Récemment sorti en salle, Mon gâteau préféré est dédié par Maryam Moqadam et Behtash Sanaeeha « aux femmes honorables de notre pays qui sont montées en première ligne dans la lutte pour le changement social ».
C’est un film insoumis, comme l’est la résistance quotidienne des Iraniens et Iraniennes à la peur que les diktats des Mollahs et leurs applications mortelles font régner dans la population. La rebelle ici, Mahind, a 70 ans et prend fait et cause pour une jeune femme qui porte mal son voile et que des policiers sont en train d’embarquer.

La résistance de cette septuagénaire ne s’arrête pas là, elle infuse dans toute sa vie quotidienne qui se déplie tout au long du film et s’exprime par l’humour, le plaisir, la liberté des mœurs contre « la police des mœurs » chargée de veiller au respect des mœurs islamiques. Elle ne se contente pas, forte de son âge, de morigéner les policiers, elle brave aussi tous les interdits comme écouter des tubes, danser, boire et surtout – inimaginable pour une femme mariée – séduire des hommes. Le libertinage, proscrit, est ici source de vitalité retrouvée et de joie partagée à l’intérieur comme à l’extérieur du film.
Le badinage
Mahind, vieille femme endormie sur son lit, un masque sur les yeux, exhibe sa masse sans retenue, en se retournant d’un côté de l’autre. Pas très sexy et ronchon quand le téléphone la réveille.
Mahind est d’abord une solitaire passive qui trompe et comble le vide de sa vie par une série tv de jeunes amoureux dont le refrain est « ne m’abandonne pas ». Fantasme à son âge, qu’elle va réaliser. Désir inapproprié à son âge, qu’elle va accomplir
Après un déjeuner avec ses vieilles copines, veuves comme elle depuis des lustres, où la conversation court sur les hommes, maris, amants, rencontres fortuites, avec force rires et complicités, elle décide de rompre avec sa solitude. Ce changement de cap se traduit par une série d’images la montrant (sans voile) en train de se maquiller, se faire les ongles, téléphoner en bigoudis.
La suite se déroule en extérieur. Se succèdent une série de scènes de dragues comiques. Elle se colle à un homme assis sur un banc à côté de la boulangerie, feignant de se mettre dans la queue, elle se rend à l’hôtel Hyatt, celui de ses souvenirs que la réalité déçoit avec ses fauteuils club dans un salon vide. Elle se rend un autre jour au parc où des hommes qu’elle croyait croiser en plein exercice sportif sont partis déjeuner.
Chaque scène est le lieu de quiproquos, de mensonges, de défaites quant au but recherché : la rencontre. Désappointée, elle se rend pour déjeuner au restaurant des retraité.es. Là elle repère un homme de son âge dont elle comprend qu’il est chauffeur de taxi et vit seul. Elle transgresse tous les codes d’approche conventionnels, et décide de l’hameçonner. Au bureau des taxis, elle le fait demander et le convainc de la conduire chez elle, brulant toutes les priorités. Tant pis s’il doit mentir. Elle s’assoit à l’avant à côté du chauffeur et entame des échanges de plus en plus personnels. Elle devient de plus en plus souriante tandis que les clignements d’yeux de Faramarz, le prénom de l’homme, indiquent complicité et acquiescement.

Dans l’armée, comme le mari de Mahind, il a combattu dans les années 80, et est revenu avec des éclats d’obus dans la main. Elle fait courir sa main sur la sienne. Pour toute indemnité lui a été proposée une sépulture gratuite dont il n’a pas voulu. Sans autre profession, sans compétence particulière, il décide de faire le taxi. Cela fait vingt ans qu’il sillonne la ville pour un maigre salaire. Il n’a pas de famille. Il n’est pas très loquace, mais c’est elle qui parle et questionne. Elle lui propose de passer chez elle un moment car elle aussi est seule. Aujourd’hui comme tous les jours, il est fatigué. Il doit s’arrêter à la pharmacie, prendre ses médicaments. Elle attend dans la voiture de plus en plus confiante dans une « histoire » naissante. Arrivée devant sa porte, elle lui demande d’aller se garer plus loin, par crainte de la malfaisance des voisins. La porte ouvre sur une cour-jardin qu’on devine dans l’obscurité et qu’il faut traverser pour entrer dans la maison.
