Ce 22 janvier, La Voyageuse, trente-et-unième long métrage du cinéaste sud-coréen Hong Sang-Soo, sort au cinéma. Il s’agit de sa troisième collaboration avec Isabelle Huppert (après l’inoubliable In Another Country en 2012 ; et La caméra de Claire tourné à Cannes en 2017). Le film a obtenu le Grand prix du jury à Berlin en février dernier. Je suis allé le voir pour la première fois le 28 novembre dernier, sortant comme à chaque fois de la projection tout sauf déçu, ce qui ne signifie pas qu’on ne puisse l’être. Il suffit de jeter un œil sur le « conseil des dix » des Cahiers du cinéma (n° 816, janvier 2025) – « chef d’œuvre » (une voix), « à voir absolument » (deux voix), « à voir » (trois voix), « à voir à la rigueur » (une voix), « inutile de se déranger » (une voix) et « non vu » (deux voix) – pour se rendre compte qu’une partie de la critique montre une forme de lassitude, pendant qu’une autre continue de s’enthousiasmer.
Mais ce qui s’use n’est pas tant l’art du cinéaste, toujours en recherche, que les arguments des professionnels qui ne savent plus quoi dire de neuf, et encore moins de pertinent, sur ce qui leur échappe en grande partie – à savoir les fruits « non spectaculaires » de cette recherche. On s’en était aperçu avec son film précédent, In Water, curieusement survalorisé parce qu’il faisait usage d’images floues, avec un sens de la mesure plutôt fin quant à la mise au point, aux antipodes de ce qu’on entend par « flou artistique » – ce qui en a conduit certains à placer ce travail singulier dans la postérité de la peinture (post)impressionniste : « Dans In Water, [HSS] rend hommage à Georges Seurat et Claude Monet, par une étude pointilliste de la mélancolie d’un jeune acteur qui cherche l’inspiration de son premier film. » Quelle fausse piste ! On croit rêver…

Mathieu Macheret avait été mieux inspiré en parlant d’admiration sans borne de Hong Sangsoo pour Cézanne, et de « dépouillement progressif ». Et, une fois noté que le cinéaste sud-coréen souffrait depuis peu « d’une maladie oculaire ayant largement altéré sa vision », il avait proposé cette « piste aussi belle que tentante : le flou réside ici dans l’œil du réalisateur, qui intègre au film la dégradation de son propre regard ». Pour ma part, je préfère parler de film « plus perturbant que flou, ayant le don de nous entraîner jusqu’à un dernier plan assez sublime » qui propose une forme d’inachèvement, nécessairement interrompu, à la manière du mouvement perpétuel à la toute fin de Wozzeck d’Alban Berg : tableau vivant, si on veut, mais des plus contemporains, loin de toute nostalgie impressionniste. Quoi qu’il en soit, In Water a bel et bien été intégré dans plusieurs « tops annuels », hélas souvent par l’effet d’un malentendu.

Venons-en à La Voyageuse. À ce personnage joué par Isabelle Huppert, plus « foufou » que flou. « À voir absolument ». Et surtout « à revoir absolument », en revenant autrement sur ses pas : délinéarisant le récit et gardant la mémoire en éveil. Un conseil : lire le formidable entretien d’Olivia Cooper-Hadjian avec Isabelle Huppert, dans ce même n° des Cahiers. « Pour ce film, il voulait de nouveau que je sois en robe. […] Je lui ai envoyé des propositions, sans succès. Finalement, le jour de mon départ pour Séoul, je suis entré dans une boutique et je me suis sentie appelée vers une robe. J’allais prendre l’avion quelques heures plus tard, je lui ai vite envoyé la photo. Il m’a dit que c’était parfait. J’ai trouvé le gilet vert pomme dans la même boutique. C’était comme si j’étais déjà dans le film ! […] Hong est très précis sur les couleurs, il travaille comme un peintre. »

