Une bande originale peut-elle augmenter un film, souligner ses qualités en une seule séquence ? C’est la question qui m’est venue à l’esprit en découvrant la séquence finale de White Noise réalisé par Noah Baumbach, et le titre de LCD Soundsystem, New Body Rhumba.
New body Rhumba, 7 minutes 23 de pur plaisir électro-pop qui ne cache aucune de ses influences perceptibles dès la première écoute. Il faut remonter à Sir Psycho Sexy des Red Hot Chili Pepper pour se faire attraper par un morceau qui tient la distance à ce point, avec une ligne rythmique en état de grâce qui ne lâche plus l’auditeur dès les premières mesures. Le titre convoque sans ciller les B52’s et U2, avec des sonorités accrocheuses et des techniques efficaces : on ressent la guitare métallique de Keith Strickland ou Ricky Wilson (Private Idaho), on croit reconnaître les percussions psychotiques de Fred Schneider ; on pense à la voix de Bono sous distorsion, amplifiée sur Zoostation…
Mais de happé, on en devient hypnotisé en regardant in extenso la scène finale d’un film déjà non identifié. Adapté du livre de Don DeLillo paru en 1985, le long métrage de Noah Baumbach tient à la fois du film de genre, de la satire et de la dystopie où l’absurde règne à chaque plan, dans chaque dialogue et avec des situations et des biais qui assument la transgression et la provocation. Critique de la société américaine et de consommation, de la surmédiatisation, de la famille forcément dysfonctionnelle, attaque en règle contre l’élitisme universitaire (l’un des personnages principaux, joué par Adam Driver est « professeur d’études hitlériennes », une discipline qu’il a lui-même fondée), White Noise déroule ses références cinématographiques avec une verve misanthropique et une esthétique à la Wes Anderson, quand il ne regarde pas du côté de Spielberg ou Lynch.
Retour à la fin du film : la famille franchit les portes d’un hypermarché sur un son court aux faux airs de notification de fermeture de session d’ordinateur. Les portes du magasin se referment et l’emprise peut commencer. Clavier suraigu, ligne de basse en staccato, batterie, guitare, quelques onomatopées en sprechgesang et la voix de James Murphy s’élève :
Yeah, I need a new body, I need a new bodyI need a bit of shape and a toneOoh, oohYeah, I need a new body, I need a new bodyI can’t shake sleeping alone
New Body Rhumba emporte. Surtout, le spectacle des chorégraphies répétitives, saccadées, en mode boucle avec ces mouvements qui reprennent là où ils semblaient devoir s’arrêter et qui captent l’œil pour ne pas le lâcher. On passe d’une saynète à une autre, d’un rayon à un autre, l’ensemble forme un long plan séquence qui embrasse la clientèle dansante incongrue. La voix continue de s’élever, de s’envoler même sur des paroles d’apocalypse inévitable (un des propos du film) au-dessus du spectacle absurde (autre propos du film) des clients et du personnel dont la transe semble infinie. Jusqu’à la note finale, apaisée, qui clôt le film sur ce spectacle hautement métaphorique de nos existences déraisonnables et formatées.
White Noise, de Noah Baumbach. Avec Adam Driver, Greta Gerwig. D’après le livre de Don DeLillo. Netflix 2022.
Don DeLillo, Bruit de fond, traduction de Michel Courtois-Fourcy, 480 p., Babel – Actes Sud, 11,20€
LCD Soundsystem, « New Body Rhumba ». (DFA & Columbia Records).
