No(s) confidence(s) – 5/24

Autant j’étais sorti de l’adolescence avec un bonheur non dissimulé autant j’étais entré dans ma vie de jeune adulte avec une angoisse certaine. Lycéen prometteur, du moins aux dires de mes parents qui me voyaient passer le plus clair de mon temps enfermé dans mes livres ou griffonnant sur mes cahiers de textes successifs. J’écrivassais des poèmes malheureux. Je recopiais des paroles de chanteurs « à texte », je m’appropriais (et plagiais ou pastichais à l’occasion) les mots des autres pour exprimer l’ingratitude de mon âge. J’étais donc on ne peut plus normal : j’avais les envies d’un homme marié et les moyens d’un premier communiant.

Comme tout jeune boutonneux vaguement renseigné sur les choses du sexe en général et du sexe opposé en particulier, je me posais autant de questions qu’il est possible de s’en poser. Dont celle-ci en premier : comment un jeune garçon extraordinairement timide peut-il arriver à la puberté sans dommage psychologique majeur quand sa mère a passé une bonne partie de son enfance à lui répéter qu’il « n’était pas très beau » (sic) mais « gentil et très intelligent » et que de toute façon « l’apparence physique importe peu, regarde ton père » ? L’amour maternel est une arme de détermination massivement destructrice.

Je me souviens de ma première sortie en boîte. C’était un samedi. J’avais prétexté une soirée de révisions chez un camarade de classe et mes parents m’avaient laissé partir à regret (et sûrement pas dupes). Ils m’ont accompagné jusqu’à l’arrêt de bus et sont restés là, bras dessus bras dessous, un énigmatique sourire triste sur les lèvres, faisant de grands signes de la main tandis que je m’éloignais. Avant de tourner au coin de la rue, j’ai cru voir ma mère pleurer. Fier de mon stratagème, j’avais poussé le vice jusqu’à remplir mon sac à dos de livres et de classeurs, sans oublier la trousse bariolée de slogans à la mode comme « Touche pas à mon pote », « love and peace » et « la Farce tranquille »… C’étaient les années 80 et j’avais cette tendance déjà détestable à abuser des calembours faciles.

Je me suis effectivement rendu chez mon complice, non pas pour travailler ma version latine, mais pour y récupérer mes habits de soirée que je lui avais fait passer au compte-gouttes, jour après jour depuis le début de la semaine. Lui ne semblait pas s’intéresser aux filles. Je ne le comprenais pas d’ailleurs, il affichait un détachement voire un mépris qui me désorientait. Ne se posait-il pas les mêmes questions que moi ? Est-ce qu’il trouvait Sabine jolie lui aussi ? Est-ce que la prof d’anglais était « bonne » ? Est-ce que ça ne lui faisait pas bizarre à lui aussi quand il grimpait à la corde à nœuds en cours de gymnastique ? En clair, puisqu’à tout phénomène il faut un étalon de mesure, étais-je normal ?

Mon ami me répondait que oui. J’avais donc décidé de le croire. J’avais bien cherché (en vain à l’époque) un soutien de la part des auteurs de mes jours. Mais mes questions étaient tellement timides, mes mots si inappropriés et l’embarras de mes parents si manifeste que je reçus pour toute réponse un exemplaire de La Sexualité expliquée aux enfants en bande dessinée. Il faut dire que demander à être éclairé sur la question épineuse des rapports sexuels pendant Les Jeux de Vingt heures n’était pas forcément le moment le plus adéquat. J’ai donc lu (parfois sous les draps à la lueur d’une lampe de poche) cet ouvrage mythique censé m’éclairer. Espérant y trouver non seulement des réponses mais aussi quelques représentations explicites. La découverte a été à la mesure de ma déconvenue. Qui n’a jamais eu sous les yeux un homme et une femme en coupe verticale pendant l’acte de pénétration dans la position du missionnaire n’a jamais rien vu. Rétrospectivement, cela tenait davantage de la représentation très schématique de l’accouplement de deux mollusques bivalves par un laborantin vacataire que du Déclic par Milos Manara. Mais j’ai au moins appris deux choses au cours de cette lecture : le décorticage savant et pédagogue de la reproduction chez les mammifères est à peu près aussi érotique que le discours de remerciement d’un lauréat des Césars dans la catégorie du meilleur montage pour un documentaire ; et il est extrêmement difficile de se masturber sous une couverture en tenant un livre d’une main et une lampe-torche de l’autre.