Comme souvent, le synopsis proposé dans le dossier de presse tient en quelques lignes : « Iris a récemment débarqué à Séoul. Pour faire face à ses difficultés financières, cette femme, qui semble venir de nulle part, enseigne le français à deux sud-coréennes avec une méthode bien à elle. » Isabelle Huppert : « Il m’avait dit que je jouerai une prof, sans plus de détails. J’imaginais bien qu’elle ne serait pas derrière un pupitre… » Il ne faut surtout rien dévoiler de cette méthode dont le cinéaste dit qu’il l’a inventée, tout en ne sachant pas « si elle fonctionnerait dans la vraie vie ». On remarque aussi – sans grande surprise, même s’il y a du changement – que les personnages, et tout particulièrement la voyageuse, s’abreuvent de makgeolli, un alcool beaucoup moins fort que le traditionnel soju, mais qui saoule quand même. Donc inutile de s’inquiéter : on retrouve dans ce trente-et-unième opus de l’auteur du Jour où le cochon est tombé dans le puits les ingrédients essentiels qui ont fait, continuent à faire, et feront encore, ce cinéma qui tend à devenir de plus en plus minimaliste – ce dont on ne se plaindra pas. Isabelle Huppert : « De tous les metteurs en scène avec qui j’ai tourné, c’est de Godard qu’il se rapproche le plus, dans la manière de faire et par cet équilibre permanent entre légèreté et profondeur. »
Je retrouve dans ma poche trois mots griffonnés sur un bout de papier au sortir de la projection – « stèle, poésie, partition » – qu’il convient d’entendre avec humour : « Hokusai aimait que les gens le qualifient de poète, ce n’est pas vraiment mon cas » dit Hong Sangsoo. « L’essentiel est pour moi de faire sentir aux spectateurs l’effet que j’ai en tête. J’ai choisi de travailler avec ces acteurs dans ces lieux, avec cette météo, mais je ne saurais en expliquer les raisons. Je crois simplement à mon processus de travail. » On en restera sur ces excellentes paroles, en attendant la suite (By the Stream, présenté en aout dernier à Locarno, et tourné en cinq jours avec les toujours parfaits Kwon Haehyo et Kim Minhee).
1. Cela fait aussi un peu plus d’un mois et demi que j’ai découvert le 23e volume de la collection 30/40, dirigée par Etienne Robial, qui présente comme toujours sur la couverture, non un titre, mais le nom de l’auteur en grands caractères. Cette fois, il s’agit de Menu (en ce qui concerne le prénom, il faut se rendre en bas à gauche de la deuxième page, où est imprimé le copyright). Dans sa préface, Robial n’y va pas par quatre chemins pour honorer le « sujet Menu » dont il martèle une dizaine de fois le nom : « Menu est un dessinateur, un auteur, un producteur, un éditeur, un découvreur, un leader : il a créé la bande dessinée contemporaine ». En toute logique, les autres noms qu’il cite sont eux aussi dépourvus de prénom, même si lui-même signe Etienne Robial (avec une majuscule non accentuée). [En aparté, un souvenir. C’était le 14 avril 2023, jour de présentation de l’exposition Sophie Taeuber-Arp plastique multiple unique à la Fondation Arp à Clamart, dont Etienne Robial est président. Alors que je m’apprêtais à quitter les lieux, Robial me fait signe, puis me glisse à l’oreille quelques mots au sujet d’un projet « Menu 30/40 » dont je ne savais rien encore. Au cours des mois suivants, à chaque nouvelle rencontre (dont une deuxième dans cette même fondation), Robial me montre divers états d’avancement du projet, à commencer par la couverture. Même en petit, sur son téléphone portable, ça claque. Je deviens, comme bien d’autres (la rumeur commençant à circuler), impatient…]

Vendredi 29 novembre 2024, en fin d’après-midi : ouverture du SoBD (« salon de la bande dessinée au cœur de Paris ») à la Halle des Blancs-Manteaux à Paris. Menu y tient un stand, celui des éditions de L’Apocalypse, éditeur de ce nouveau 30/40 qui prend ainsi le relais de Futuropolis, « le vrai, l’unique », comme le clament d’une seule voix celles et ceux (dont j’étais) qui passaient plus ou moins régulièrement passage des écoliers, dans le 15e arrondissement de Paris, entre la fin des années 1970 celle des années 1980. 17 heures et des poussières : j’ai en main ce volume fort attendu. Sa sortie en librairie n’étant prévue que le 15 janvier 2025, les aficionados se précipitent les un(e)s après les autres au stand. Tout au long du week-end où ce salon s’est tenu, Jean-Christophe Menu n’a cessé de signer son 30/40 jusqu’à épuisement.
Je me souviens avoir lu en grande partie ce 30/40 n° 23 sur le chemin du retour (pas si facile dans le métro, vu le format), avant d’en reprendre intégralement la lecture le soir même dans mon lit (pas simple non plus). Je me souviens avoir été impressionné, à chaque page, par cette nouvelle hantologie qui remet en jeu la quasi-totalité du monde de Menu. Et m’être dit : quel tour de force ! même si cette manière de relancer les dés est dans les habitudes de l’auteur (souvenons-nous par exemple de Métamune Comix, L’Apocalypse, 2014). À force de le fréquenter depuis trois centaines de lunes, je connais assez bien ce monde, ce qui n’empêche pas que je puisse être encore surpris, c’est-à-dire physiquement touché, tant ce diable de Menu sait viser, non seulement le cœur, mais tout ce que la lecture met en branle. Il nous fait sans cesse passer d’une humeur à l’autre : du plus noir au plus lumineux. On sent que composant ces 32 pages (+ 4 de couverture, ce qui donne pas loin de 4 m2 de papier imprimé sur quasiment toute la surface – quelle densité !) Menu est passé par de nombreux états, jusqu’à se trouver en grand danger, et qu’il en est sorti plus vivant que jamais. Ce 30/40 est un opus majeur : un grand livre, mais non testamentaire ; car même si ça jaillit de toute part, nulle source ne semble tarie. On en sort à la fois épuisé et ragaillardi… Il n’y a pas beaucoup de bandes dessinées qui dégagent une telle puissance.

