Nobélisé, Bob Dylan hors les murs :/ La musicalité des mots murmure / Dans l’antichambre de la littérature

Yippee! I’m a poet, and I know it
Hope I don’t blow it.
«
I Shall Be Free No. 10 » (1964)

Come writers and critics
Who prophesize with your pen

« The Times They Are a Changin’ » (1964)

Bob Dylan

Un véritable Hurricane a secoué le Nobel… le prestigieux prix en Littérature ayant été remis le 13 octobre 2016 à Bob Dylan (de son vrai nom Robert Allen Zimmerman), l’unicité de cette récompense et conjointe reconnaissance a priori « hors con-texte » du moins décontextualisée et atypique – pourtant murmurée voire pressentie et avancée à tâtons déjà depuis des années – ne manquent pas de surprendre. Pour la première fois depuis sa création en 1901, le Nobel s’est vu décerner à un chanteur et musicien « pour avoir créé de nouvelles formes d’expression poétique au sein de la grande tradition de la chanson américaine » et pour écrire « une poésie pour l’oreille », ce qui a provoqué de vives réactions, tant favorables et enthousiastes qu’adverses et acerbes.

Devons-nous y voir le signe de la mort de la littérature ? Cette attribution historique sonne-t-elle le glas de cette discipline ou de la crédibilité de ce prix? Ce choix inattendu venant témoigner d’un élargissement de la définition des œuvres littéraires est-il si audacieux et risqué ou finalement, à y regarder de plus près, bien plus cohérent qu’il n’y paraît? Le problème de fond concerne la légitimité ainsi que le mérite d’une nomination pour le moins étrange dans le domaine – qui se voudrait ou serait perçu, peut-être et à tort – ordinairement bien cadré de la littérature.

« Things Have Changed » : (Les réactions)

Bob Dylan distingué par cette récompense mondiale qu’est le Prix Nobel de littérature, 23 ans après le dernier auteur américain en date en la personne de Toni Morrison, succède ainsi à la journaliste et personnalité littéraire russe dissidente Svetlana Aleksievitch qui avait été récompensée l’année précédente pour son œuvre « polyphonique, mémorial de la souffrance et du courage à notre époque » et des livres à la facture non classique, retranscrivant une collection de récits de vie et témoignages de l’intimité d’anonymes ayant traversé les ères soviétique et postsoviétique.

Par une étrange coïncidence, le même jour, quelques heures avant la proclamation du résultat, était annoncée la disparition de Dario Fo, autre Nobel sortant également de l’ordinaire : homme de théâtre et dramaturge satirique proche de la scène et de la rue ayant exploré, en fabulateur et funambule, les registres de la commedia dell’arte et de la farce médiévale, saltimbanque contestataire, auteur anticonformiste et acteur populaire soucieux des textes, engagé et anarchiste dénonciateur du capitalisme qui secouait et dérangeait les consciences, cet artiste reconnu internationalement aura sûrement déblayé, préfiguré et ouvert la voie vers cette décision, sachant qu’en 1997 cette précédente récompense avait déjà scandalisé l’Italie et les puristes. L’analogie entre les deux nobélisés ne peut passer inaperçue ni être écartée.

Il s’agit là de deux antécédents de littérature engagée nobélisée inhabituels, audacieux et non des moindres. Le Nobel de littérature n’en est donc pas à sa première controverse et attribution ne faisant pas l’unanimité, ni à être conspuée. Ces trois auteurs ne se conforment pas au modèle courant ou classique d’hommes ou de femme de lettres. Et pourtant, ensemble, ils semblent dessiner voire amorcer une tendance. Pour rappel, le Nobel de littérature inclut également dans la liste de ses lauréats primés trois philosophes, un historien et même un homme d’État. Il ne s’agit donc pas là de ce qui serait une première « fausse note », d’un faux pas ou d’un impair, insolite et unique, venant enrayer une machine bien rodée sur une seule voie et sans surprises aucunes. La nouveauté ne semble pas à chercher du côté d’un choix atypique mais résider davantage dans le fait d’avoir puisé dans le domaine musical et d’avoir distingué un chanteur également auteur-compositeur-interprète-poète.

