© Adishatz / Adieu / crédit photo : Alain Monot

« The truth is never far behind » : le tube de Madonna, parmi ceux qu’entonne Jonathan Capdevielle dans la longue ouverture de son spectacle, jean et sweat informes, canette de soda à la main, pourrait en dire l’objet. Dire une vérité, jamais frontalement, ou dans une frontalité d’autant plus sidérante pour le spectateur qu’elle s’énonce dans un croisement de chansons, de mots dont il doit lui-même, pour une part, reconstruire le sens. Quelque chose pèse sur ce medley d’un adolescent paumé des années 90, un secret, une violence et/ou une quête identitaire, on imagine le pire, il ne sera jamais loin derrière, comme la vérité.

Brigitte/Barbara (Jeanne Balibar)

Pour son troisième long-métrage (Le Stade de Wimbledon, 2000 ; Tournée, 2009 ; La Chambre Bleue, 2013), Mathieu Amalric prend une nouvelle fois le spectateur à revers. Son ami, Pierre Léon, se déclarant vaincu par l’adaptation de la vie de Barbara, sur laquelle il travaillait depuis quelques années avec Jeanne Balibar, la lui propose. Après quelques impasses menaçant le projet, Mathieu Amalric trouve avec son co-scénariste Philippe Di Folco une forme adéquate, en détournant les codes du genre du biopic. Ainsi, mieux qu’une adaptation stricto sensu de la vie de la chanteuse disparue il y a vingt ans, ce film interroge et renouvelle le genre, plus que figé dans ses conventions, pour ne pas dire fatigué, à travers une variation malicieuse du procédé de la mise en abyme.

Yippee! I’m a poet, and I know it
Hope I don’t blow it.
«
I Shall Be Free No. 10 » (1964)

Come writers and critics
Who prophesize with your pen

« The Times They Are a Changin’ » (1964)

Bob Dylan

Un véritable Hurricane a secoué le Nobel… le prestigieux prix en Littérature ayant été remis le 13 octobre 2016 à Bob Dylan (de son vrai nom Robert Allen Zimmerman), l’unicité de cette récompense et conjointe reconnaissance a priori « hors con-texte » du moins décontextualisée et atypique – pourtant murmurée voire pressentie et avancée à tâtons déjà depuis des années – ne manquent pas de surprendre. Pour la première fois depuis sa création en 1901, le Nobel s’est vu décerner à un chanteur et musicien « pour avoir créé de nouvelles formes d’expression poétique au sein de la grande tradition de la chanson américaine » et pour écrire « une poésie pour l’oreille », ce qui a provoqué de vives réactions, tant favorables et enthousiastes qu’adverses et acerbes.

Chocolat © Jean-Philippe Cazier

Avec Rencontrer Looloo, le groupe québécois Chocolat affirme encore davantage l’éclectisme musical déjà présent dans les albums précédents. Si la tonalité générale est rock, voire punk, s’y mêlent également le jazz, le psyché, le Kraut, la ballade, le hard, etc. Le résultat n’en est pas pour autant un pêle-mêle d’influences juxtaposées : grâce à un travail d’arrangement recherché, à l’agencement fin de styles différents à l’intérieur des morceaux, à l’énergie que les musiciens insufflent à chaque composition, aux articulations fines de ces compositions, aux performances vocales impeccables de Jimmy Hunt, l’ensemble rend cohérents des genres musicaux éloignés et les soutient d’une même intensité. Les textes elliptiques, absurdes et souvent drôles, ont comme fil rouge l’histoire d’un dieu venu de l’espace, arrivant sur la Terre au milieu d’une humanité perdue. Si l’histoire, plus évoquée que racontée, semble inspirée de certains aspects du rock psyché ou glam, d’un univers de bd, de la trash-tv pro-ovnis, elle en reprend les éléments de manière à la fois ironique et délirante tout en laissant l’image d’une humanité à la dérive, raccrochée à un sauveur qui ne sauve de rien.
Rencontre avec les cinq musiciens actuellement en tournée – la formation originale ayant été un peu modifiée pour cette tournée – et entretien avec trois des membres de Chocolat : Emmanuel Ethier, Christophe Lamarche-Ledoux et Jimmy Hunt

leonardcohen

Comme David Bowie, Leonard Cohen aura livré un dernier album testamentaire, avant de mourir, à 82 ans : You want it darker. Sombre, toujours plus sombre, alors qu’il avait dû interrompre en 2013 une tournée mondiale entamée en 2008 pour raisons de santé, qu’il venait de perdre sa muse Marianne Ihlen, que tout faisait signe, jusqu’à ses déclarations en interviews vers une fin presque désirée (lire ici celle, crépusculaire, qu’il accorda au New Yorker cet été). Comme Bob Dylan, il aurait pu prétendre au prix Nobel de littérature, tant il contribua, lui aussi, à un fondamental brouillage des frontières entre la chanson et la poésie, lui qui publia par ailleurs plusieurs recueils de poésie et deux romans (Jeux de dames et Les perdants magnifiques). Là s’arrêtent les comparaisons, l’univers de Leonard Cohen est singulier, unique.