No(s) confidence(s) – 11/24

À cette heure avancée de la nuit, Paul et moi nous épanchons plus que de raison. Nos positions et nos états d’esprit vacillent, le moral titubant sous les effets des breuvages alcoolisés et successifs que nous ingurgitons.

En marathonien de la débauche, je me concentre sur mes propres pensées, spéculant sur ce que je ne peux (même par mégarde) et ne dois (en aucun cas) dire… Je suis absorbé par ma turpitude. Aspiré. Je me vois double, planant dans un éther bizarre, avec le spectre de la culpabilité qui m’envahit. Le silence s’est installé entre Paul et moi au milieu de l’agitation nocturne. Nous sommes comme statufiés. Pour ma part, je scrute un horizon noir au moyen d’une lunette de fortune : je regarde le monde à travers mon verre. Je fixe une affichette devant moi sur laquelle une fille de type latin vante les mérites d’une boisson scandinave en exhibant des seins improbables. Paul, lui, semble appelé par l’infini. Il rompt bientôt le silence.

– Je crois que j’ai envie de mourir. Je veux mourir.

Je manque de me noyer avec ma dernière gorgée. Après ces quelques minutes passées avec moi-même, je dois vite revenir dans le monde réel.

– Je te préviens, je n’irai pas à ton enterrement si tu ne viens pas au mien !

Paul sourit négligemment, indulgent devant ma tentative moyennement drôle. Mais je sens que j’atteins mes limites. Je peux lire dans son regard une réelle détresse. Ce qui émane de ses traits me fait très peur. Je ne sais que répondre face à ses déclarations. Paul reste silencieux. Déconfit. Ses yeux semblent s’abîmer dans le néant. Il se remet à parler. Il me dit qu’il a toujours eu envie de mourir. Que ça ne date pas d’hier. Que ce n’est ni à cause d’Alice, ni de ses déconvenues récentes ou de toutes ses désillusions sentimentales. Il dit s’être toujours senti misplaced (parfaitement bilingue, il use et abuse de l’anglais depuis toujours dans nos conversations, par fainéantise, par snobisme et parce que la traduction de certains états d’esprit lui a toujours paru moins accurate)…

Paul ne se sent pas en phase avec le monde qui l’entoure. Il n’aime pas la France et encore moins les français. Il n’aime pas ce sempiternel esprit « ni-ni » ou «  oui-mais » que l’on pratiquerait à longueur de temps. On se perd en circonvolutions et en courbettes, en ronds de jambes. On ne va jamais droit au but. Il aurait voulu naître Américain, Anglais ou Australien, qui sont selon lui les seules nationalités dignes d’intérêts. Paul dit ne pas aimer (la liste n’est pas exhaustive) : la bassesse, la médiocrité, les cons, les geignards, la normalité, les gens qui jugent, les faux-semblants, l’hypocrisie… L’humanité tout entière le dégoûte et Paul m’assure ne pas y avoir sa place et ne pas vouloir en trouver une s’il doit se compromettre. Il dit ne pas aimer la compromission. Tout en se disant très sociable, multipliant les contacts, étant plutôt doué pour cela, il sait son éloquence et son humour appréciés, sa compagnie recherchée. Les autres le veulent comme ami. Mais il ne veut plus d’ami, il dit ne pas en avoir besoin. De toute façon, ses amis ne le comprennent pas.

Dans le flot de ses rancœurs en cascade, la dernière phrase reste en suspens dans ma tête. Mon ami est en train de me dire qu’il n’a pas besoin de moi. Je le prends comme un direct dans l’amour propre. J’essaie de ne pas m’impliquer mais j’ose toutefois lui demander où il me situe dans son no man’s land personnel.