Les lauréats du Nobel de littérature ont toujours une coloration, une signification et une symbolique politique plus ou moins prononcées, étant toujours décernés à des personnalités engagées, pour des prises de position politiques, s’adressant à un pays ou à un régime politique. Cela relève du politique autrement, par le bas, autrement dit par le biais du culturel qui se fait arme et porte-étendard de causes. « Politique » étant alors à entendre dans son acception large, à savoir tout ce qui concerne la société tant dans son fonctionnement que dans ses travers et dérives, dans le vivre ensemble et la vie de la cité (polis). Nul doute que la campagne présidentielle américaine de 2016 ayant grandement mobilisé l’attention mondiale ait été liée pour partie à ce choix. Il semble évident que l’Académie de Stockholm a voulu envoyer un message et un signe à l’Amérique, à ses citoyens et plus largement à tous les partisans de la démocratie et de la liberté d’expression. L’ex-président des États-Unis Barack Obama, grand admirateur de toujours n’ayant jamais caché son inclination pour les chansons engagées de
l’« un de ses poètes préférés » et, citant « Maggie’s Farm » comme sa préférée — qu’il a d’ailleurs mise en avant dans la campagne de 2016 —, il a félicité et salué
« un Nobel tout à fait mérité. »

Un prix Nobel étant une institution, la plus prestigieuse récompense, de fait la plus médiatisée au monde, la polémique n’est jamais bien loin et le consensus voire l’adhésion totale presque jamais de mise. Évidemment, les critiques d’un prix orienté et américano-occidentalo-centré sont fondées. Mais, c’est bien un déchaînement d’expressions verbales des plus fleuries qui a accompagné et salué l’attribution du Nobel de littérature à celui qui chante « Don’t follow leaders » dans « Subterranean Homesick Blues ». Le retentissement, voire le séisme médiatique qui a suivi l’annonce du résultat a donné lieu à un déferlement de critiques, nombreuses et variées, tant enchantées, élogieuses et de liesse qu’incendiaires, féroces et acides criant au scandale, les prises de position ayant fusé entre effervescence et agacement, tout le monde y est allé de sa plume ou de son clavier… Il faut dire que l’événement et le pavé dans la marre sont de taille. Il est impossible de recenser tous les écrits de la presse internationale, leur nombre étant par trop prolifique. À titre d’exemple, le New York Times à lui seul a publié sur le même sujet des articles les plus divers et opposés. Nul doute, ce choix a fait polémique, embrasant les esprits et créant le débat. Une grande part des personnalités de la scène musicale a salué l’audace de ce prix. Les réactions plus mitigées sont surtout provenues de la sphère littéraire et éditoriale ainsi que de la part des intellectuels.

Bob Dylan

L’un des derniers représentants de la Beat Generation, Lawrence Ferlinghetti, ravi, a complimenté celui qu’il présente et qu’il a toujours considéré comme un poète avant tout, précisant qu’il n’avait aucun doute du mérite à remporter une telle distinction affirmant que le chanteur est le vrai et unique héritier de la Beat Generation au 21e siècle. Par ailleurs, les manifestations d’enthousiasme ont salué une reconnaissance parfois tant attendue. Effectivement, depuis 1996, Gordon Ball, professeur de littérature et spécialiste de la Beat Generation au Virginia Military Institute n’a cessé d’insister sur l’appel lancé par certains en vue de remettre ce prix au chanteur-poète et de justifier une telle demande, précisant que cette idée lui venait du journaliste norvégien Reidar Indrebø et de l’avocat Gunnar Lunde qui l’auraient contacté par le bais d’Allen Ginsberg qui à l’époque avait apporté son soutien à cette requête. Ce prix ne semble alors plus une surprise et encore moins une nouveauté, ayant été préparé et venant exaucer un vœu prononcé depuis longtemps.

Ce prix ultime accordé à Bob Dylan vient en effet couronner une liste déjà impressionnante de reconnaissances, à savoir sur un total de 46 nominations hétéroclites depuis 1963, 12 victoires aux Grammy Awards, un Golden Globe Award et un Oscar respectivement en 2000 et 2001 pour sa chanson « Things Have Changed » écrite pour le film Wonder Boys (Curtis Hanson, 2000) dans lequel il est largement question de littérature, d’écriture et de romans —, le prix Pulitzer en 2008 pour ses Chroniques (Chronicles, Volume One, 2004, premier volet d’un triptyque autobiographique), la Medal of Freedom reçue en 2012 des mains du président Barack Obama et la Légion d’honneur française en 2013. Il a par ailleurs été nommé docteur honoris causa de la prestigieuse Université de Princeton. À la lumière de ces distinctions, le Nobel semble en partie moins déplacé et insolite, venant ainsi s’insérer dans une certaine continuité et même une suite assez cohérente. Le prix Pulitzer semblait déjà préparer la voie vers le Nobel : il avait alors été récompensé pour son « impact profond sur la musique populaire et la culture américaine, marqué par des paroles d’un pouvoir poétique extraordinaire ». Bob Dylan a injecté dans la folk un sens de lyrisme, les mots étant primordiaux pour lui.