Chez elle, elle enlève les housses des fauteuils puis va se changer. Elle choisit une nouvelle robe, se maquille, se repeigne. Elle est superbe, il le lui dit et la caméra aussi qui aime à faire des plans rapprochés sur elle, à demi poitrine. Elle est plantureuse, voluptueuse, souveraine. Mais devant son nouvel ami, elle affecte une certaine retenue, presqu’une (fausse) timidité lorsqu’il la félicite de ses nouveaux atours. Elle lui propose une collation et sort une bouteille de vin, d’un gabarit impressionnant – de trois litres ou de cinq litres – qu’un ami lui a offert. En prendra-t-il ?
Il s’en réjouit. Il n’en a pas bu depuis des années, depuis avant son mariage, quand il fabriquait le vin avec ses amis : ensemble, ils foulaient les raisins avec les pieds, laissaient reposer pendant plusieurs heures puis séparaient le moût du jus qu’ils transféraient dans des jarres cachées sous terre dans le jardin. Pratique commune des Iraniens.
Elle lui sert un verre qu’il avale d’un trait. Elle lui ressert une autre rasade. Ils pourraient aussi faire du vin ensemble, parait-il que le cru est meilleur quand des amoureux le produisent. La bouteille se vide doucement. Il pourra rester dormir ici, s’il se sent pompette et craint de reprendre la route.
L’épisode amoureux s’emballe. Ils boivent et se racontent leur vie, elle seule depuis le décès de son mari et le départ de ses enfants à l’étranger il y a vingt ans, lui une vie triste et ennuyeuse rythmée par les prières quotidiennes. Heureusement, sa femme a demandé le divorce parce que lui Faramarz était stérile. Après, des aventures, oui, il en a eu une dernièrement, mais chastes. La fiancée est partie avec homme blindé aux as. A-t-il souffert ? A-t-il peur de la mort ? Non seulement de mourir seul. Elle aussi, c’est pareil, la solitude lui pèse.
Une sonnette retentit, elle lui demande de rester sans faire de bruit. La voisine, visage émacié au teint cireux s’inquiète des bruits et de voix d’homme qu’elle a entendus. À travers la grille maintenue fermée, Mahind la rassure, le plombier vient de partir et le bruit vient de la fête organisée pour l’anniversaire de sa fille. Retour de Mahind à la cuisine. Depuis que son mari est proche du pouvoir, la voisine l’espionne. Elle ne devrait pas passer par là mais comme la cour est noire, elle fait le tour. Encore un des méfaits de la solitude, les lumières en berne.
Le bonheur dans le jardin
Une panne d’électricité ! Mais lui Faramarz peut certainement la réparer ; il lui suffit de quelques outils qu’elle lui fournit.
Elle va préparer le diner tandis qu’il va au jardin s’occuper de la panne. En catimini, elle prépare son « gâteau préféré », et le met au four. Plan de l’intérieur du four, cadré sur la vitre extérieure. Au centre du volume vide, situé à mi-hauteur, le gâteau lévite comme un objet sacré.
Dehors, Faramarz a reconnecté les fils. La lumière renait, en même temps que le bonheur ressuscite. Le jardin est beau, on l’avait déjà aperçu au début film, lorsque Mahind allait l’arroser après avoir pris son petit déjeuner ou avant de partir faire ses courses. Le tuyau d’arrosage balayait les racines et les feuillages qu’on pouvait deviner être ceux de frênes, de micocouliers, d’ailantes, d’érables. Quelques fleurs bleues éparses mais le vert domine. Maintenant Mahind cueille des herbes, pour le diner, la menthe est l’aromate préférée de Faramarz, qui, à son tour, lui demande quelles sont ses fleurs préférées car il va les lui planter. Le jasmin de nuit, elle en raffole.

À table, le diner servi, dans la lumière revenue, c’est le paradis. Elle lui remplit son verre à nouveau, il en verse quelques gouttes sur la terre. Que fais-tu, lui demande- t-elle ? C’est un rituel, une offrande à ceux qui sont en dessous. Elle fait de même. Remerciements pour ces moments de bonheur partagé. Ils s’assoient, lui se délecte des feuilles de vignes tandis qu’elle lui raconte l’histoire du jardin qu’elle a planté avec les drageons du parc d’à côté. Avec une amie, elle allait voler les pousses des petits cèdres qui sont devenus ces magnifiques arbres trente ans après. Ils rient beaucoup de ces larcins qu’il lui promet de dénoncer en s’esclaffant.
Ils sont si heureux qu’elle lui propose de continuer cette merveilleuse soirée en allant danser à l’intérieur. En se levant, il vacille et se réjouit de ne pas devoir prendre la voiture. Il va dans la salle de bain, assis sur les toilettes, épuisé, il dort à moitié. Elle l’appelle, s’impatiente, elle met un cd, un air iranien, un tube ancien. Il prend un cachet et revient guilleret. Elle danse et lui aussi. Bientôt Ils s’affalent sur un canapé en riant, elle lui prend la main.
