Chocolat on the rock : Entretien avec le groupe Chocolat

Chocolat © Jean-Philippe Cazier

Avec Rencontrer Looloo, le groupe québécois Chocolat affirme encore davantage l’éclectisme musical déjà présent dans les albums précédents. Si la tonalité générale est rock, voire punk, s’y mêlent également le jazz, le psyché, le Kraut, la ballade, le hard, etc. Le résultat n’en est pas pour autant un pêle-mêle d’influences juxtaposées : grâce à un travail d’arrangement recherché, à l’agencement fin de styles différents à l’intérieur des morceaux, à l’énergie que les musiciens insufflent à chaque composition, aux articulations fines de ces compositions, aux performances vocales impeccables de Jimmy Hunt, l’ensemble rend cohérents des genres musicaux éloignés et les soutient d’une même intensité. Les textes elliptiques, absurdes et souvent drôles, ont comme fil rouge l’histoire d’un dieu venu de l’espace, arrivant sur la Terre au milieu d’une humanité perdue. Si l’histoire, plus évoquée que racontée, semble inspirée de certains aspects du rock psyché ou glam, d’un univers de bd, de la trash-tv pro-ovnis, elle en reprend les éléments de manière à la fois ironique et délirante tout en laissant l’image d’une humanité à la dérive, raccrochée à un sauveur qui ne sauve de rien.
Rencontre avec les cinq musiciens actuellement en tournée – la formation originale ayant été un peu modifiée pour cette tournée – et entretien avec trois des membres de Chocolat : Emmanuel Ethier, Christophe Lamarche-Ledoux et Jimmy Hunt

Chacun d’entre vous ne fait pas de la musique qu’au sein de Chocolat, mais vous faites aussi partie de nombreux autres projets, Jimmy avec ses albums en solo, les autres musiciens avec différents groupes, Christophe composant également de la musique de films, etc. Vous vous retrouvez périodiquement au sein de Chocolat pour faire de la musique ensemble, faire des concerts, des disques. Jusqu’à présent, vous avez réalisé un EP et trois albums dont le dernier, Rencontrer Looloo, est sorti à la fin de 2016. Que représente ce groupe pour vous à côté de vos autres activités ?

Jimmy : Même si en 2014 on a fait un premier album, au départ il s’agissait surtout de faire de la musique entre amis, de s’amuser. Dans la foulée du premier album, on a pas mal tourné, puis on a fait un autre album. On est passés d’un projet un peu secondaire à un projet plus prioritaire. Mais tout le monde continue de faire ses trucs par ailleurs.

Emmanuel : C’est peut-être notre groupe le plus rock, même si ce n’est pas nécessairement un groupe de rock classique.

Christophe : C’est le projet pour lequel le travail d’équipe est le plus réel. Tout le monde joue son rôle, chacun a une place importante. Dans d’autres projets, je peux être amené à presque tout faire reposer sur mes épaules. Avec Chocolat, c’est complètement différent. C’est une vraie bande, un vrai groupe, tout le monde travaille beaucoup.

Ce qui est frappant dans vos discographies respectives, mais aussi avec Chocolat, c’est que la musique que vous faites est très éclectique. Si, par exemple, on regarde tes albums en solo, Jimmy, ce sont des albums qui laissent une grande place au folk, à des morceaux plus pop. Les albums de Chocolat sont aussi, de l’un à l’autre, musicalement variés. Et le dernier mêle des genres différents : rock, punk, jazz, etc. D’où vient cet éclectisme, l’envie d’explorer des directions aussi diverses ?

Jimmy : Ce sont les styles de musique que j’ai écoutés et que j’écoute : le jazz, le punk, le hard-rock, la chanson. J’essaie de mélanger les éléments que j’aime le plus, de reproduire des morceaux que j’aime dans chaque genre, de les coller ensemble et de m’arranger pour que ce soit pertinent. Quand je veux que telle chanson ne soit pas simplement une chanson, j’ajoute une intro de Krautrock et si je vois que le morceau devient trop du Krautrock, je peux ajouter un autre élément provenant d’ailleurs.

Est-ce que l’aspect très rock de Chocolat n’est pas aussi apporté par les autres membres du groupe ?