Dans le documentaire No Direction Home (2005) que lui a consacré Martin Scorsese, lorsque lui est demandé êtes vous un chanteur ou un poète ?, celui qui déclare que son seul « rôle, c’est de durer longtemps » se définit « plutôt comme un chanteur qui fait danser », « a song and dance man ». Bob Dylan ne laisse jamais indifférent, les attaques à son encontre étant tout aussi virulentes que l’encensement est fort. Réactions vives et avis très tranchés ont toujours accompagné sa carrière, alors a fortiori l’attribution du Nobel de littérature. Anticonformiste, indéfinissable, revêche à toute tentative d’enfermement dans divers rôles à endosser, réputé réfractaire à toute étiquette, gardant et préservant jalousement sa liberté même s’il a toujours accepté les prix lui étant décernés, il a fini par accepter cette récompense ultime, reconnaissant ainsi — à sa manière fort atypique et fidèle à sa formule « I’m Not There » — être le premier musicien à entrer dans ce cercle littéraire mondial très fermé. En effet, après avoir gardé le silence durant les quinze jours consécutifs à l’annonce, consacrés à sa tournée où il achevait chaque concert par « Why Try To Change Me Now ? », dans un entretien accordé au Daily Telegraph il s’était enfin prononcé, se disant très honoré par cette distinction « stupéfiante » et
« incroyable », ajoutant « qui rêverait d’une chose pareille ? »
Puis, comme il l’avait laissé entendre, ne s’étant pas rendu à la cérémonie de remise le 10 décembre 2016 (« pris par d’autres engagements »), il s’était exprimé par le biais d’une lettre de remerciement adressée aux membres du jury. Ce n’est que le 1er avril 2017 (en une sorte d’ultime pirouette face à ce prix ?) qu’il s’est rendu à Stockholm pour enfin recevoir, entre deux concerts, sa distinction comme cela l’avait été précisé le 29 mars : « en petit comité et dans l’intimité, et aucun média ne sera présent ; seuls Bob Dylan et des académiciens seront présents, conformément aux souhaits de Dylan ».

Pour l’Académie suédoise, peut-être est-ce le choix d’un nouvel élan ou même le désir de surprendre, de secouer et de marquer les esprits. Il n’en demeure pas moins que c’est une sortie de terrain et des ornières de l’académisme. Tentons de voir le message positif (apport, signification) qui peut en ressortir. Chantre du changement qu’il a tant chanté et accompagné, Dylan se voit embarqué dans cette grande première bénéfique à bien des égards. Un vent libérateur incontestable souffle simultanément au sein du Prix Nobel et dans la littérature. Reste à savoir s’il ne s’agit que d’une brise légère qui s’atténuera bien vite ou d’un véritable ouragan qui va faire trembler l’édifice jusque dans ses fondations en faisant voler en éclat quelques fenêtres et en emportant tout (ou beaucoup) sur son passage.

« Mr. Tambourine Man »… (La symbolique)

S’attarder sur des considérations biographiques sur le personnage, complexe voire insaisissable, serait par trop long, d’autant plus que cela fait l’objet précisément de son autobiographie en cours d’écriture et de publication. Par ailleurs, le film I’m Not There (Todd Haynes, 2007), véritable voyage tentant d’esquisser le portrait de cette icône américaine en faisant se succéder pas moins de six acteurs, kaléidoscope de personnages différents pour illustrer diverses périodes d’une vie en constante évolution et les facettes changeantes du « personnage », souligne parfaitement à lui seul cette épineuse question : Bob Dylan est impossible à définir, à confiner et difficilement saisissable tant il préserve son mystère. Artiste atypique, hors normes et hors les murs, rebelle jusqu’au bout et en tout, refusant d’être leader, porte-parole ou voix d’un mouvement ou groupe, il a accompagné différentes époques, dont il témoigne à travers ses récits. Tout comme il n’est pas question de s’appesantir sur son engagement contestataire — même s’il est indéniable qu’il a mis ses textes « au service » de différentes et successives causes comme l’attestent Masters of War (1963) ou Blowin’ in the Wind (1963) érigés en hymne des années 1960 et contre la guerre du Viêt-Nam — ainsi que sur son soutien aux Mouvements pour les droits civiques (il a participé à la Marche de Washington le 28 août 1963 et a chanté après le discours I Have A Dream de Martin Luther King Jr.

