No(s) confidence(s) – 4/24

Je pense à la phrase de Paul : « j’ai envie d’être un mec mieux que bien ». Je ne peux m’empêcher de sourire (intérieurement, cela-dit, pour ne pas le blesser). Qu’est-ce que c’est que cet aphorisme fatigué ? D’où lui est venue cette fulgurance sans relief ? Alors qu’il m’a jeté à la figure ses considérations déchirantes à grands renforts de figures de styles aplaties et de métaphores puissamment faibles sur notre âge commun, j’en viens à me demander soudain ce qui nous lie. Des traits de caractère semblables ? Des goûts similaires ?

À la fac, l’adage selon lequel « qui se ressemble, s’assemble » pouvait parfaitement s’appliquer à nous. Mais, contrairement à Paul, si par hasard un regard féminin se pose sur moi, je ne cherche surtout pas à savoir si je plais. Je regarde ailleurs tout en me croyant irrésistible. Paul me dit avoir essayé Internet et les sites de rencontres. Il me dit avoir dû se contenter de promesses, de flirts virtuels, de plaisirs solitaires préalables à d’hypothétiques rencontres. Allant (je le cite) « dans la pénombre, de jeunes filles en leurres ». Je n’ose pas lui demander s’il est certain que derrière l’écran il s’agissait bien de jeunes filles.

Les confidences que vient de me faire mon ami me laissent perplexe, mes propres pensées, pantois. Je nourrissais bien avant de le connaître un indéfectible manque de confiance en moi. La description faite par Paul de ses nouveaux doutes m’a renvoyé à mes peurs les plus anciennes. Son constat est effrayant. Péremptoire et sans appel. Je n’ose plus regarder Paul en face. Ce qu’il ne fait pas lui même. Et je m’interroge au passage : comment reconnaître l’amour ou l’amitié quand ils se présentent à vous ? Comment distinguer le vrai du faux-ami ? Le jour de notre rencontre, Paul et moi suivions mollement un cours de langue optionnel. A ma droite, Paul semblait prendre des notes. Il s’est penché vers moi et m’a posé une question dont je ne me souviens plus aujourd’hui (c’est anecdotique). Le temps que je réfléchisse à ma réponse (qu’il n’écouta pas), il m’a demandé si je venais souvent ici. En me vouvoyant et sur un ton flirtant avec l’ambigüité (flirtant tout court ai-je pensé un instant), déjà sûr de lui.

– Moi c’est Paul. On va boire un café après le cours ? Je connais un bar sympa.

Il devait être seize heures (comme si c’était inoubliable) et nous sommes arrivés dans le troquet où il trainait toujours entre deux cours et trois rencarts. Nous avons parlé. Beaucoup. Longtemps. Nous avons fait connaissance. Nous avons enchaîné les blagues et les bons mots. On s’est tout de suite plu. Et jaugés aussi. On peut bien parler de se plaire. Sans craindre une quelconque ambiguïté. La séduction revêt bien des formes. Et l’attirance entre deux êtres du même sexe n’est jamais inconciliable avec une sexualité affirmée. Nous nous sommes racontés in extenso. De souvenirs plus ou moins doucereux de nos enfances aux résultats du baccalauréat qui nous avait permis d’entrer en fac, nos antécédents familiaux, nos déboires amoureux, jusqu’aux détails des opérations chirurgicales légèrement honteuses que nous avions subies, en passant par nos conquêtes féminines récentes (réelles ou imaginaires). En quelques heures, nous étions devenus amis. On parlait même de se présenter nos parents.

Paul faisait partie de ces gens à qui tout réussit. Étudiant brillant, sportif, intelligent, une future femme superbe… Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il avait un physique de cinéma ou une destinée de prix Nobel, mais il faisait quand même partie de la catégorie de ceux qui agacent. Nous avions certes beaucoup de centres d’intérêts communs, tant dans notre vision du monde (présent et à venir) que dans notre mode de vie estudiantin. Nous étions un duo assez bien assorti, une paire d’amis digne d’un casting réussi de buddy movie (nous étions déjà bilingues et cinéphiles). Nous savions tout ou presque l’un de l’autre et nous étions amis. En marge des promesses, des serments de droiture, nous voulions nous dépasser. Pour notre bien commun. Pour nous compléter dans tout ce qui nous rapprochait ou nous différenciait. Comme nous avions décidé d’exercer plus tard le même métier, nous suivions donc la même filière, les mêmes cours, les mêmes séries à la télé et les mêmes filles dans la rue.

Puisqu’il était finalement plus compétiteur, Paul eut le premier la carrière qu’il voulait. La vie qu’il voulait aussi je pense. Pour ma part, j’ai fini mes études, commencé à travailler et me suis marié bien après. J’ai divorcé un an avant lui. A l’annonce de la décision, devant la juge aux affaires familiales, j’ai esquissé un sourire à l’idée que pour la première fois sûrement j’avais réussi à faire quelque chose que Paul n’avait pas déjà expérimenté.