Contre toute attente, fort de ce nouveau savoir si discutablement dispensé par mes ascendants, j’étais fermement décidé ce soir-là à passer aux travaux pratiques.

Rien ne s’est passé comme je l’avais imaginé.

Une chemisette hawaïenne fluo, un jean large et des mocassins bordeaux à pompons, j’étais persuadé de l’adéquation de ma tenue vestimentaire avec mon dessein. La préparation m’avait pris du temps. Trois quarts d’heure pour me coiffer, avec force gel et laque, afin que mes frisettes d’adolescent ressemblent plus à une savante brosse déstructurée façon chanteur de pop électronique qu’à un amas de Velcro (du côté qui accroche). Et un quart d’heure consacré à m’extirper les comédons les plus visibles, laissant des marques encore plus indélébiles. Mais avec cette nouvelle lotion anti-acnéique dont un scientifique cathodique vantait les mérites à la télévision (maquette en polystyrène à l’appui), j’étais comme neuf. Parfumé des pieds à la tête en passant par les poils pubiens, j’étais fin prêt. Quelques heures plus tard, devant la porte de la boîte de nuit j’avais le sourire aux lèvres et les hormones affûtées comme un opinel.

J’ai opéré une entrée fracassante au milieu de la foule qui s’ébrouait en rythme sur le parquet de la discothèque. Les enceintes crachaient Scatterlings of Africa. Très impressionné à l’époque par Johnny Clegg et Savuka, j’ai reproduit le plus fidèlement possible la chorégraphie (que je savais rituelle) du le clip vidéo : il s’agissait de lancer très haut et très en avant la jambe droite pendant que l’on opérait un mouvement de gri-gri avec les mains devant soi, la tête rentrée dans les épaules, les yeux tournés vers le sol…

Tout à ma danse tribale, j’ai vite fait le vide sur la piste. Après à peine vingt secondes de sautillements intenses et désordonnés, j’ai senti qu’on me pinçait violemment l’épaule (que j’avais menue) entre deux phalanges (que je devinais très musclées). Dans l’obscurité, tiré en arrière par ces doigts d’haltérophile (dont le propriétaire s’avérait être le videur), je me suis entendu dire (hurler était plus juste) : « Dis donc, toi ! Tu arrêtes tes conneries ou je te vire ! »

J’ai arrêté. Tout en me remettant à danser timidement et sans geste brusque sur Voyage, Voyage de Desireless pour ne pas perdre tout de suite de ma superbe, bafoué dans mon honneur de danseur africain par un grand Martiniquais !

Ma fierté, en revanche, en a pris un coup en entendant les sarcasmes de mes copains de soirée, qui manquaient s’étouffer de rire en me regardant. Ils m’ont appris que j’avais le visage couvert d’auréoles monstrueuses et disgracieuses révélées par les néons de lumière noire. Dans le miroir des toilettes de la boîte, j’ai constaté avec effroi et amertume que j’avais le visage parsemé de larges taches blanches. On aurait dit un léopard filmé en caméra infrarouge et en gros plan par un reporter animalier très chanceux. J’ai soudain mieux compris l’hilarité de mes potes et les sourires un peu bizarres de tous ceux que j’avais croisés depuis mon arrivée. Je me suis aspergé abondamment le visage et essuyé avec une serviette en papier, ce qui a eu pour effet de remplacer les déplaisantes traînées pharmaceutiques par de non moins disgracieuses peluches blanches accrochées à mes rares poils de barbe naissante, qui avaient décidé de venir au monde justement ce soir.