Bob Dylan a dénoncé les inégalités et les injustices sociales ainsi que les travers de la société. Pour ne citer que trois exemples, la chanson George Jackson (1971) rend hommage à cet homme, leader des Black Panthers assassiné le 21 août 1971 par des gardiens de la prison San Quentin lors d’une tentative d’évasion, lequel événement a indirectement provoqué l’émeute de la prison d’Attica ; Hurricane (1976) est un plaidoyer contre le racisme et en faveur de la libération du boxeur noir Américain Rubin « Hurricane» Carter condamné sur la base d’un faux procès pour triple meurtre ; et Neighborhood Bully (1983) évoque Israël et la crise de Gaza.

Bob Dylan a donc fait de ses topical and protest songs ancrées dans l’actualité qu’elles reflètent et de ses paroles parfois sombres et embuées de tragique, parfois alambiquées et absconses, son arme afin de désarmer les esprits vindicatifs aveuglés par le racisme et d’armer les cœurs apeurés, de laisser se balader le spleen balloté, vagabonder oreilles et yeux parfois rivés sur la quotidienneté sur des rivages imagés, imaginés ou rêvés et d’envoyer valser les rigidités toutefois « refusant d’être l’étendard des contestations et des luttes de l’époque ».

La remise du prix Nobel à ce symbole témoigne de la reconnaissance de la qualité littéraire et profondément poétique de ses écrits, chansons-ballades-carnets de voyage-récits de vie constitutifs d’une œuvre à part entière. Elle se fonde sur ses mots et ses expressions mélodiques qui sonnent et résonnent. Il suffit d’écouter et de lire les paroles pour s’attacher à leur esthétique. Ses textes, par leur phrasé, leur rythme, appartiennent pleinement à la littérature, à une définition élargie de l’œuvre littéraire. Cette décoration, s’adressant au parolier, à l’auteur, véritable poète de son époque, trouve alors tout son sens et sa légitimité.

Pour autant il semble difficile de mener une étude détaillée et approfondie de l’œuvre de Dylan : 492 chansons et au moins deux ouvrages puisqu’outre ses Chroniques, il avait déjà publié en 1971 un recueil de prose poétique expérimentale sous le nom de Tarantula.

Structurellement, ses chansons sont extrêmement travaillées, agencées et soignées, constituées exactement comme des poèmes de facture classique composés de vers, de rimes et de rythmes, ainsi analysables comme tels, pouvant très bien donner lieu à des commentaires composés. À ce propos, le film Esprits rebelles (Dangerous Minds, John N. Smith, 1995) tiré de l’autobiographie My Posse Don’t Do Homework de Louanne Johnson, ancienne US marine engagée en 1989 en tant qu’enseignante à l’école secondaire de Carlmont, Californie, relate son éducation aux élèves adolescents pour la plupart Noirs Américains et Hispaniques d’East Palo Alto qu’elle éveille à la littérature et à la réflexion par l’introduction aux textes de Bob Dylan. Depuis, des universitaires, récriés et vitupérés, ont suivi cette voie, comme le professeur Richard F. Thomas enseignant depuis 2004 un cours simplement intitulé « Bob Dylan 101 » à l’université de Harvard, et sans oublier Gordon Ball, professeur de littérature déjà mentionné.

