Yippee! I’m a poet, and I know it
Hope I don’t blow it.
«
I Shall Be Free No. 10 » (1964)

Come writers and critics
Who prophesize with your pen

« The Times They Are a Changin’ » (1964)

Bob Dylan

Un véritable Hurricane a secoué le Nobel… le prestigieux prix en Littérature ayant été remis le 13 octobre 2016 à Bob Dylan (de son vrai nom Robert Allen Zimmerman), l’unicité de cette récompense et conjointe reconnaissance a priori « hors con-texte » du moins décontextualisée et atypique – pourtant murmurée voire pressentie et avancée à tâtons déjà depuis des années – ne manquent pas de surprendre. Pour la première fois depuis sa création en 1901, le Nobel s’est vu décerner à un chanteur et musicien « pour avoir créé de nouvelles formes d’expression poétique au sein de la grande tradition de la chanson américaine » et pour écrire « une poésie pour l’oreille », ce qui a provoqué de vives réactions, tant favorables et enthousiastes qu’adverses et acerbes.

Chocolat © Jean-Philippe Cazier

Avec Rencontrer Looloo, le groupe québécois Chocolat affirme encore davantage l’éclectisme musical déjà présent dans les albums précédents. Si la tonalité générale est rock, voire punk, s’y mêlent également le jazz, le psyché, le Kraut, la ballade, le hard, etc. Le résultat n’en est pas pour autant un pêle-mêle d’influences juxtaposées : grâce à un travail d’arrangement recherché, à l’agencement fin de styles différents à l’intérieur des morceaux, à l’énergie que les musiciens insufflent à chaque composition, aux articulations fines de ces compositions, aux performances vocales impeccables de Jimmy Hunt, l’ensemble rend cohérents des genres musicaux éloignés et les soutient d’une même intensité. Les textes elliptiques, absurdes et souvent drôles, ont comme fil rouge l’histoire d’un dieu venu de l’espace, arrivant sur la Terre au milieu d’une humanité perdue. Si l’histoire, plus évoquée que racontée, semble inspirée de certains aspects du rock psyché ou glam, d’un univers de bd, de la trash-tv pro-ovnis, elle en reprend les éléments de manière à la fois ironique et délirante tout en laissant l’image d’une humanité à la dérive, raccrochée à un sauveur qui ne sauve de rien.
Rencontre avec les cinq musiciens actuellement en tournée – la formation originale ayant été un peu modifiée pour cette tournée – et entretien avec trois des membres de Chocolat : Emmanuel Ethier, Christophe Lamarche-Ledoux et Jimmy Hunt

leonardcohen

Comme David Bowie, Leonard Cohen aura livré un dernier album testamentaire, avant de mourir, à 82 ans : You want it darker. Sombre, toujours plus sombre, alors qu’il avait dû interrompre en 2013 une tournée mondiale entamée en 2008 pour raisons de santé, qu’il venait de perdre sa muse Marianne Ihlen, que tout faisait signe, jusqu’à ses déclarations en interviews vers une fin presque désirée (lire ici celle, crépusculaire, qu’il accorda au New Yorker cet été). Comme Bob Dylan, il aurait pu prétendre au prix Nobel de littérature, tant il contribua, lui aussi, à un fondamental brouillage des frontières entre la chanson et la poésie, lui qui publia par ailleurs plusieurs recueils de poésie et deux romans (Jeux de dames et Les perdants magnifiques). Là s’arrêtent les comparaisons, l’univers de Leonard Cohen est singulier, unique.

Brigitte Fontaine
Brigitte Fontaine est déroutante. Elle publie Boulevard des SMS, avec le dessinateur Alfred, recueil de maximes empreint d’une poésie résolument moderne. Sur ce Boulevard le trafic est dense, on y croise des papillons, Dieu, la langue française (« aphrodisiaque »), des femmes, des hommes, des bêtes, des cornemusiers, des mille-feuilles et même des tiroirs USB, comme un drôle d’autoportrait diffracté (même si l’image ne lui plait guère)… Brigitte Fontaine nous reçoit chez elle pour nous parler de ce drôle d’univers mais aussi de son admiration pour Bob Dylan, Prince ou Serge Gainsbourg. L’entretien est à son image, hors des clous et zazou, jusqu’à sa conclusion : elle nous fait écouter Kathleen Ferrier chantant Brahms, une de ses chanteuses préférées, avec Billie Holiday et Nina Simone. Décidément, Brigitte Fontaine préfère parler des autres pour se dire, l’une de ses nombreuses élégances.

capture-decran-2016-10-17-a-21-08-02

Depuis quelques jours, les critiques pleuvent sur l’attribution du Nobel de littérature à Bob Dylan : on exige que celui-ci regagne le périmètre clos qu’il n’aurait jamais dû quitter – celui de la chanson – pour que continue à exister inaltéré, pur, cet autre périmètre tout aussi clos que serait la littérature. Pour que la littérature existe, il faut que ce que fait Dylan ne soit pas de la littérature. La logique est celle, simpliste, de l’identité : si a est aussi b, alors il n’est plus lui-même, ne peut plus exister en tant que a. Les « pro » et les « anti » s’affrontent pour déterminer si Dylan est de la littérature ou si les deux sont contradictoires. La question telle qu’elle est posée ne me paraît pas très intéressante – et, étant donné son silence depuis que le prix Nobel lui a été attribué, sans doute n’intéresse-t-elle pas non plus Bob Dylan.

dylan-2

Bob Dylan vient de recevoir le prix Nobel de littérature 2016. Au-delà de la surprise sur le moment (même si son nom revenait depuis des années parmi les favoris), du ballon de baudruche de la soi disant modernité qu’il y aurait à couronner la chanson (dont les liens avec la littérature remontent à la nuit des temps…), Bob Dylan, donc, ou comme l’écrivait François Bon qui donne peut-être là les clés de ce choix : « Dylan comme masque obscur de nous-mêmes.
Des vies comme celles de Bob Dylan sont des dépôts où condense toute une époque, un miroir des questions que se pose une société sur elle-même, mais qui ne se révèle que rétrospectivement ».

Carole Zalberg
Carole Zalberg

Carole Zalberg est romancière, parolière, auteur de romans pour la jeunesse (Je suis un arbre, J’aime pas dire bonjour, Le Jour où Lania est partie). Elle est notamment l’auteur d’une « Trilogie des Tombeaux », A défaut d’Amérique, L’Illégitime et Feu pour feu. Elle a récemment publié A la trace et Chez eux vient de sortir en poche chez Babel. Elle nous livre ici son abécédaire.