Reprenons : Volume 23, brisant tout à coup un silence de 32 ans (23/32 : joli effet de miroir, Alice approuve). Je relis – belle occasion, merci – les treize 30/40 (trotte-carotte, disait Charlie Schlingo, qui en a fait un) chez Futuropolis qui se trouvent dans ma bibliothèque, tous acquis au moment de leur parution, à l’exception du Tardi de 1974 (La véritable histoire du soldat inconnu), car cette année-là, je n’avais que 18 ans et trop peu d’argent pour me permettre un tel luxe ; ce Tardi, Florence Cestac me l’a généreusement offert lors d’un de mes passages dans les locaux de Futuropolis (« Comment ça ? Tu ne l’as pas ?! ») ; mais pour les sept autres parus au cours des années 1970, c’est malheureusement irrattrapable, a moins de céder aux exigences des spéculateurs. Ma collection des années 1980 est par contre complète. Et en ce qui concerne les quatre derniers parus au début des années 1990, je n’ai que le Baudoin – certes un des plus beaux (enfin, avec le Swarte et… beaucoup d’autres). Cette 23e parution ravive les souvenirs de lecture de cette fabuleuse collection sans pour autant éveiller de nostalgie. Menu 30/40 c’est neuf : ça ouvre vers un avenir, pas nécessairement « radieux », mais assez peu envahi par les remords, même si ce volume se place sous le signe du deuil – deux fois six pages étant consacrées à la mort du père de l’auteur tout d’abord, puis à celle de sa mère. Un ensemble très composé, ou disons fortement rythmé ; on y sent un goût des contraintes, de celles qui opèrent des tensions formelles, et nombre de transgressions – ce 30/40 faisant montre d’improvisation contrôlée, où ce qui est tranché, le plus souvent dans le vif, doit se raccorder à ce qui chemine encore dans la tête, en attente de décisions tout aussi tranchées. Et à l’arrivée, c’est vraiment écrit, sans qu’aucun effort ne soit souligné. Menu a le génie d’effacer toute trace de labeur, n’hésitant pas à associer par montage des crobars exécutés en quelques secondes sous le coup de l’émotion à des cases somptueusement élaborées.