– Qui te dit que tes amis ne te comprennent pas ?
– J’ai passé beaucoup trop de temps à réfléchir sur moi. J’en suis arrivé à une connaissance parfaite, ultime, de ce que je veux et ne veux pas. Toutes les objections que l’on pourrait m’opposer ne tiennent pas la route. J’ai réponse à tout et aucun argument ne résiste longtemps face à la puissance de mes raisonnements. J’ai tout compris. Il y a deux ans, j’ai été suivi par une psychologue du travail dans le cadre d’un programme de councelling financé par ma boîte. La conseillère a admis son impuissance : je répondais en une seconde à une question qui lui avait demandé une semaine de préparation. Devant l’acuité de mes analyses, elle s’est arrachée les cheveux. Au sens propre. Auprès d’elle, je n’ai appris que deux choses : il existe des traitements médicamenteux pour traiter efficacement la trichotillomanie et une perruque en cheveux naturels est hors de prix de nos jours.

Je ne veux pas lui rétorquer ce que je pense des psys, des analystes et des conseilleurs payés mal remboursés par la Sécurité Sociale. Même si j’ai également eu recours aux services de ces mangeurs de cervelle, je n’accorde qu’un crédit limité à ces parasites de l’esprit humain. Je leur ai donné mes pensées en pâture et une partie de mes économies en contrepartie de leurs conseils éclairés parfois à la bougie. Je reste convaincu qu’il sommeille un sadique en chacun de ces praticiens du bulbe qui se délecte du malheur de ses patients en leur montrant un chemin qu’eux-mêmes ne prendraient pas. Je n’irai donc pas sur ce terrain. Je préfère passer à autre chose. Et commande un café.

« On ne fait plus de chaud ! », me jette le serveur comme si j’avais demandé un jambon beurre chez Maxim’s.

« Je vais pisser », dit Paul, soudain prostatique et vulgaire.

Tandis que je négocie âprement mon café avec le serveur, Paul part soulager sa vessie paresseuse. Après un deal imbécile, le loufiat consent à m’offrir le café salvateur objet de mon désir (qui coûte deux euros) si je lui paie une bière (qui en vaut quatre). Je me jette sur la caféine et me perds dans mes pensées. Le mélange « arabica – dernières déclarations de Paul » me dégrise assez rapidement. Je ne suis pas très à l’aise dans mes mocassins. Je me rends compte qu’avant peu, il va falloir que je défende une cause indéfendable : la mienne.

J’ai subi le malheur et la détresse de mon ami quand il m’a dépeint le tableau de ses idées pas très chatoyantes. Paul m’a renvoyé une image, un reflet de moi que je n’avais pas envie de croiser. Je me suis reconnu en lui, je me suis vu en mari trompé. Alors que je pensais que ma position d’amant ne m’empêcherait pas de dormir (surtout avec la femme d’un autre), je me découvre aussi veilleur et aussi seul que lui. Le système de défense que je me suis construit avec les années ne me protège plus. J’ai le sentiment d’être à la merci de son désarroi.

Cela fait longtemps que nous nous connaissons et j’emploie rarement le terme d’ami à la légère. J’ai plus de considération pour les liens d’amitié que pour les relations amoureuses. Les amitiés peuvent se contenter d’approximations, de déséquilibres. On tolère mieux les entorses au contrat amical tacite que les accrocs à la robe virginale du sentiment amoureux. On n’a jamais vu des amis se séparer en se jetant leurs rancœurs, leurs frustrations et la vaisselle à la figure. Seuls ceux qui ne s’aiment pas peuvent avoir envie de se dire « restons amis ».

