« J’ai trouvé dans le Bauhaus l’expression la plus parfaite d’un art dégénéré » (Joseph Goebbels)

D’abord, il y a la musique… Symphonique, une ouverture, qui semble annoncer un thème, la sonate d’une musique de film. Mais voilà, l’ouverture ne se finit pas, elle se répète, magistrale, un peu angoissante. En tendant l’oreille, ce dont l’ouverture nous laisse le temps, on entend une multitude de sons, comme autant de pistes, comme autant de sujets. Elle annonce un film qui fait mine de raconter la naissance d’une nation pour finalement en être le requiem.

Ce 22 janvier, La Voyageuse, trente-et-unième long métrage du cinéaste sud-coréen Hong Sang-Soo, sort au cinéma. Il s’agit de sa troisième collaboration avec Isabelle Huppert (après l’inoubliable In Another Country en 2012 ; et La caméra de Claire tourné à Cannes en 2017). Le film a obtenu le Grand prix du jury à Berlin en février dernier. Je suis allé le voir pour la première fois le 28 novembre dernier, sortant comme à chaque fois de la projection tout sauf déçu, ce qui ne signifie pas qu’on ne puisse l’être. Il suffit de jeter un œil sur le « conseil des dix » des Cahiers du cinéma (n° 816, janvier 2025) – « chef d’œuvre » (une voix), « à voir absolument » (deux voix), « à voir » (trois voix), « à voir à la rigueur » (une voix), « inutile de se déranger » (une voix) et « non vu » (deux voix) – pour se rendre compte qu’une partie de la critique montre une forme de lassitude, pendant qu’une autre continue de s’enthousiasmer.

Ailleurs, partout, de Vivianne Perelmuter et Isabelle Ingold, serait une sorte de documentaire : « une sorte » car le film sort des cadres attendus du documentaire, comme il tend à sortir des cadres du récit, des cadres de la fiction, des cadres du visible cinématographique – comme il tend à sortir de tout cadre. Dans ce film, la traversée des frontières n’est pas seulement le thème, elle est aussi un principe esthétique et politique : traversée du discours, de l’image – un nomadisme qui emporte le cinéma, le dérègle, le réarrange pour une création particulièrement puissante, enthousiasmante.

Avant d’être un film d’animation, La plus précieuse des marchandises a été un conte, écrit par Jean-Claude Grumberg, paru en 2019 aux éditions du Seuil dans la collection La Librairie du XXIe siècle dirigée par Maurice Olender, disparu en octobre 2022. Pour son dixième long métrage, Michel Hazanavicius signe une adaptation forte et lumineuse d’un texte puissant et nécessaire. Avec une prise de risque supplémentaire : le réalisateur a dessiné tous les personnages et osé dévoiler au monde une part jusque-là inconnue de sa palette de talents, voire de lui-même.

Cinéma, écriture, dessin, art, poésie et bande dessinée au programme de ce vingt-cinquième épisode, se rencontrant – se frottant, s’entrechoquant – dans l’espace mental. On pourrait ne rien projeter sur le papier ou l’écran de ce qui s’est animé intérieurement à leur lecture, à partir de quoi se sont tissés d’inextricables dialogues lors de nos incursions sur l’autre scène. Mais en cet espace critique, il faut bien accompagner ces traces mémorielles de quelques notes concrètes ; donc brouillonner un minimum nos réflexions, avant qu’elles ne s’évanouissent dans le grand lac d’Oubli qui exerce au Terrain vague la même attraction que celui des Buttes Chaumont dans lequel plus d’un(e) s’est précipité(e) :

Cinéma, terre de contraste ! Une ville surpeuplée de gens seuls, des lumières artificielles qui aveuglent plus qu’elles n’éclairent, une société patriarcale où les hommes sont absents, une ouverture presque documentaire qui nous montre une vision réaliste de Mumbai où les âmes se perdent qui se mue en voyage initiatique passant du réalisme à l’onirisme, l’obscurité d’un village perdu où les êtres se retrouvent.

« Supprimez tout ce qui n’est pas pertinent dans l’histoire. Si dans le premier acte vous dites qu’il y a un fusil accroché au mur, alors il faut absolument qu’un coup de feu soit tiré avec au second ou au troisième acte. S’il n’est pas destiné à être utilisé, il n’a rien à faire là. »
(Anton Tchekhov)

Le dernier film de Mohammad Rasoulof commence par le plan d’une arme et de projectiles, et nous savons alors que nous sommes au premier acte d’une tragédie. Selon le principe du fusil de Tchekhov, si vous introduisez une arme au début de l’œuvre, il faudra nécessairement qu’elle serve, nouant le drame. De fait, ce premier plan, énigmatique, fera planer sur le film entier une tension qui ira crescendo jusqu’à ce que le théorème se vérifie inexorablement.