Je n’avais plus beaucoup revu Paul depuis son mariage avec Alice qui me suspectait (avec raison) d’être le coupable du crime (toujours impuni à ce jour) de lèse-armagnac familial. Par rancune mal placée (le doute profitant à l’accusation), je n’avais plus jamais été invité chez eux. Paul et moi nous nous voyions systématiquement en cachette. Pour me retrouver, Paul prétextait des réunions tardives. Célibataire, je n’avais pas besoin d’excuse, trop heureux de soustraire mon ami des griffes de sa harpie nuptiale.

Paul et son épouse faisaient partie de cette catégorie de couples énervants dont on pense qu’ils dureront toujours. Une origine sociale similaire, un niveau d’étude semblable. Des goûts communs, jamais un mot plus haut que le précédent, des compromis juste ce qu’il faut, une capacité mutuelle à maintenir un statu quo dans leurs prises de décisions pour le couple. J’ai même eu le sentiment qu’ils avaient réussi à inventer une sorte de régime socialo marxiste avec mise en commun d’à peu près tout, collectivisation des moyens et des ressources. Avec un véritable politburo familial en sus si l’on considère que le beau-père de Paul est mort peu de temps avant leur mariage et que la nouvelle n’a été rendue publique qu’un mois après. Le temps pour sa belle-mère de trouver un remplaçant passable pour mener sa fille devant l’autel et de refaire le chemin de table. Paul et Alice s’entendaient parfaitement. En plus de partager un curieux tropisme pour l’argenterie Louis XV, la faïence de Toul et les canards peints.

Il m’avait confié un jour qu’il s’était installé dans un mode de vie assez monotone (mais le satisfaisant complètement), fait de courses au supermarché le samedi en famille, de vacances à Biarritz en juillet et de déjeuners dominicaux dans sa belle-famille solognote en alternance avec des week-ends normands chez ses parents. Se sentant investi de la mission divine de nourrir toutes les bouches vivant ou amenées à vivre un jour sous son toit, Paul s’adonnait sans relâche à son travail, oubliant les heures, la tombée de la nuit, les anniversaires et décalant ses départs en vacances avec sa progéniture par pur souci de se faire bien noter de sa hiérarchie. Un cinéma de temps en temps pour voir le dernier Disney, un resto entre amis (ceux d’Alice) une fois par mois, un DVD les jours de grève de la télévision publique… Et puis, les jours fastes, des vidéos pornos à trois heures du matin et au sous-sol sur son ordinateur portable pour ne pas réveiller la maisonnée pendant qu’il se ravivait la libido.

On ne connaît jamais vraiment l’intérieur d’un couple. Même si l’on va partouzer dans le cadre cossu d’un hôtel particulier, qui peut dire vraiment ce qui se cache derrière la porte du domicile conjugal et des hôtes que l’on a pénétrés (selon leur degré d’ouverture) en quête de frisson libertin ? Une fois les derniers invités partis, qui sait vraiment ce qui se cache derrière le masque de l’habitude (ou un loup vénitien serti de plumes) ? On se pose rarement la question. Hormis peut-être en ce qui concerne le grand athlète qui vous a caressé les fesses à chaque fois qu’il vous a croisé et dont la démarche ressemblait étrangement à celle de votre directeur des achats. Celui qui porte son plateau d’une main au restaurant d’entreprise, laissant traîner l’autre au gré des postérieurs dans la file d’attente pour les grillades.

J’avais recueilli d’autres confidences de la part de Paul, un soir où il avait appelé chez moi. Il pleurait au téléphone avec des trémolos ridicules d’enfant vexé dans la voix. Sur le moment, j’avais même cru à une blague de gamin livré à lui-même pendant que ses parents étaient partis écouter Michel Sardou chanter tout le bien qu’il pense de la démocratie devant un public d’abonnés au Figaro ou d’inconditionnels de Michel Drucker.

Sans même prendre la peine de dire bonjour ou d’indiquer que j’avais bien affaire à mon ami et pas à un farceur désœuvré, il m’avait annoncé la nouvelle.

– Alice m’a quitté. Elle a un amant.

Un silence dans l’écouteur. Interminable. J’en étais venu à penser qu’il avait déjà raccroché, me laissant avec cette information brute à l’utilité douteuse. Un raclement de gorge et deux reniflements plus tard, la voix de Paul reprenait de l’assurance et n’avait plus ce timbre horripilant de mouton fébrile. J’ai tenté une repartie navrante. Passant sur l’intense sottise de ma phrase, il a continué.