Donc (reprenons une dernière fois) : un état des lieux au passage à la soixantaine, mettant en scène sur la surface des pages divers antihéros, ou personnages à la frontière, dont les plus célèbres (et récurrents) sont Meder et les moines du Mont-Vérité – la liste est longue… On y retrouve même Lapot, créature inventée par Menu à l’âge de 8 ans – la reprise de la première planche de sa dernière « grande » histoire laissée en plan en 1988 étant enfin suivie d’une deuxième, élaborée en 2023, soit 35 ans plus tard (à ce rythme-là, on prendra connaissance de la troisième en 2058, six ans avant le centenaire de l’auteur). Autre chose : si j’entre toujours dans ce monde par la voie du trait, je m’attache aussi au texte, parfois « envahissant ». Et en effet, on relève çà et là dans ce 30/40 quelques beaux pavés, dont trois éditoriaux de Mune-Matin, quotidien dont l’origine semble remonter à l’enfance de Menu (alors que le n° 15.000 vient d’être dépassé, cela nous donne près d’un demi-siècle de parution, si ce journal observe le repos dominical) : « Nous, frère Bozbollah, étions désignés de longue date pour rédiger ce n° 15.013 de Mune-Matin, débordions d’idées amusantes et de comptes à régler, lorsque nousmoines reçûmes un ordre télépathique de la Mune elle-même nous objurguant d’ôter nos lignes pour les remplacer ci-après par ces psalmodies obscures auxquelles nousmoines ne comprenons que couic ». Aussi jouissif que du Mandryka ! Suit dans ce même éditorial le sommaire de ce « 30/40 », avec en bonus quelques informations, dont celle-ci : « C’est Etienne Robial qui m’a désigné pour être le premier auteur de cette reprise de sa collection à L’Apocalypse. Sans ça je n’en aurais rien fait. J’ajoute même que j’en ai chié. »
Coda : cette dialectique du monde clos et de l’inachevé (donc de l’ouvert), ces états du désert sempiternellement revisité, ce goût des vieilles pierres, des collections improbables, de l’accumulation pharaonique de reliques (certaines planches se présentant presque comme des guides pour bâtir sa propre tombe), ces retours épisodiques à la ville pour aller au concert (punk rock inévitablement), bref, ce journal intime débordant aussi bien de dits que de non-dits – que le dessin prend en charge –, traversé contrairement aux apparences par du silence, est une des plus belles projections qui soient du Terrain vague. Une cartographie d’échanges qui, explorant le plus intime, travaillant aussi bien les blessures que les réconciliations avec le monde, tend à l’universel : bien autre chose qu’une autofiction en bande dessinée. Et encore moins une exploitation des vanités contemporaines qui ne peut conduire qu’à l’académie, donc au purgatoire – ou, pire encore, dans l’enfer des bonnes consciences accordées à ce qui marche.
2. 16 janvier 2025. 19h20. J’apprends la mort de David Lynch. Je me demande à quel moment la force hallucinée de son grand art – unique, inimitable – m’a sidéré pour la première fois. Suite à une petite recherche, je découvre que c’était autour du 17 décembre 1980, date de sortie d’Eraserhead à Paris, qui n’avait alors pas fait beaucoup de bruit (mais le bouche à oreille ne faisait que commencer). Je me souviens qu’un des premiers passionnés par Lynch avait été Claude Ollier. On trouve notamment un hommage à Blue Velvet dans son roman Aberration (P.O.L). Ce dernier m’avait confié avoir vu la première saison de Twin Peaks un nombre considérable de fois (mort en 2014, il n’aura pu découvrir l’indépassable troisième, The Return). Certains spécialistes de littérature contemporaine, pourtant outillés pour comprendre son écriture, étaient déconcertés par cette passion : « Mais enfin Ollier, pourquoi Lynch plutôt que Peter Greenaway ? » (rires), comme en écho aux propos d’Alain Robbe-Grillet, son « vieil ami », qui lui reprochait à la fin des années 1950 d’admirer Alfred Hitchcock : « Ollier me fait bien rire quand il prétend que c’est l’aube d’un art nouveau ! »David Lynch a failli mourir le jour de son anniversaire comme Jacques Roubaud ou Yasujirō Ozu. Il aurait pu, mais profitant des incendies à Los Angeles qui ont chassé le cinéaste atteint d’emphysème pulmonaire de sa maison, la camarde a opéré avec quelques jours d’avance. Deux immenses poètes nous ont quittés à un mois ou presque d’intervalle…
Et maintenant – retour à la bande dessinée (le montage continue) : Sacrée bunche d’Aline Kominsky-Crumb sort en librairie le même jour que le 30/40 de Jean-Christophe Menu. L’autrice étant morte fin novembre 2022, cette version française (traduite de l’anglais des USA par Sophie Crumb avec l’aide de Jean-Pierre Mercier) est malheureusement posthume.

Sacrée bunche rassemble les bandes dessinées exécutées en solo par Aline Kominsky entre 1976 et 2014, ordonnées de manière à peu près chronologique, ce qui nous permet d’apprécier, non pas les « progrès » (notion déplacée), mais l’évolution de son écriture graphique, que seuls les castrés de la pensée et les insensibles du regard ne placeront pas au plus haut. On avait déjà eu droit en 2011 à une version française des travaux à quatre mains de « cette chose à deux têtes » – « l’unique couple comique de la BD ! » – Aline et Robert Crumb, publiée chez Denoël Graphic sous le titre Parle-moi d’amour : un pavé de 250 pages environ, explorant la relation « juif + goy = joy », lui se montrant « timide, sombre, refoulé », et elle « extravertie, dominatrice, ne connaissant pas de limites ». Ayant eu la chance de les rencontrer tous deux à leur domicile parisien (pour un Atelier de création de France Culture, Crumb au musée), le contraste était saisissant. Mais il l’était bien plus encore, si on les croisait séparément. Si l’on avait le désir d’échanger, il valait mieux tomber sur Aline.