Jimmy : Quand je compose, c’est seulement guitare et voix, guitare classique et voix…

Emmanuel : Certains amateurs de musique aiment se définir à l’intérieur d’un genre et passent leur vie à être définis par ce genre-là, à approfondir leur connaissance de ce genre particulier : « Je suis Mod », « je suis amateur de musique garage », etc. Mais à la longue, ça devient un peu redondant. Nous, on aime tout.

Jimmy : Dans un seul genre, on s’ennuie vite. On aime la musique en général, on se remet en question, on essaie des trucs qu’on ne maîtrise pas…

Si dans d’autres groupes on peut voir à l’œuvre telle ou telle influence particulière, avec Chocolat on n’a pas ce qui serait seulement des influences mais des usages de styles musicaux différents, des changements de genre d’un morceau à l’autre, d’un album à l’autre, et à l’intérieur d’un même morceau ou d’un même disque. Le style des textes change également et ta voix se modifie aussi, emprunte plusieurs styles et tessitures… Comment vous êtes-vous rencontrés ? Chacun d’entre vous était déjà engagé dans des projets musicaux…

Jimmy : Christophe fait partie du groupe depuis le début, avant même que ce soit un groupe. Ce serait d’ailleurs intéressant de réécouter ce que l’on a enregistrés à l’époque, avant que l’on fasse des disques. Il y avait une vibe Yes ou Genesis

Christophe : Mais avec un son garage

Jimmy : Pour Emmanuel, on s’est rencontrés vers 2009. Je faisais mes trucs en solo et lors d’un show auquel il participait aussi on s’est parlé dans les loges, et on a parlé de musique. Mais c’était après la création de Chocolat. J’ai joué en solo avant Chocolat mais j’ai continué également après. J’ai enregistré en homme-orchestre un album plutôt obscur…

Par rapport à ton travail en solo, qu’est-ce qui t’a donné envie de faire partie d’un groupe ?

Jimmy : Ce sont les mêmes raisons qui font que j’aime encore ça. Il y a une dimension tribale dans la musique, ça se partage. Vouloir faire une carrière solo, c’est un peu absurde puisqu’en fait tu n’es jamais seul, tu es toujours dans un groupe en studio, etc. En un sens, c’est plus naturel pour moi d’être dans un groupe et de l’assumer. Le côté humain est aussi au même niveau que celui-ci de la musique, il y a les deux choses à égalité.

Même si vous utilisez beaucoup de styles et de références différents, est-ce qu’il y aurait cependant un musicien ou un groupe qui vous aurait particulièrement donné envie de devenir vous-mêmes musiciens ?

Emmanuel : A l’adolescence, quand on a commencé à faire de la musique ? Moi, je viens du classique. Je joue du violon depuis l’âge de trois ans. J’avais des parents motivés qui avaient la patience de pousser leur enfant. Une fois ado, j’ai commencé à écouter les Rolling Stones, les Stooges et quand tu écoutes les Stooges, ça t’amène à John Coltrane…

Vous avez tous une formation classique, avec un passage par le conservatoire ?

Jimmy : Non, je suis autodidacte.

Christophe : Et moi je viens du jazz…

Emmanuel : Pour moi, ce serait impossible d’indiquer un artiste déterminant par lequel j’aurais eu envie de devenir musicien. Le moment où j’ai compris que je pouvais jouer autre chose que du jazz, c’est quand j’ai écouté Daft Punk. C’est un point marquant pour moi, mais il y en a eu beaucoup d’autres, des centaines.

