés à Oléron.

Trop tard ! Paul a cédé à l’hilarité derrière Alice (qui le tire par le bras avec désapprobation) et, se reprenant, me gratifie d’un air (faussement) furax car il va devoir se justifier de m’avoir imposé à la réception. Je tente vainement de freiner les assauts des marmots autour de moi qui me demandent d’en raconter une autre sous l’œil sévère de leurs parents qui, viennent les retirer (un à un) de mes griffes, en leur mettant les mains sur les oreilles, pendant que les bambins se mettent les doigts dans le nez. Le bruit s’étant déjà répandu dans toute la noce qu’un pervers saoul raconte des énormités à leurs chères têtes blondes en col Claudine.

Rouge de honte (ressemblant un peu plus à une à pièce montée framboise-litchi dans sa robe vaporeuse), Alice s’excuse auprès de ses parents que Paul m’ait invité.

Le fac-similé de compagnie féminine qui siège à mes côtés s’est levé en claquant des talons sur le parquet, le nez en l’air, les yeux sombres, la bouche dédaigneuse et un air hautain comme on n’en fait plus que dans les pince-fesses de la noblesse déchue. Toute à sa vexation, elle n’a pas vu qu’elle marchait sur le pan de sa robe du soir, et elle s’étale de tout son long sur la piste de danse.

Comme un héros de bazar, je me lève immédiatement pour voler au secours de la demoiselle en détresse qui gît sur le parquet dans la posture ridicule des tortues drossées ventre à l’air sur la plage. Très froissée dans sa tenue de gala, elle se masse le postérieur avec une grâce de footballeur amateur après un retourné acrobatique raté. Elle fond en larmes, essayant d’ignorer les regards des deux cents convives se retenant de rire de son malheur. (Ce qui aurait été désobligeant).

À peine arrivé sur le parquet, j’entame à mon tour une glissade et improvise une figure digne de Brian Joubert quand il était encore prometteur. Esquissant une manœuvre de rétablissement qui aggrave aussitôt la situation et je tombe avec fracas, manquant de peu écraser la miséreuse froufroutante toujours au sol. Je lâche un juron puissant et sonore. La salle explose de rire. Je m’évanouis.

Quand je reviens à moi, je suis allongé sur le canapé d’une chambre aux rideaux d’un bleu pervenche outrancier. Une tête de cerf me faisant face sur le mur opposé à mon sofa de douleur, me fixant avec une intensité morbide et dérangeante. Un visage féminin vient avantageusement remplacer la tête de cervidé empaillé, et deux yeux clairs me fixent alors avec amusement et interrogation.

– Quel vol plané ! Quel talent !
– Je trouve aussi. Mais je suis un peu déçu, je suis sûr que j’ai manqué la première danse des mariés…
– Alice est cloîtrée depuis une heure dans sa chambre avec ta partenaire de rock acrobatique. Paul essaie de calmer ses beaux-parents, entre autres à cause de l’incident, mais surtout parce qu’un indélicat leur a subtilisé la carafe d’Armagnac qu’ils se réservaient pour le café…
– Ce n’est pas très charitable. Les gens ne respectent plus rien ni personne de nos jours.

(A suivre)

 

Réponse de la devinette : un scout mort.