Il veut se rendre à la salle de bain à nouveau pour prendre une douche. Avant, elle lui impose un selfie de leur couple heureux, elle pose sa tête sur ses épaules, il a de la peine à sourire tant il est fatigué. Il part à la salle de bain et lui propose de prendre une douche avec lui. Sa pudeur, la honte de son corps déformé par les années l’en empêchent. Un joli dialogue sur la nudité se clôt par un retrait.
On les retrouve quelques instants plus tard tous les deux dans la salle de bain affalés contre le mur, arrosés par la pomme de douche, dégoulinants. Tableau de clowns plutôt que d’amants fraichement accouplés. On retrouve Mahind vêtue d’une large robe de nuit. Lui se sèche et s’habille de nouveaux sous-vêtements.
Pendant ce temps, elle s’affaire dans la cuisine et orne son « gâteau préféré » de crème chantilly et de fruits confits. Elle l’appelle, impatiente de lui faire goûter « mon gâteau préféré ». Personne dans la salle de bain, elle le découvre dans sa chambre, allongé sur son lit dans ses nouveaux sous-vêtements. Elle sourit. Elle l’appelle. Il fait exprès de ne pas répondre, elle s’approche, le secoue, il fait le mort, elle le secoue de plus en plus fort… Plus de pouls, plus de battements de cœur, elle essaye de le ranimer, en pratiquant un massage cardiaque. Elle a été infirmière. Elle s’affole, pleure, appelle les urgences mais à quoi bon ?
Elle retourne auprès de lui, recommence les pressions : 1002, 1003, 1004 le cœur ne repart pas, elle est dévastée. Il s’est endormi, pour toujours. Elle passe la nuit auprès de lui. Au matin, elle commande à un terrassier de creuser un trou pour planter des fleurs, pour planter de arbres. Retournée dans sa chambre, elle lui coud un linceul avec un dessus de lit. Dans sa bouche entr’ouverte, elle glisse une cuillère de « mon gâteau préféré ». Humour noir ou signe d’amour ?
Elle traine ensuite le corps enveloppé dans le jardin, le fait glisser dans la fosse et le recouvre de pelletées de terre. Agit-elle comme une criminelle en faisant disparaitre le mort dans son jardin ? Ça y ressemble. Mais c’est l’Iran. Le rôle du jardin n’est pas anodin. Il a accompagné leur histoire depuis le début. Faramarz l’a illuminé au propre et au figuré, en reconnectant les fils coupés et par sa présence chaleureuse ; elle y a été cueillir les aromates du diner, et bientôt y fleurira le jasmin. En guise de libations, la terre aspergée de vin avant qu’ils se mettent à table : ils ont arrosé ce jardin de leur bonheur.
À celui qui n’avait pas de sépulture, et dont la seule crainte était de mourir seul, ce jardin pour dernière demeure est une chance, pas une malédiction, une offrande, pas une offense.
Selon des croyances remontant à l’Avesta, les gens bons et généreux se transforment en arbres après leur mort pour accéder à la vie éternelle. La plantation des cèdres dans le jardin n’est pas non plus un hasard. Dans les rituels anciens, les fruits du cèdre étaient utilisés en fumigation à des fins de purification. Ces signes concourent à faire de ce jardin un enclos profane et sacré, lieu de vie et de repos éternel.

Le dos de Mahind dans le jardin, image sombre, l’envers de ses portraits rayonnants, envahit l’écran. C’est la fin, c’est le deuil. Tout au long du film une pluralité de signes discrets annonçait ce moment ultime : les médicaments, la fatigue, la consommation d’alcool, le malaise, la crainte de mourir seul, que personne ne s’occupe de son corps et de son inhumation. C’est chose faite dans le mouvement de l’amour. En même temps que ces signes avant-coureurs, les événements heureux se succédaient, accélérant les attractions mutuelles, précipitant les instants de bonheur partagé. Mais le selfie devant éterniser ce moment de bonheur fou est flou, complétement raté.
Les cinéastes ont magnifiquement réussi à maintenir notre attention sur ces fils qui se croisent, convergent, divergent. L’humour nous tient à distance tandis que la réussite de cet engrenage amoureux nous ravit. L’actrice Lily Fahradpour (Mahind) est un sacré rouage de cette réussite.
Mon gâteau préféré, Maryam Moqadam et Behtash Sanaeeha, sortie en salle : février 2025. Avec : Lily Farhadpour, Esmail Mehrabi.