« En 1972, à San Francisco, Spain Rodriguez présente Aline Kominsky à Robert Crumb. Par une étrange coïncidence, celui-ci a déjà créé un personnage nommé Honeybunch Kaminski qui, par certains aspects ressemble beaucoup à Aline. Les amis de Robert se mettent alors à l’appeler Honeybunch », autrement dit « mon chou » ou « ma puce », ce qui ne lui plaît pas. Un jour un visiteur, « déboulant dans leur appartement, l’appelle Bunch tout court. Quelque chose comme “le paquet” en français, un truc compact, qu’on peut empoigner. » Aline s’en empare : « Elle sent qu’elle peut se l’approprier, le tordre jusqu’à ce qu’il lui ressemble vraiment ». Aline devient alors, à jamais, la Bunche.
Pas loin d’être intraduisible (sa fille Sophie était probablement la mieux placée pour trouver le ton juste, et les mots appropriés), Sacrée bunche déménage constamment. Aline, qui n’a peur de rien, s’empare de tout, pour dire ce qu’elle a à dire, surtout si ça dérange : si ça ne flatte pas le bon goût – l’important étant d’être vraie : drôle et impertinente. L’intime sans fard, où « bouffe, sexe, mort, douleur, romance, joie » tissent leurs liens, engendre peu à peu un superbe labyrinthe qui nous permet d’entrer dans un cerveau et un corps jamais coincés. Mais ne nous leurrons pas : même si la Bunche se livre « à fond », Aline Kominsky reste mystérieuse. Pour saisir concrètement ce qui l’anime, il faut tenter de se glisser dans sa peau en portant le regard au plus près de son trait (qu’il serait erroné de qualifier de « brut »). Dans sa postface, Hillary Chute insiste sur le fait qu’Aline a « été influencée par des artistes qui plongeaient dans le sombre et l’intime comme Alice Neel, Frida Khalo, James Ensor ou encore Matisse, Picasso et Cézanne. »

Mais trêve de bavardage… L’essentiel étant de relever que la Bunche a été régulièrement « de retour pour vous conter les histoires de [sa] vie sordide ! Et n’oubliez pas, tout est vrai ! », même si on se doute qu’« aucune d’elles n’est la “vraie” réincarnation – toutes le sont », comme l’écrit Hillary Chute, qui ajoute qu’« à l’opposé de l’autodépréciation et de la dépression, cette vision discontinue et flottante de soi et de son potentiel foisonnant sous-tend le travail d’Aline Kominsky-Crumb de la manière la plus positive : elle montre comment les versions différentes de soi-même s’inversent et bougent avec le temps, incarnant ses contradictions pour vivre sa vie de la façon la plus pleine. » Une formidable leçon de liberté.

Et pour finir, une splendeur : Béla sans monde de Simon Roussin aux éditions 2042 (anciennement 2024). Si la majorité des bandes dessinées publiées le sont en couleur, et ce depuis des lustres, peu inventent par la couleur. Aussi faut-il se réjouir quand il se passe quelque chose de ce côté-là, surtout quand cette invention ne procède en rien de ce qui est (ou a été) recherché en peinture. Avec cet album, il s’agit matériellement d’user, et de manière pas simplement habile, d’une contrainte que l’auteur s’est donnée (qu’il avait déjà mise en pratique à plusieurs reprises dans son travail, sans en faire « sa » signature) : travailler avec, nous dit-il, « deux boites de vingt-quatre feutres. Ça peut faire beaucoup mais dedans il y a cinq verts, quatre bleus, quatre violets, donc c’est assez limité finalement. D’autant plus que ça ne se mélange pas vraiment. » Et effectivement, loin de faciliter le travail, ce dispositif anime une réflexion sur le dépôt de couleurs sur une surface de papier, sans repentir possible, à rebours des poncifs de la mise en couleur numérique.