Les amis seraient donc des ennemis en puissance : comme le dit Paul dans un moment de lucidité tardive (ou précoce, qui sait ?) « ce n’est pas une question de confiance, encore moins une question de fidélité, j’ai souvent accordé mon amitié de manière unilatérale, j’ai donc été souvent déçu. Car les amis sont ainsi faits. Ils sont faits pour ne plus l’être un jour. Ils sont déception, secrets, silences. Je ne connais pas de meilleure main que celle d’un ami pour vous poignarder en traître. En passant la paume dans le dos d’abord, pour vérifier que la lame va bien pénétrer la chair et vous meurtrir sans buter sur un os malvenu. Un peu comme une infirmière qui te tapote la fesse avant de t’enfoncer à toute force en intramusculaire un vaccin aux effets secondaires encore méconnus. Les amis n’ont ni morale, ni cœur ou amour propre et au prétexte d’avoir été invités dans votre salon en votre présence, ils s’invitent dans votre chambre en votre absence. Les amis ne connaissent pas la coercition des rapports sexuels matrimoniaux : ils ne font pas l’amour, ils baisent. Ils ne se reproduisent pas : ils copulent. Ils n’ont qu’un but, satisfaire leur hédonisme et jouir bruyamment sans craindre de réveiller les enfants. Parce que les amis n’ont pas d’enfants ».

Paul revient des toilettes. Il est poignant comme peu de clochards avinés. Il a le cheveu en bataille et la braguette ouverte à tous les vents. Il me dit qu’il ne va pas bien. (Je m’en doutais un peu). Je me retiens de lui souffler que pour quelqu’un qui veut mourir, c’est déjà un bon début… Paul commence à pleurer en silence.

Je rassemble mes idées et j’entame une ascension périlleuse de la montagne de malheur qui me fait face. Je cherche des arguments à opposer à ses larmes et prouver à Paul qu’il y a bien plus malheureux que lui (les trois-quarts de la planète en l’occurrence). Je dois lui démontrer que se plaindre et s’apitoyer ainsi sur son sort est justement très français et qu’il est loin à l’heure actuelle d’afficher ce flegme anglo-saxon qu’il vénère. Je dois lui prouver que son passage à vide n’est pas aussi dramatique qu’il veut bien se complaire à le croire, que tout espoir n’est pas perdu, et qu’après la pluie vient le beau temps… Tout en n’étant pas convaincu que citer la Comtesse de Ségur soit le plus approprié.

Tout séducteur vit dans les yeux de celui ou de celle qui le regarde. Je ne peux que comprendre Paul qui se morfond d’être devenu insignifiant. Il a peur désormais du sens qu’a pris sa vie. Je tente donc de ramener mon ami du fond de son abîme. A le voir se débattre ainsi, alors qu’il est en plein naufrage, j’ai la sensation qu’il va me falloir essayer de remonter le courant d’une rivière avec des chaussures de scaphandrier aux pieds. C’est ce qui me traverse l’esprit, tandis qu’il se penche vers moi, de toute sa hauteur, titan nocturne et malheureux qui est près de noyer dans le pédiluve de ses problèmes existentiels.

Très satisfait des images qui me viennent en tête, tout en essayant de le retenir et de me retenir de rire, je me surprends à élever la voix. Pour provoquer une réaction de sa part. Ses yeux sont fixes et moins expressifs que ceux de la peluche Babar qu’enfant j’emportais partout avec moi. Ses prunelles ne s’éclairent d’aucune lueur d’intelligence. Au mieux, son cerveau sur pilote automatique a-t-il enregistré que je m’adressais à lui. Ce dont je ne suis même pas sûr. Au pire, il me confond avec un autre. Ou une autre. Ce que je commence à croire quand il se penche pour m’embrasser goulûment, en me disant d’une voix chaude et grave qu’il a envie de moi.

Le serveur est interloqué. Il n’est pas le seul quand dans un mouvement de défense destiné à protéger mon image et mon intégrité sexuelle, je hurle « JE NE SUIS PAS CELLE QUE TU CROIS ! » pour ne pas subir les assauts maladroits et désespérés de mon ivrogne d’ami. Il écarquille les yeux. Ses pupilles ressemblent aux perles noires du requin technologique des Dents de la Mer, froides et vitreuses. Son visage à deux centimètres du mien, il me souffle son haleine de squale éméché au visage. Nos nez sont prêts à se toucher. Il me semble que tous les gens présents dans le bar nous regardent, subjugués par le spectacle et l’insistance de mon ami. Nous formons décidément un drôle de couple.

(A suivre)