Jimmy : Je crois que c’est de voir des groupes jouer qui m’a donné le goût. Dans la ville où j’étais, qui est une banlieue collée sur d’autres banlieues, il y avait des « Maisons des jeunes » où jouaient des groupes de jeunes, des punks pas nécessairement bons. J’étais pas très fan de leur musique mais j’étais impressionné de voir l’énergie d’un groupe qui joue. C’est l’énergie, et d’entendre la musique en live, qui me plaisait. Jeune adolescent, j’ai beaucoup aimé Bad Music for Bad People des Cramps. La première fois que j’ai entendu ça, je n’imaginais pas qu’un son comme celui-ci pouvait exister. Il y a eu aussi Psychocandy de Jesus and Mary Chain. Un ami de mon frère, quand j’étais jeune, l’avait laissé chez mes parents, il avait oublié le disque. Je l’ai mis sur la platine et j’ai pensé que l’aiguille était brisée à cause du son que ça faisait, très noise. J’étais naïf, je comprenais pas ce qui se passait. Mais j’ai aussi écouté de la chanson française, du jazz, du métal. Mon frère écoutait du métal et j’écoutais ça avec lui : Iron Maiden, Metallica, etc. Quand tu aimes la musique, ton parcours est forcément sinueux. Quand tu n’es pas dans un truc identitaire, tu es curieux, tu essayes ceci puis cela. C’est ce qu’on fait dans le groupe.

Qui compose les morceaux ?

Jimmy : On compose tous, on arrange…

Emmanuel : Mais la base des chansons, les accords, les paroles viennent de Jimmy. Il y a au départ des éléments avec la guitare classique et la voix, et après on fout le bordel…

A partir de cette base, comment se fait le travail d’élaboration des morceaux ?

Emmanuel : Pour les deux derniers albums, on a fait ça directement en studio. Je sais pas où on a trouvé le budget. Ça été a été assez rapide, on a répété deux ou trois fois…

Vous improvisez à partir de ce qu’apporte Jimmy ?

Christophe : En fait, on se décide très rapidement. On fait deux ou trois répétitions avant d’aller en studio. La question que l’on se pose est : qu’est-ce qu’on joue ? quel style de morceau ? Ensuite, en studio, c’est assez rapide. On ne questionne pas quarante fois ce que chacun fait. On se fie à ce que l’on entend, si ça nous plaît on avance, le pied sur le gaz…

Jimmy : J’arrive avec des compositions mais pas avec l’idée de ce que chacun devrait faire et comment. Tout le monde s’approprie le morceau.

Emmanuel : Il y a des groupes qui répètent tous les jours ou deux, trois fois par semaine. Nous, on ne travaille pas du tout comme ça…

Christophe : Le travail qui est long, par contre, est celui qui commence une fois que la base est enregistrée. Là, ça nous prend beaucoup de temps. On rajoute beaucoup de détails, on fait un vrai travail d’arrangement, sur les finitions. C’est un travail qui pourrait être interminable.

Pour les textes, c’est la même façon de travailler ou tu les écris en totalité ?

Jimmy : Oui, j’écris tous les textes.

Les autres n’ont pas le droit ?

Jimmy : (Rires) Je ne crois pas que ça les intéresse…

Christophe : Ça nous intéresse, mais dans ce groupe-là personne ne se mêle de ce que font les autres. Chacun fait ce qu’il a à faire, et si vraiment ça ne fonctionne pas on en discute ensemble.

Jimmy : Ça m’arrive, avant de répéter ou d’aller en studio, de me rendre compte que j’ai un texte qui n’est pas très bon. En fait, c’est lorsqu’on l’essaye ensemble que je me rends compte de la valeur ou non du texte que j’ai fait.

Qu’est-ce qui te plaît dans le fait d’écrire des textes ? Pour toi, c’est très différent par rapport à la composition de la musique ?

Jimmy : Si j’ai une musique intéressante, le texte vient en jouant la musique. Quand j’écris un texte à part de la musique, ce que j’écris est souvent moins intéressant. Je m’obstine à écrire des textes comme ça, je ne sais pas pourquoi, alors que c’est moins bien. Le plus souvent, c’est en travaillant sur une musique que les mots me viennent en rapport avec celle-ci. A partir de là, j’ai l’idée d’un texte qui a du sens avec telle musique. Les deux sont finalement très liés l’un à l’autre. Je ne sais pas si j’ai le goût d’écrire. Quand j’ai trouvé le texte, c’est le moment avec le plus de plaisir. Mais avant ça, c’est un peu chiant…

