Zorglub, les jeunes filles rêvent-elles de baisers électriques ?

Quand, en 2008, Munuera et Morvan ont clos le cycle de leur collaboration avec Dupuis avec Aux Sources du Z, qui aurait cru qu’à l’image d’un Monsieur Choc, le légendaire Zorglub reviendrait avec sa propre série ? La Fille du Z est le premier album des aventures du savant diabolique à manteau de zibeline et fume-cigarettes, un spin-off technologique pétaradant qui exploite la force comique du personnage créé par Franquin et Greg en 1959 et emprunte (entre autres sources d’inspirations) sa thématique principale à Philippe K. Dick.

À l’exception des éphémères Nic Broca et Cauvin, tous les repreneurs du groom se sont appropriés la figure du génial inventeur qui se rêve en maître du monde, rival et double obscur du Comte de Champignac.
Si Zorglub a souvent été un faire-valoir, le super-méchant de rigueur depuis Z comme Zorglub (Franquin) jusqu’à La face cachée du Z (Yohann et Vehlmann), en passant par Le Réveil du Z (Tome et Janry), Morvan et Munuera ont indéniablement été ceux qui ont essayé de donner un peu plus de profondeur à un personnage que Franquin lui-même s’amusa à faire retourner au stade oral dans Panade à Champignac.
Tandis que le Zorglub des débuts brillait par son aura dictatoriale permettant à l’antimilitariste convaincu qu’était Franquin de brocarder l’iconographie fascisante et des créations aussi terrifiantes (la « Zorglonde » qui annihile toute volonté) que loufoques (dans sa toute première apparition, Zorglub voulait être le premier à faire de la publicité sur… la lune). Fournier (Le Faiseur d’or, Tora Torapa) avait déjà fait évoluer la figure du scientifique mégalomane ; Tome et Janry s’en étaient moqués grassement avec un « fils de » rejeton putatif version nabot de son illustre papa…
Morvan et Munuera, quant à eux, s’étaient attachés à lui créer un passé commun à Champignac et Miss Flanner (Paris sous Seine, Aux Sources du Z)…

Un méchant peut-il s’épanouir hors des aventures qui l’ont vu naître ? Si l’on en croît Munuera, qui a proposé La Fille du Z à Laurence Van Trich, éditrice chez Dupuis, la réponse est oui : Zorglub est un personnage « ambigu et complexe. (…) C’est un des personnages les plus riches et les plus vrais (…) même s’il incarne un archétype, celui du savant mégalomane, celui du méchant des années cinquante, des James Bond des débuts, ce côté-là est contrebalancé par son profil de gaffeur impénitent, de crétin pitoyable qui essaie d‘attirer l’attention du monde entier par ses inventions de plus en plus ridicules ! » (interview de José Luis Munuera, Spirou, N° 4117, paru le 8 mars 2017). Avec La Fille du Z, de secondaire, tiré de l’ombre (Spirou et Fantasio, épisode 16), Zorglub devient donc essentiel.

Pourquoi toujours exploiter les succès du passé au lieu de produire des films avec des idées originales ?! (…) Jusque dans la BD !

Ouvrir un album dérivé sur ces mots relève à la fois de la mise en abyme et du clin d’œil culotté à l’œuvre originelle. Le premier dialogue du livre, tout en sous-texte, est savoureux à plus d’un titre. Mais Munuera n’en est pas à son coup d’essai. Avec son compère Jean-David Morvan, le duo d’auteurs était même passé à la postérité pour avoir truffé leur ultime Spirou et Fantasio de références appuyées et de messages tout sauf subliminaux à leur éditeur. Dans La fille du Z, le savant solitaire, (anti) héros au grand cœur, se révèle dès les premières pages être un papa poule protecteur au-delà du supportable : prompt à déclencher le feu nucléaire pour empêcher sa progéniture d’embrasser son indépendance et un garçon, Mais Zorglub n’est pas que « la caricature du méchant d’un film de James Bond ».

Le « charme et le potentiel dramatique formidables » de Zorglub sont à l’aune de ses capacités humoristiques : Munuera tire parti des failles autant que des atouts du personnage. Sa fille, Zandra – avec un Z, ultime lettre de l’alphabet par où tout commence – veut « juste faire ce que font toutes [les] filles de [son] âge ». Mais le cœur du père parle : elle est « un exemplaire unique, irremplaçable ». La fin justifie donc les moyens. Le Zorglub, génie du crime, antithétique du héros, se transforme alors en gentil et maladroit monoparent tout en conservant une misanthropie de rigueur qui lui sert de rempart et de modèle éducatif quand il s’agit d’expliquer à sa fille pourquoi et comment il entend la protéger d’un monde qui ne l’acceptera jamais. Comme il ne l’a jamais accepté lui…

Et la fiction d’adopter un ton un peu plus grave, cultivant les paradoxes du personnage principal passant du divertissement pur (de la SF survoltée, nourrie aux mangas et shootée aux Transformers), voire du burlesque (avec un Zorglub idiot au possible), à la quête de soi de la jeune Zandra. Tout en capitalisant sur les qualités de ses héros, leur passé, les motivations questionnables du père et sa capacité à déclencher des catastrophes hilarantes, Munuera convoque donc Philippe K. Dick et Carlo Collodi quand il s’agit d’emprunter le chemin du récit introspectif sur la question des origines et de la filiation.

Le résultat est d’autant plus probant et à la hauteur des espérances du lecteur exigeant que ce premier opus de Zorglub en maître de lui-même − à défaut de mettre le monde et sa fille sous surveillance constante − se ponctue comme il avait commencé : avec tendresse, brio, humour et humilité.

José Luis Munuera, Zorglub, La fille du Z (couleur Sedyas, traduction Anne-Marie Ruiz), 64 p. couleur, Dupuis, 10 € 95 — Lire les premières planches