No(s) confidence(s) – 7/24

J’ai présenté Paul à Alice. Estimant qu’ils ont été à l’origine d’une grande partie de mon mal-être d’alors, quand leur mariage est tombé à l’eau, j’ai considéré que nous étions quittes.

Nous nous dévisageons. Alice me toise de ses yeux verts. Elle me scrute, elle m’explore. J’essaie de ne rien laisser paraître et de soutenir son regard. Les pans de ma chemise trop grande s’écartent quand elle porte la tasse à ses lèvres. Mes yeux quittent les siens pour s’insinuer sur ses seins. Elle me fixe toujours. Je reviens à ses prunelles au prix de vains efforts pour ne pas me montrer troublé. Une manche retroussée glisse sur son bras, découvre sa peau blanche et ses tâches de rousseur. Elle me jette des échantillons d’elle à la figure. En clair-obscur dans le timide soleil d’hiver, son visage laiteux ressort sous la chevelure blonde. Elle est très belle. Elle le sait. Je suis jaloux de Paul. Elle le sait aussi. Elle en joue. Elle joue avec moi. Et je me laisse faire.

La première fois que nous avons croisé Alice, Paul et moi étions en train de vaquer au Café des Sports, que nous appelions entre nous notre « bar fixe ». Il faut dire que nous y passions le plus clair de notre temps quand nous séchions les cours d’amphi et le jeu de mots était trop facile pour ne pas être fait. Lorsqu’Alice est entrée dans l’arrière-salle où nous nous trouvions, elle était flanquée de deux copines insignifiantes avant même de leur avoir adressé la parole. Nous n’en avons jamais eu confirmation, nous ne leur avons pas parlé. Paul la vit en premier. Ce détail chronologique lui conféra par la suite une sorte de primauté sur la personne d’Alice. Un droit de cuissage que je me plaisais à souligner lorsque Paul me parlait trop d’elle, ou quand j’étais de mauvaise humeur en sa présence. C’est-à-dire tout le temps. J’appelais ça son « droit d’ânesse » avec une subtilité toute relative. Pour l’heure, alors que j’avais déjà vu Paul jeter son dévolu sur de très jolies filles avec une assurance non feinte, je ne l’avais en revanche jamais vu aussi timoré : nez en l’air, bouche bée, comme illuminé sous les luminaires hors d’âge de cette salle de bar pour étudiants fauchés, touché par la grâce au milieu des odeurs de friture.

Paul revint à la réalité (tout en étant étrangement ailleurs) au moment où Alice arriva à notre hauteur, nous dépassa, entrant dans mon champ de vision pour la première fois (de dos, ce qui n’était pas désagréable), envahissant notre vie et m’éjectant aussitôt (mais je ne le savais pas encore) de celle de Paul.

Depuis qu’Alice était entrée dans la pièce, il ne pouvait détacher son regard et la fixait avec indécence. Paul me demanda d’aller lui parler. A la table où trônait Alice, deux étudiantes aux sourires de cockers maladifs lui tenaient lieu de faire-valoir. Ne sachant quoi dire, tout en voulant paraître le plus spirituel possible, je me demandais comment j’allais bien pouvoir l’aborder sans me rendre définitivement ridicule auprès de la population féminine présente dans la pièce.

Ignorant parfaitement les deux comparses, sans leur demander leur avis et passant très au-dessus de leur regard interloqué, je me suis assis face à Alice et j’ai commencé à parler :

– Je n’ai pas pu résister à l’envie de venir vous déranger. Le grand garçon que vous voyez derrière moi avec un sourire benêt à votre attention, c’est Paul…
– Et vous ? Vous êtes ?
– Un imbécile heureux qui a pris son courage à deux mains pour venir vous aborder.
– Pour le courage et l’état d’esprit, je ne peux pas juger, mais pour l’imbécillité, c’est très réussi.
– Vous n’imaginez pas le travail que cela demande.
– J’en doute, je crois plutôt que c’est inné chez vous.
– Vous vous appelez comment ?
– Moi c’est Alice. Et mes deux amies : Nathalie et Valérie.
– Enchanté Alice. Paul et moi nous nous demandions si vous accepteriez de boire un verre avec nous ?
– Je ne pense pas. Nous avons cours dans dix minutes. Mais, pourquoi n’est-il pas venu lui-même, votre ami Paul ?
– Parce qu’il a un sens du ridicule beaucoup plus affirmé que moi. Je ne devrais pas le dire, mais il a un côté vierge effarouchée très touchant. Surtout pour quelqu’un qui est né en mai.
– Je pense que c’est la technique de drague la plus ringarde que j’aie subie depuis ma dernière année de collège.
– Je suis assez d’accord. C’est très mauvais.
– Il doit arriver à quel moment ce fameux Paul qui ne sait pas se présenter tout seul ?

Retour au salon. Alice se lève.

– Je vais me changer. Je suis en retard.
– Mais faites donc cela, mademoiselle. Quoique cette chemise vous aille mieux qu’à moi en fait.
– Je trouve aussi.

Elle se lève. Quitte la table. Se dirige vers la salle de bains en se déshabillant… Je la regarde. Son dos. Ses fesses. Elle sait que je la regarde. Je me demande qui de nous deux prend le plus de plaisir à cet instant précis. Je plonge la tête dans la faïence, le rouge aux joues. Je voudrais me noyer dans mon bol. Pour ne pas contempler plus longtemps le spectacle d’Alice nue. C’est une règle : je n’aime pas fantasmer le matin. Après, je ne sais plus quoi faire de mes nuits.

(A suivre)