Dans tes albums en solo, tes textes sont plus développés que dans Rencontrer Looloo, le dernier album du groupe, où les textes sont plus brefs et elliptiques. Ce ne sont pas des textes narratifs mais davantage « sonores », le son guidant le texte et le sens. Par exemple, lorsque tu chantes « On est meilleurs qu’R.E.M. », on voit que « R.E.M » est sonorement appelé par « MeillEuRs », ou l’inverse. Dans « Ah ouin », il y a cette phrase d’anthologie, très drôle : « t’es pas belle mais t’es sexy, tu r’ssembles un peu au Mahatma Gandhi ». Dans ce cas, c’est la rime qui conduit le texte…

Jimmy : Oui, c’est un peu comme un instrument. Je travaille avec la sonorité, le rythme dans la langue. Et je m’arrange pour que l’image soit captivante, que ce ne soit pas juste des sons gratuits. Je vois ça un peu comme des photos, comme si j’assemblais plusieurs photos…

Est-ce qu’il y a des auteurs ou des paroliers dont tu te sens proche dans ta façon d’écrire ?

Jimmy : C’est banal à dire, mais dans les francophones, bien sûr, Serge Gainsbourg. Ce qui m’intéresse surtout dans sa façon d’écrire, c’est le minimalisme et le rythme. C’est moins la surface de ses textes qui m’intéresse que ce travail de fond par lequel la musique et le texte sont, chez lui, indissociables. Tu peux prendre les textes de Gainsbourg en eux-mêmes et ce sont des beaux textes, mais ils fonctionnent vraiment avec la musique. Il y en a certainement d’autres, et j’aime aussi la littérature, des poètes, la façon dont certains écrivains amènent des choses un peu tordues, ambiguës, mais qu’en même temps ce soit beau.

Dans ton album Maladie d’amour, il y a une chanson sur Christian Bobin…

Jimmy : Bobin, c’est particulier, tout le monde n’aime pas. Certains doivent le voir comme un ringard catho, mais je trouve ce qu’il fait intéressant…

Est-ce qu’il y a d’autres arts qui vous attirent et éventuellement vous servent pour ce que vous faites dans la musique ?

Emmanuel : Je m’intéresse plus aux arts visuels, je ne suis pas un grand lecteur même si je me force pour lire plus…

Christophe : Pour moi, presque tous les arts. Beaucoup de littérature, de la philosophie, les arts technologiques, ce qui concerne l’intermédia, le cyberart. Je m’intéresse aux auteurs qui philosophent mais à travers un langage très littéraire, comme Camus. Ou, également, Borges. C’est ça qui m’intéresse dans la littérature, plus que de simples fictions. Les livres qui m’attirent concernent le sens, la vérité, expliquent l’univers…

Est-ce que Rencontrer Looloo est un disque philosophique ?

Jimmy : (Rires). Qui explique l’univers ? Non…

Comment tu résumerais l’histoire ? Parce que c’est un album avec un fil rouge…

Jimmy : Ça part de l’idée qu’avant nous, il y a eu des civilisations plus puissantes, plus évoluées, et nous on serait une espèce de sous-produit. Nous sommes dans une mauvaise période et on est mal foutus, désaxés. Je me sers des pyramides en Afrique et en Amérique du sud qui auraient été connectées, ce genre de trucs… C’est un peu notre album dans le style « I want to believe »…

On peut voir cet album, de manière immédiate, comme une chose assez délirante, où l’imagination et l’humour sont débridés – et c’est bien sûr ce qu’il est… L’histoire de Looloo, une espèce d’être qui vient du cosmos, m’a fait aussi penser à Ziggy Stardust. Mais il y a aussi une représentation d’une humanité qui est perdue, qui est dans l’attente de quelque chose…

Jimmy : C’est un peu redondant de dire ça, mais dans le monde actuel, on est dans une sorte de vide spirituel. Nous nous sommes perdus dans l’idée d’assouvir nos désirs en consommant, dans l’individualisme. Rencontrer Looloo reprend à sa façon le thème de l’unification, sans les religions dont nous nous sommes débarrassés. On a aujourd’hui besoin de quelque chose et ce qui est sûr, c’est que les réponses ne sont pas dans le capitalisme…

Looloo serait une espèce de sauveur ?