Pendant que les fleurs hawaïennes de ma chemise n’avaient pas résisté à mes ablutions et s’étaient transformées en motifs psychédéliques rouges et verts, ma coiffure avait pris l’aspect du pelage incertain d’un mammifère issu d’un croisement très douteux entre un mouton shetland et d’une femelle border collie. J’étais grotesque. Un de mes potes de soirée m’a alors pris par l’épaule, dans l’attitude des grands frères qui ont tout compris et qui savent trouver les mots qui réconfortent avant de nous asséner les mots qui font mal. « Mais non, tu n’es pas grotesque, tu es juste un peu ridicule ». Il avait 19 ans, une voiture et un succès assez conséquent auprès des filles. Des jolies filles. Celles qui ne m’adressaient aucun regard, encore moins la parole. Ou alors pour me demander s’il avait une copine.

Toujours est-il que vers quatre heures du matin, plus encore que mes premiers émois charnels tremblotants, loin devant mon duvet juvénile et l’achat de mes premières capotes, la série slow aurait dû être pour moi l’apothéose de ma première sortie. Ce moment tant attendu où je pourrais me confronter à moins d’un mètre si possible de l’objet de mes désirs pubères. Ma déconvenue n’en fut que plus grande : j’ai regardé mes potes se faire inviter par des demoiselles peu farouches et se fondre au milieu d’une piste débordant de couples enlacés et de phéromones.

Ce soir-là, j’ai maudit beaucoup de gens. J’ai haï mes amis moqueurs, le videur, Johnny Clegg et Savuka, la nymphette à qui j’aurais dit des choses assurément drôles et tendres, le fabriquant coréen de ma chemise à fleurs. Le pharmacien qui m’avait conseillé et vendu cette lotion miracle hors de prix. L’acteur en blouse blanche de la publicité. A tel point que j’ai failli ne pas la remarquer. Assise à un mètre de moi sur un siège à cendrier intégré, une jeune fille au visage un peu rond, des cheveux bouclés tombant sur les épaules, une robe en laine très décolletée souriait dans ma direction. Je lui ai machinalement rendu son sourire. Son visage s’est éclairé davantage. Elle ne me regardait pas : elle me contemplait.

J’ai fait un pas vers elle pour l’inviter à danser et à nous accoler le temps d’une chanson, sentant monter en moi un bonheur trouble et intense. Elle, moi, ensemble sur la piste bondée mais seuls au monde, sur une de mes chansons préférées (qui deviendrait assurément notre chanson à n’en pas douter). Je préparais des mots qui la feraient rougir, j’imaginais mes lèvres effleurant les siennes, ses yeux dans les miens, retardant volontairement le moment où nous embrasserions avidement dans une ambiance suave teintée d’érotisme fou au milieu de cette boîte de nuit de province sentant le tabac froid et le vomi tiède.

Ce baiser, je le ressentais déjà. Elle aussi j’en étais sûr, au fur et à mesure que je m’avançais vers elle en souriant. La rejoignant, presque au ralenti. Je me suis incliné, me fendant presque d’une révérence en criant « Vous m’accordez cette danse ? » pour couvrir le volume de la musique. Au même instant, les spots se sont brutalement rallumés. Sous l’effet de la lumière blanche, une clarté de nuit sibérienne. Les néons criards imprimaient sur nos visages fatigués une pâleur insoutenable. La jeune fille m’a souri, visiblement déçue. Elle m’a peut-être dévisagé un instant. Je dis peut-être car si sa prunelle droite me fixait intensément, son œil gauche, lui, faisait son indépendant et semblait chercher la sortie de secours.

J’ai détesté ces années-là. Quelques mois plus tard, j’entrais à la fac.

(A suivre)