No(s) confidence(s) – 10/24

Paul me signifie que je contemple les femmes alentour d’un regard gourmand. Certaines le remarquent avec un dédain affiché, d’autres avec crainte, certaines avec amusement.

Paul me dit tout à trac qu’Alice et Nathalie ne se voyaient plus depuis longtemps. Qu’elles se sont fâchées. Je feins la surprise. Nathalie est mon ex-femme. Je suis moins étonné par cette annonce que par le fait que Paul veuille me parler de nos ex. Je lui dis qu’un homme ne peut pas appréhender une brouille entre femmes. Que les rancunes féminines sont pour nous des arcanes impénétrables. J’ai beau lui dire aussi que ça ne m’intéresse pas, Paul me prend quand même à témoin parce qu’il dit ne pas comprendre comment et pourquoi deux amies aussi soudées qu’elles ont pu se fâcher de la sorte. D’une manière plus générale, je le soupçonne de se demander si toutes les amitiés doivent finir un jour.

Parce qu’il m’est arrivé de réfléchir à la question au moins une fois (mis devant le fait accompli), j’avoue que les questions de la loyauté, de la trahison et de la pérennité d’une amitié entre femmes me laissent généralement circonspect. Désinvolte au-delà du déraisonnable, je range les disputes entre femmes dans la case « futilités et autres phénomènes pour lesquels je n’ai aucune explication rationnelle et dont je n’ai strictement rien à faire ». Je rétorque à Paul que ce n’est pas le genre d’Alice. Que c’est davantage celui de mon ex.

Paul souligne que depuis mon divorce, je ne prononce plus le prénom de mon ex-femme. Je l’ai réduite à un préfixe (ex), la dénommant ainsi chaque fois que je veux évoquer celle avec qui j’ai passé une partie de ma vie et dont je suis séparé depuis plus d’un an. Je suis convaincu que Paul fera de même quand Alice et lui seront passés devant le juge. On a tous des ex. Le monde entier est peuplé d’ex. Ex-ministres, ex-président, ex-dictateur, ex-maris, ex-femmes, ex-amis, ex-amants… qu’il s’agisse de la fonction ou des personnes elles-mêmes, le terme d’ex exprime de la manière la plus définitive passé et futur dans cette réunion qui confère de nouvelles qualités à celui ou celle que l’on appelle ainsi. Et je trouve même très ironique la facilité avec laquelle on passe d’un état à un autre (d’épouse à ex-épouse par exemple), simplement par la juxtaposition de ces deux mots séparés par un trait d’union.

Paul me demande ce que je pense des femmes qui trompent leur mari. Il me demande même ce que je pense de leurs amants. J’ai envie d’éluder la question. J’ai envie de dire qu’elles ont sûrement une bonne raison. Ou plusieurs. Elles s’emmerdent peut-être au lit… Leur mari est un con… Il a oublié plusieurs fois leur anniversaire. Il travaille trop… Elles cherchent un frisson, veulent connaître l’interdit ou pouvoir se dire qu’elles ont essayé l’adultère comme on veut tester le base-jump ou la cuisine moléculaire… Ont-elles développé une attirance pour les chambres d’hôtels aux rideaux aux couleurs passées et aux matelas défoncés sous les assauts répétés et ininterrompus de jouisseurs borgnes ? Réclament-elles un orgasme surnuméraire ? Un orgasme tout court ? Qu’en sais-je ?

Paul veut savoir si j’ai déjà couché avec une femme mariée (c’est le cas) et si j’ai cherché à savoir pourquoi elles couchaient avec moi. Selon Paul, ce serait une question de fantasmes. Même s’il avoue ne pas savoir s’il a lui-même des fantasmes. Hormis celui de culbuter (en Paul dans le texte) l’hôtesse d’accueil de mon entreprise. Je ne lui réponds rien et omets sciemment de lui dire que cette jeune et intelligente personne a été renvoyée il y a peu pour avoir été justement un peu trop accueillante avec un individu en costume cintré (indubitablement fait sur mesures) dont le visage est pratiquement la seule partie de son anatomie qui n’est pas visible sur la sextape issue de la vidéo de surveillance qui tourne depuis sur certains sites Internet. Paul m’assène un alors nouvel aphorisme sibyllin.

« Les fantasmes de l’homme marié ne sont pas forcément compatibles avec ceux de la femme adultère… »

Je prends le temps de la réflexion sur la formule lapidaire que Paul vient de me livrer. Je le dévisage. Je le trouve de plus en plus proverbial. A priori, cela ne veut rien dire. En fait ça dit tout. Cette phrase me hantera des années durant quand je tenterai de reconstruire une relation avec une femme prête à quitter son mari pour moi. Pour finalement me rendre à l’évidence : ce n’était effectivement qu’un fantasme.

(A suivre)