Jimmy : Non, c’est une autre déception. C’est un dieu qui arrive sur la Terre avec ses pouvoirs, ses vaisseaux, avec de la drogue magique. Il est décevant parce qu’en débarquant ici, tout ce sur quoi il flashe, qu’il trouve super cool, c’est le plus corrompu. Il aime le cherry coke et le hard rock – c’est un peu plat comme dieu…

Pourquoi faites-vous le choix de chanter en français ?

Christophe : Les gens qui sont francophones mais qui chantent en anglais s’identifient plus à ce qu’ils écoutent davantage, c’est-à-dire des groupes anglais et anglophones et à l’univers qui va avec. Peut-être, aussi, que ces groupes se disent qu’ils vont avoir davantage de succès en chantant en anglais. Nous, nous faisons le choix de chanter en français parce que c’est d’abord, de manière immédiate, notre langue.

En tant que groupe vivant au Québec, avec la proximité de la partie anglophone du Canada, la présence de la langue anglaise au Québec, vous auriez pu choisir de chanter en anglais, non ?

Christophe : Beaucoup de Québécois ont un anglais très mauvais, on n’est pas tous bilingues.

Jimmy : Il y a une loi qui a été votée pour préserver la langue française, pour utiliser les deux langues dans l’affichage public, etc. Ça pousse aussi les anglophones à parler français… Mais en tant que groupe, on n’est pas dans un truc politique. Pour ma part, je ne suis pas capable d’écrire en anglais. Je parle anglais mais je ne me sens pas capable d’écrire un texte comme je le voudrais, qui me parle, en anglais. Le choix de chanter en français n’est pas non plus esthétique, c’est que vraiment l’anglais pour moi n’est pas aussi fluide que le français… Il faut écouter de la musique Cajun, la musique de la Nouvelle Orléans. Il y a une vieille compilation qui s’intitule Les Haricots sont pas salés, avec des tonnes de chanteurs francophones de la Nouvelle Orléans. Ils massacrent le français, comme les Acadiens le font aussi, et ils l’articulent d’une autre façon que ce que font les français et les québécois francophones. Tout ça me guide un peu pour l’écriture des textes et l’articulation avec une musique rock…

Je me souviens, quand j’étais petit, il y avait souvent des chanteurs québécois qui passaient à la télévision, comme Robert Charlebois ou Gilles Vigneault. Leur volonté de chanter en français était aussi une volonté politique. Il n’y a pas cette dimension chez vous ?

Jimmy : Pour eux, c’était un choix identitaire, mais pas pour nous.

Christophe : Mais on ne s’en moque pas non plus. Ça a été un mouvement important, même si l’idée que le Québec peut devenir un pays a perdu beaucoup de terrain. L’attachement à la langue française, à la culture québécoise a été et demeure important.

Emmanuel : Aujourd’hui, ce n’est pas que l’on ne croit plus à l’importance de tout ça, mais ça ne s’inscrit plus forcément dans un mouvement nationaliste.

Jimmy : Sans vouloir tomber dans des clichés, on peut dire quand même que le français est une belle langue. C’est vrai que c’est une langue subtile, avec laquelle il y a un humour particulier que l’on ne retrouve pas en anglais. Boris Vian écrivait des textes absurdes, situés à un degré que l’on trouve difficilement en anglais…

Emmanuel : Ce qui est quand même beau dans le fait de chanter en anglais, c’est que partout dans le monde des gens chantent en anglais, même si ce n’est pas leur langue, comme une sorte d’universalité…

Le fait que vous chantiez en français n’est pas un obstacle pour le groupe, sa diffusion ?

Emmanuel : Quand on joue aux États-Unis, ça ne pose pas de problème.

Jimmy : Il y a aussi que les gens n’écoutent pas forcément les paroles. Ce qui les intéresse, c’est autre chose et qu’ils retrouvent dans notre musique.

Beaucoup de gens en France écoutent de la musique anglo-saxonne alors qu’ils ne comprennent rien aux paroles…

Jimmy : J’ai passé ma jeunesse à imiter des sons que j’entendais dans des chansons, en écoutant Guns N’Roses par exemple. Je reproduisais les sons, c’était même pas des mots, mais dans ma tête c’était excellent. J’avais l’impression de capter ce qu’ils disaient et qui était pour moi comme un doigt d’honneur, dans le genre : « fuck you, yeah ! », mais je comprenais pas vraiment ce qu’ils racontaient.