Exercer son regard sur ces 82 pages hautes en couleur ne peut que faire du bien, d’autant plus qu’il se frotte continument, à l’exception de quelques doubles pages qu’on dira « de repos », avec ce que ça raconte, non seulement au premier degré (ce qui dispense « la grande aventure »), mais aussi de manière plus libre, si l’on accepte de frayer dans un entrelacs inextricable de narrations « sourdes » qui sollicitent la mémoire – de l’auteur, comme de ses lecteurs et lectrices en quête de navigation ample et prospective et de divertissement.
Béla sans monde est une suite possible de Lemon Jefferson et la grande aventure, premier livre de Simon Roussin, paru en 2011 chez 2024 et déjà réalisé aux feutres, avec une certaine invention. Ce double retour (au récit d’aventure / aux feutres) m’a conduit à relire ce premier opus, mais seulement après avoir achevé la lecture de ce (provisoirement) dernier, m’assurant ainsi qu’il n’était pas important d’avoir oublié ce qui se tramait dans Lemon Jefferson, Béla sans monde se chargeant, non de rafraîchir les mémoires, mais de leur donner de quoi se remettre au travail : se montrer actives au point de participer à l’élaboration de l’intrigue, fiévreusement apaisée, ou tranquillement agitée, comme on voudra.
Cette histoire – d’un « sans monde » traversé par les effets du temps ; d’un héritier au destin incertain, interagissant avec l’espace organiquement instable – n’a pas à être racontée (à quoi bon dévoiler ce qui est censé procurer par surprise du plaisir, voire quelques frissons). Ou alors, de manière un peu énigmatique en « compressant » l’excellent résumé proposé par l’éditeur : « Après vingt-cinq ans d’exil sur une planète lointaine, le fils de Lemon Jefferson retourne sur ses terres. Il se rend compte que deux siècles et demi ont passé là où il atterrit. Il découvre que son père fut assassiné et que règne aujourd’hui une mystérieuse Dame de Minuit. De traces effacées en ruines chancelantes, de visions chamaniques en récits légendaires, il tente de recoller les morceaux et de se souvenir d’une aventure qu’il ne vivra jamais. » Le résultat sonne plutôt bien (surtout cette dernière phrase). Mais si l’on arrive à se libérer de ses attentes au profit d’une lecture à la fois « naïve » et « critique », on y trouvera « autre chose », au sujet de laquelle on ne pourra, du moins dans un premier temps, que garder silence.

Simon Roussin : « Ce qui me frappe aujourd’hui c’est de voir comment sur un même dispositif de départ, celui de la déconstruction du récit d’aventure classique, Lemon Jefferson et Béla sans monde apportent des réponses totalement différentes. Là où dans Lemon, je jouais encore avec l’exagération des codes du récit en voulant pervertir ce récit de l’intérieur, Béla sans monde est plus désenchanté. Le récit d’aventure ne mène à rien, les personnages n’avancent plus. Le livre a même un mouvement réflexif : le retour de Béla est un voyage dans la mémoire, vers ses origines. » Un peu plus loin dans ce même entretien (agrégé au dossier de presse), Roussin rapporte avoir lu, pendant « la fabrication de Béla », Pour commencer encore, un livre de Georges Didi-Huberman, en dialogue avec Philippe Roux (Argol, novembre 2019), où il est question de la « ressouvenance » : « Une sorte de sur-souvenir, une recherche intérieure, un souvenir de souvenir qu’il compare à une fouille archéologique. » Il nomme aussi Écorces, un des ouvrages les plus brefs, intenses, du même Didi-Huberman, qui, lui, cite Walter benjamin : « Qui tente de s’approcher de son propre passé enseveli doit faire comme un homme qui fouille. Il ne doit pas craindre de revenir sans cesse à un seul et même état de choses – à le disperser comme on disperse la terre, à le retourner comme on retourne le royaume de la terre (Fouille et souvenir). » Au fond, ce qui continue de nous toucher – matériellement et sans faire montre de sentimentalisme – est en lien avec cet art de la mémoire qui, selon Benjamin, est un art « épique et rhapsodique » non sans affinités avec la mélancolie (à suivre)
Hong Sang Soo, La Voyageuse, au cinéma le 22 janvier 2025, distribution Capricci Films
Jean-Christophe Menu, 30/40, L’Apocalypse, janvier 2025, 32 pages, 27€
Aline Kominsky, Sacrée bunche, L’Association, janvier 2025, 216 pages, 35€
Simon Roussin, Béla sans monde, Éditions 2042, janvier 2025, 88 pages, 25€