Les compositions dylaniennes ne sont pas simples et tout sauf simplistes, elles sont souvent à approfondir en une lecture ni fortuite ni aléatoire, révélant ainsi divers procédés proprement littéraires, doubles sens et sens cachés, métaphores, allusions plus ou moins explicites et explicitées dénotant plusieurs possibilités et niveaux de significations dont la portée pas toujours compréhensible dans son immédiateté, par certains moments hermétique, mystérieuse voire opaque, élargit l’horizon, conduit au décloisonnement des perceptions et ne manque d’interpeller. L’écriture elle-même, sans entrer dans les détails, est caractérisée par des jeux de mots, de sonorités et sororités soniques entre assonances de consonances et d’allitérations, par une musicalité, explosion de sens et d’essences poétiques — ainsi que l’illustre par exemple Chimes of Freedom (1964) —, en sus de la mélodie et de la rythmique chantée. C’est un chant au-delà de la seule chanson dont le déroulé des paroles déploie un sens pouvant parfois porter à plusieurs libres et subjectives interprétations, encouragent la réflexion. Outre l’aspect littéraire, il s’en dégage une certaine philosophie de vie centrée, bien plus avant que la perception, sur la « conscience aiguisée. » (Chroniques, p. 19) Comme Dylan le dit lui-même « mon style avait trop de facettes pour se prêter à l’étiquetage, et les folksongs, pour moi, ce n’était pas du divertissement. Elles traduisaient des réalités différentes, elles me servaient de précepteur, de guide vers une république d’un autre ordre, une république libérée » (Chroniques, p. 52).

Bob Dylan ne cesse et n’a de cesse de créer et de développer tout un répertoire éminemment littéraire qui a été reconnu par le comité de sélection du Nobel de Littérature comme de « nouveaux modes d’expression poétique » dont la singularité reconnaissable d’autant plus qu’elle figure dans le cadre précis qu’est la tradition musicale américaine, fredonne une poésie de l’oreille qui retentit en profondeur dans les bouches et dans les esprits, dans le temps et dans l’espace, celle de la musicalité des mots, porteurs de sens pour atteindre et faire vibrer au cœur. Son évident souci d’une écriture de grande qualité, du mot, de l’expression et du sens de la formule ancrés dans le réalisme poétisé témoigne d’une volonté continue de toucher juste par ses chansons à l’architecture de ballades. D’après Le Nouvel Observateur recensant 25 chansons de Bob Dylan qui méritaient bien un Nobel, Simple Twist of Fate (1974) est « une merveille d’écriture. La langue y est tellement musicale qu’on ne se hasarde pas à traduire. Ecoutons juste le jeu d’allitérations dans ces quelques vers, et admirons leur beauté sonore : « He hears the ticking of the clocks/ And walks along with a parrot that talks/ Hunts her down by the waterfront docks/ Where the sailors all come in. » D.C. (…) alors que pour Sylvain Courage, The Man In The Long Black Coat (1989) « toute la poésie prophétique du Zim est contenue dans cette ballade ternaire : la puissance de la légende, l’omniprésence du mal, l’errance éternelle. « Le pasteur était en plein sermon/ Il  a dit que la conscience des hommes est vile et pervertie », (…) Un chef d’œuvre absolu ».

De plus, toujours dans le même article, les trois chansons (toutes de 1965) que sont Mr. Tambourine Man, Subterranean Homesick Blues et It’s All Over Now, Baby Blue à elle seules, et même traduites en français, suffisent à dénoter le talent d’un poète. Même si l’argument est des plus subjectifs, le caractère littéraire avéré de cette prose poétique, sans même mentionner les références, est indéniable.  Même si le prix qui vient d’être attribué à Bob Dylan mentionne la poésie dans le cadre de ses chansons, cette littérarité ne s’y réduit pas puisqu’elle s’étend également à des ouvrages. Ses livres attestent d’un véritable et extraordinaire style littéraire. Comme l’atteste un descriptif du livre, « combinaison explosive de surréalisme, de nonsense anglais et de folklore américain, Tarantula fut pour Bob Dylan, à la période charnière de sa trajectoire (1964-1966), l’occasion unique de déployer la toile arborescente de son art poétique. Inventeur enfiévré, il fait s’entrechoquer imprécations, dialogues échevelés, proverbes aléatoires, plages de vers libres, menus propos distillés jusqu’à la substantifique moelle, lieux communs savamment dévoyés, formules grinçantes, fulgurances laconiques et post-scriptum labyrinthiques et arachnéen… »

Sa traduction française en 2001 a donné lieu à quelques recensions dont celle de Maya Kandel soulignant que « Tarantula est un cadeau (…) Un petit bijou (…) Écrit à 23 ans par l’un des artistes les plus doués de sa génération, Tarantula est une suite de textes aux titres improbables. « Fripouille ras la fouille », « Blues du mal du pays en sous-sol » ou encore « Goulée d’étranglement amoureux. » Un livre sans début ni fin, combinant un art de l’absurde qui touche au surréalisme, des dialogues sans queue ni tête, des clins d’œil littéraires ou politiques. Le tout assaisonné de poésie et de ballade à travers les États-Unis, et présenté comme des lettres signées par des personnages tous différents (…) Bob Dylan joue sur les mots, s’amuse avec les noms et les sons, raconte des histoires, se moque souvent et critique parfois. Un livre aléatoire, à déguster de la même manière. On y trouvera (…) même une épitaphe à Bob Dylan ! »