Christophe : Les anglophones commencent à vivre ça eux-mêmes. C’est peut-être un exemple ridicule mais, dans les dernières années, il y a eu le « Gangnam style ». Les gens étaient prêts à reprendre la chanson, à faire des sons sans avoir aucune idée de ce qu’ils racontaient…

Jimmy : Il y a beaucoup d’Américains qui adorent Gainsbourg sans rien comprendre aux textes. Ou Françoise Hardy. Ou Polnareff. Ils trouvent que c’est beau. Les Américains ont une relation particulière avec le français, une sorte de relation d’amour qu’ils n’ont sans doute pas avec d’autres langues. De même que les Français ont une relation d’amour avec les Américains. Pour les Américains, on est des voisins mais en même temps des espèces d’Américains francophones et, auprès d’eux, on profite aussi de ça, du fait de parler français. Même si les gens qui aux Etats-Unis écoutent notre musique ou viennent au concert sont sans doute plus intéressés par notre musique que par ce que l’on raconte…

Je ne sais plus où j’ai vu ça, mais j’ai lu qu’au Québec la situation économique des groupes, des musiciens était difficile, du fait de l’exiguïté du marché local. Est-ce que c’est quelque chose que vous ressentez aussi ?

Christophe : C’est un peu partout pareil, non ? Il y a un démantèlement de la vieille industrie qui est très paniquée parce qu’il lui faut le pouvoir alors qu’ils n’en ont plus autant qu’avant. Les artistes qui dans les années 80 ou 90 vendaient beaucoup de disques, qui avaient leur chalet, leurs deux maisons, paniquent parce que ça a changé. Pour nous, rien n’a changé.

Emmanuel : Les gens qu’on entend le plus sur cette situation, ce sont ceux qui ont le plus d’argent, qui ont le plus à perdre.

Chocolat © Jean-Philippe Cazier

Est-ce que l’argent, dans votre activité de musiciens, c’est quelque chose que vous prenez en compte ?

Jimmy : Si on le prenait en compte, on ferait une autre musique…

Christophe : Ce qui est bien dans notre milieu, c’est que tu peux te débarrasser des gens qui ne sont pas là pour les bonnes raisons, c’est-à-dire qui sont juste là pour faire de l’argent.

Jimmy : Tant qu’on peut se nourrir, payer notre loyer et avoir un peu d’argent, pour nous ça va, on peut continuer sans chialer sur le fait que ça ne paye pas tant que ça. On n’est pas des punks no future non plus, si ça payait mieux, pourquoi pas ? Mais la paye que l’on a d’abord, c’est le bon temps que l’on prend à faire ce que l’on fait. Et de rencontrer un public qui n’est pas juste là pour consommer de la musique comme autre chose…

Vous êtes actuellement en tournée en France. Quelle différence y a-t-il pour vous entre un morceau live et le même morceau enregistré ?

Christophe : Dans un album, on peut se permettre de faire tout ce qu’on veut. En concert, c’est différent, on est dans une approche plus immédiate. Parfois, on improvise, on voit si ça marche ou pas…

Chocolat, Rencontrer Looloo, novembre 2016.

Les prochaines dates de la tournée :
18 avril, Mondo Bizarro, Rennes.
19 avril, La Sirene, La Rochelle.
20 avril, 106, Rouen.
21 avril, Maison Folie Wazemmes.
22 avril, Home Plugged, Bruxelles.
23 avril, Gigors Electric, Gigors.
24 avril, La Cave Bautin, Die.
25 avril, Sonic, Lyon.
26 avril, Le Circus, Lille.
27 avril, Pôle Étudiant de l’Université de Nantes, Nantes.
28 avril, Le Galion, Lorient.
20 mai, Boquébière, Sherbrooke, QC.
29 mai, Monkey Bar, Burlington, VT.
1er juin, Slash Run, Washington.
2 juin, The Sound Hole, Philadelphia.
3 juin, Baby’s All Right, Brooklyn, NY.
4 juin, Berlin, New York, NY.
6 juillet, Festival d’été de Québec, Québec, QC.
22 juillet, Le Festif, Baie St-Paul, QC.