« Quand je suis rentré du bureau, elle m’attendait dans le salon, son imperméable impeccablement plié sur ses genoux. Elle fumait nerveusement une cigarette qu’elle agitait avec raideur au dessus du cendrier. Au début je me suis dit que j’avais encore oublié notre dîner mensuel avec ses amis. Elle s’est levée au moment où je lui posais la question. Elle a écrasé sa cigarette et m’a annoncé qu’elle me quittait. Je n’avais même pas posé mon attaché-case qu’elle m’annonçait qu’elle me quittait parce qu’elle ne voulait pas d’un amant et qu’elle voulait vivre avec l’homme qu’elle aime. Et que ce n’était pas moi. On a parlé. Elle a parlé. Pas longtemps. On a réglé les premiers détails du divorce. Elle avait déjà fait une liste. Je n’ai rien compris. Je n’ai rien vu venir. Je croyais que notre couple durerait toujours. Depuis le premier jour. Nous nous entendions bien, avec plein de goûts en commun, jamais d’engueulade, quelques concessions parfois. Le minimum. Et puis elle est partie. »

Il reprend sa respiration, renifle encore, et poursuit.

« Tu te souviens de notre rencontre ? Au Café des Sports ? »

Doutant un instant que Paul me demande si je me souviens de notre rencontre, je me rappelle bien évidemment du jour de leur rencontre. Comment pourrais-je avoir oublié ? Il m’avait demandé d’aborder Alice à sa place. Il faut dire que Paul ne se privait pas pour coucher avec toutes les filles que je lui présentais. Quand nous habitions ensemble et que nous écumions les soirées étudiantes, je rentrais seul neuf fois sur dix. La dixième, c’était avec lui parce qu’il revenait bredouille. Quand il a vu Alice pour la première fois, il avait le regard confusément béat d’un ado qui feuillette un magazine de vente par correspondance à la page des raffermisseurs de teint en se demandant bien à quoi peuvent bien servir ces objets oblongs que des mannequins plantureux se collent sur la joue d’un air visiblement satisfait. De nos jours, l’hypocrisie ambiante pousse encore les marchands de vibromasseurs à appeler pudiquement « sextoy » ce qui ne sera jamais qu’un godemiché.

– Elle me manque déjà. Je peux passer te voir ?
– Je suis désolé, j’attends quelqu’un. Je ne sais pas si je peux annuler.

Paul me demande s’il s’agit de mon ex. Non. Il ne s’agit pas d’elle. Il me pose la question parce qu’il sait qu’après notre séparation, elle et moi avons continué de nous voir, nous rencontrant régulièrement en équilibre neutre sur une sorte de trente-huitième parallèle affectif. Je ne sais pas si je dois lui en vouloir de me rappeler ce fait ancien. Il va sans dire que la situation était pleinement équivoque, tout en restant platonique. Aujourd’hui, elle passe son temps entre New York et Paris, cela fait des mois que je ne l’ai pas revue. Non, je n’attends pas mon ex.

La sonnette de mon appartement retentit. Tel un Stradivarius des télécoms, le téléphone coincé entre l’oreille et l’épaule, je vais ouvrir. Me voyant tête inclinée, sourire contrit, index sur les lèvres, elle se dirige vers le salon tandis que je vais m’enfermer dans la salle de bains. Pendant ce léger répit, Paul n’a pas arrêté sa litanie. Il parle en continu et, intarissable, déverse sa tristesse dans le combiné :

– Mon Dieu, je ne sais pas quoi faire. Je l’aime. Dieu m’est témoin, je n’ai pas voulu ça. Pourquoi est-ce qu’elle me fait ça ? Tout se barre en couille, mon Dieu… Pourquoi ? »

Je me suis alors souvenu du curé qui les avait mariés. Il avait clamé haut et fort pendant son homélie que c’était son rôle d’assurer le service après-vente et qu’il était à leur disposition 365 jours par an et 24 heures sur 24. L’image m’avait fait sourire, je ne pouvais m’empêcher de me figurer un abbé d’astreinte en bleu de chauffe sous la soutane avec l’encensoir en bandoulière et un jeu d’hosties de rechange dans le coffre de sa fourgonnette…

Comme s’il cherchait une absolution à sa fatalité, Paul m’a ordonné confesseur. Je l’ai écouté au mépris de toute règle déontologique, puisque n’étant pas lié par le secret dû à l’ordre, je pouvais aller raconter tout ce qu’il me disait sous le sceau de la confidence à qui voudrait l’entendre.

Que répondre à tout cela ? Que répondre à Paul qui se perd en psalmodies incantatoires, cherchant dans la foi ce qu’il n’a pas trouvé ailleurs ? Il me donne l’impression de regretter sa dévotion à un dieu qui ne lui est d’aucun secours. D’ailleurs, Dieu a-t-il seulement son brevet de secouriste ? Le curé de la classe de mer qui m’avait enseigné les rudiments des premiers soins et du bouche-à-bouche, oui, je m’en souviens très bien. Mais Dieu ?

(A suivre)