Quant à la première partie de son autobiographie, Chroniques (également parue sous forme de livre audio auquel Sean Penn a prêté sa voix), il suffit de lire ne serait-ce que quelques extraits pour en remarquer le style d’un écrivain. Écouter et lire du Bob Dylan, c’est aller à la découverte d’une véritable littérature, c’est prendre des voies d’un vagabondage singulier fait de bien des émerveillements. Ses textes méritent à être toujours plus découverts, entendus, chantés et lus, et si le prix Nobel n’aura servi qu’à cela en ayant mis la lumière sur la dimension, la force et la profondeur scripturale de cet auteur dont les récits denses sont parsemés de trouvailles et de perles littéraires, c’est déjà une contribution et une avancée de taille. Même si le personnage est « connu », il ne faut pas que la célébrité desserve la musicalité de sa poétique.

En effet, depuis ses débuts Dylan joue et jongle constamment avec les mots, calembours selon teintés d’humour, drolatiques et comiques ou aux accents assez tragiques, les fait rimer et chanter pour en extraire la substance et en dégager le sens, pour faire danser l’existence en les faisant se rencontrer, s’entrechoquer, se refléter, murmurer et frémir, s’amuse à faire sonner et à claironner la mélodie des mots jusqu’à l’étrange de textes cryptés, écorche et écorne, détourne et contourne, déstabilise et suscite sentiments et réactions variés en s’inscrivant dans une tradition profondément littéraire.

La symbolique des mots et des paroles – au-delà de mouvements, de clivages et d’époques successives du chanteur – célèbre la liberté d’expression sans barrières ni ornières, abolissant les frontières à force d’errer sur les routes réelles et imaginaires, depuis les sentiers jusqu’aux autoroutes. C’est une poétique de la route et de ses détours, des lueurs dans la nuit, des quotidiens tristes et gris, de ceux empreints de grâce, des fureurs et des espoirs et de l’amour dans tous ses états. C’est une écriture vivante et vibrante, fruit de vécus empreints de réalité et de rêve et c’est pour cela qu’elle est si puissante avec un impact si fort qui perdure. Ce sont les paroles d’une plume, d’une voix, finalement d’un ménestrel indépendant qui met constamment en mots l’évolution sociale, décrivant ce dont il est le témoin.

Les textes de Dylan sont autant de courts voyages, d’historiettes et de récits faisant résonner et retentir leur musicalité frappant de leurs effets d’éclats palabrés, psalmodiés et saupoudrés d’une conscience engagée. La littérarité de et dans l’œuvre de Bob Dylan ainsi soulignée et démontrée, le Nobel semble davantage justifié, du moins explicité. 

… « Like a Rolling Stone » … (La signification)

Pour compléter l’annonce du prix, la secrétaire générale de l’Académie, Sara Danius, a ajouté que « Bob Dylan écrit une poésie pour l’oreille, qui doit être déclamée. Si l’on pense aux Grecs anciens, à Sappho, Homère, ils écrivaient aussi de la poésie à dire, de préférence avec des instruments. » L’écriture de Dylan est avant tout dite et crée pour être récitée, de fait pour être entendue : un dit qui saisit l’instant et qui mis sous forme de prose poétique, tinte d’une musicalité apte à rythmer et à appuyer le message convoyé. Par-delà la tradition de la chanson américaine, l’écrit de ce poète à portée internationale, s’inscrit dans un champ littéraire composé d’apports successifs reliés entre eux, de références foisonnantes dénotant de profondes influences, incroyablement multiples et diversifiées, puisant abondamment dans divers courants littéraires. C’est ce qui fait la richesse et la profondeur de ses textes ancrés sociologiquement, historiquement, culturellement et cultuellement, et surtout littérairement.

