La Servante écarlate : des yeux et des hommes

Il y a beaucoup de choses à dire sur l’adaptation télévisée du roman culte de Margareth Atwood diffusée sur OCS Max depuis le 26 juin dernier. Dire comment d’un livre paru pour la première fois en 1985, une plateforme américaine de vidéo à la demande a tiré ce qui est probablement une des meilleures séries télé de ces dix dernières années. Dire pourquoi le livre est réédité chez Pavillons Poche avec un bandeau proclamant « le livre qui fait trembler l’Amérique de Trump ». Dire, enfin, la dystopie comme prisme des peurs et des aspirations du monde actuel.

Dans un futur incertain, la très peu démocratique république de Gilead a imposé sa loi martiale sur les États-Unis (du moins ce qu’il en reste). Sous le joug de fanatiques religieux en costumes sombres et au teint uniforme de WASP élitistes, le pays est désormais divisé en castes étanches : les Commandants, les Marthas, les Yeux, les Anges, les épouses, les Tantes. Et les Servantes. Devant la chute de la fécondité, un patriarcat fasciste a été instauré par une minorité brandissant la Bible dans une main et une arme automatique dans l’autre. La diversité et les libertés individuelles ne sont plus de ce monde. Le genre humain se réduit à la fumeuse théorie qui entend le régenter : l’homosexualité est condamnée, le sexe et le plaisir sont hors-la-loi, la reproduction à tout prix est devenue le Graal de toute une société qui s’est vue imposer (presque) sans résistance des préceptes d’un autre âge, fondés sur l’application stricte (et extensive) des écritures saintes.

Pour endiguer la baisse de la natalité, pour suppléer les femmes infécondes, une catégorie de femmes, comprenez celles qui sont encore fertiles, est donc asservie « pour le bien commun » par application littérale des textes sacrés. Une minorité d’hommes, se réclamant de Gilead (descendant de Jacob), a imposé une nouvelle loi divine, « sous Ses yeux », par les armes et dans la passivité. Contrainte et forcée, June (Elisabeth Moss) devient ainsi une reproductrice, réquisitionnée et subissant une formation initiale sectariste à base de torture physique et mentale. Elle est affectée auprès du couple formé par Serena Joy (Yvonne Strahovski) et Fred Waterford (Joseph Fiennes). Réduite à un rôle inique de parturiente, June devient Offred − à la fois « offered » (offerte) et « de Fred » (propriété de) − membre de force du corps des Servantes, son passé gommé, sa personnalité niée.

Respectant la construction sous forme de journal d’un emprisonnement, La Servante écarlate procède par l’alternance de souvenirs de jours meilleurs et de ce qui est pour le lecteur ou le spectateur une réalité alternative.
S’employant (parce qu’elle n’a pas d’autre choix) à ne pas sombrer dans la folie, Offred tente de trouver une issue à son sort scellé par la nouvelle loi divine. Et face à ce spectacle terrible de la négation d’une femme, l’empathie commande de partager et de ressentir la crainte de voir le monde s’écrouler et tomber aux mains des fanatiques de tous horizons.

Rachel voyant qu’elle-même ne donnait pas d’enfants à Jacob, devint jalouse de sa sœur et elle dit à Jacob : « Fais-moi avoir aussi des fils, ou je meurs. » Jacob s’emporta contre Rachel, et dit : « Est-ce que je tiens la place de Dieu, qui t’a refusé la maternité ? » Elle reprit : « Voici ma servante Bilha ; va vers elle et qu’elle enfante sur mes genoux : par elle j’aurai moi aussi des fils. »

Le détournement des textes religieux à des fins politiques, la restriction des libertés, la sujétion, l’embrigadement des populations, le mensonge érigé en dogme…  : rien d’étonnant à ce que les parallèles avec l’époque actuelle fleurissent. Il en est ainsi des livres, des films ou des séries que l’on qualifie de visionnaires à rebours. De la même manière que l’on convoque le 1984 de George Orwell dès qu’il s’agit de parler de totalitarisme, de régime policier liberticide, de société sous surveillance, La Servante écarlate se (re)trouve aujourd’hui érigé en symbole de la lutte anti-Trump, le destin d’Offred a été récupéré par les mouvements de lutte pour les droits des femmes aux États-Unis, et s’est même exporté en Europe le 6 juillet dernier en Pologne quand une dizaine de femmes habillées en servantes ont manifesté à Varsovie pour dénoncer « une internationale de la misogynie et du sexisme avec Kaczynski, Trump aux États-Unis et Poutine en Russie. » La fiction, la dystopie comme révélateurs de leur temps ?

D’un point de vue formel, à l’instar d’autres contre-utopies télévisées, telles Le Maître du Haut-Château développé par Amazon ou Sense 8 sur Netflix, il faut au passage souligner l’audace des nouveaux fabricants de contenus : produisent-ils ce que les grands networks refusent de mettre à l’écran ? La viralité de La Servante écarlate (diffusée à l’origine sur Hulu.com) est-elle le signe d’un changement de paradigme dans les habitudes de visionnage et de consommation des séries télé ? D’autant que l’adaptation du roman de Margareth Atwood est brillante à plusieurs égards : la photographie, l’esthétique, la direction d’acteurs, tout concourt à faire de la série une expérience étouffante.

Bien avant son adaptation télévisée, le roman de Margareth Atwood était éminemment politique et délivrait un message protestataire intemporel et universel. A l’aune de 2017, le récit d’enfermement et de résistance à l’oppression fait toujours sens et la dénonciation de l’obscurantisme par l’intime prend une nouvelle dimension.

La Servante écarlate (titre original The Handmaid’s Tale), Mini-série de 10 épisodes (2017) — adaptée du roman de Margareth Atwood (Pavillons Poches / Robert Laffont, traduction par Sylviane Rué) — créée par Bruce Miller. Avec Elisabeth Moss, Joseph Fiennes, Yvonne Strahovski, Max Minghella, O. T. Fagbenle, Samira Wiley, Ann Dowd dans les rôles principaux. Diffusée aux USA sur Hulu.com et en France sur OCS Max (épisodes 5 et 6 mardi 11 juillet).