Les compositions mélodiques tant par le support musical que le contenu poétique, sont autant d’entrées vers la littérature, des invitations à mener de plus amples recherches, ailleurs, en profondeur, dans et vers d’autres livres et finalement à réfléchir. Ses récits, truffés de références livresques sont autant de fenêtres directement ouvertes sur ladite « grande littérature. » Pour ne citer que quelques exemples parmi tant d’autres, Ballad of A Thin Man (1965) fait référence à l’écrivain Fitzgerald (« You’ve been through all of F. Scott Fitzgerald’s books »), You Gonna Make Me Lonesome When You Go (1975) cite les poètes français « like Verlaine’s and Rimbaud », Tangled Up In Blue (1975) évoque un poète italien du 13e siècle, probablement Dante ou Pétrarque.

Les textes de Dylan sont émaillés de quantité de clins d’œil à des poètes américains comme T.S. Elliott ou Ezra Pound (et l’imagisme, mouvement poétique anglo-américain du début du 20e siècle qui souhaitant s’affranchir de la tradition poétique romantique et victorienne et ayant choisi un langage imagé, une expression précise, spontanée et directe, aboutit à un renouvèlement radical de la poésie anglaise axé sur les perceptions intellectuelles et émotionnelles) ou à des ouvrages de littérature américaine classique comme Huckleberry Finn, mais pas uniquement. En grand lecteur, Dylan a dotés ses paroles d’une intertextualité infiniment dense qui participe du caractère fortement littéraire qui s’en dégage. Par exemple, rien que dans les pages 54-58 de ses Chroniques, l’évocation d’une bibliothèque lui permet de faire mention d’un nombre impressionnant et foisonnant de références littéraires révélant le très large répertoire de ses influences et son rapport incontesté à une lecture érudite et des plus éclectique. Dylan lit, beaucoup et de tous genres, de toutes nationalités.

Il est ainsi aisé de discerner quelques grands ensembles d’inspirations qui l’ont marqué, de façon plus ou moins directe et consciente, et qui prévalent dans la manière de composer ses textes ainsi que dans le choix des mots. Il est alors possible de (re)placer et même de situer ses récits au sein d’une tradition littéraire. Esprit rebelle à l’expression qui ne se laisse pas réduire, ce musicien-chanteur-auteur-poète est avant tout, pour reprendre le titre de l’un des ouvrages de Jack Kerouac qu’il admire, un « Vagabond Solitaire », sorte de cowboy moderne. Sur une route aux différentes bifurcations, il nous emmène avec lui dans ses périples à la découverte de personnages et de paysages en contant et racontant le monde à travers ses perceptions et sous des perspectives insolites. C’est cela le cœur de sa poésie, sa vision et sa description, voire sa philosophie de ce qui l’entoure témoignant de sa manière d’être au monde.

Une pierre qui roule jusqu’à une rivière révèle des cercles concentriques littéraires :

Le cercle de la Beat Generation

 Les écrits de Dylan sont directement et grandement imprégnés de la Beat Generation, comme le rappel Morgane Giuliani dans un article qui lui est consacré : « S’il n’a jamais rencontré Kerouac en personne, Bob Dylan admirait son sens du voyage et son approche libre de l’écriture, notamment dans le roman Sur la route. Son travail a inspiré Bob Dylan pour le titre Desolation Row« Je suis sorti de nulle part et  j’ai été naturellement attiré par la scène Beat, les bohémiens, la troupe Be Bop, tout ça était connecté, déclarait Bob Dylan en 1985. C’était Jack Kerouac, Ginsberg, Corso, Ferlinghetti… Je suis arrivé à la fin du mouvement et c’était magique… ça a eu un impact aussi fort sur moi qu’Elvis Presley. » »

Dans un article du Huffington Post, Ce qu’a inventé Bob Dylan avec la Beat Generation, il est dit que Dylan a été marqué par Mexico City Blues, « Kerouac a joué le rôle de détonateur dans la carrière de Dylan, notamment le livre « Les Clochards Célestes. » Plus précisément, l’écriture des chansons de Dylan est largement contaminée par le phrasé des diverses avant-gardes artistiques du vingtième siècle (« logorrhées », chorus jazz, surréalisme, mots-projectiles façon dada, slogans…) ».

La chanson Subterranean Homesick Blue est hautement significative à maints égards. Dans le clip original, alors que dans une ruelle arrière de l’hôtel Savoy à Londres Dylan fait défiler les mots clés des paroles écrits en gros caractères sur des pancartes, Allen Ginsberg apparaît tout le long en arrière fond. « Subterranean » renvoie directement au titre éponyme du roman de Jack Kerouac (Les Souterrains) et la succession des pancartes illustre et intensifie par là même le défilé de la chanson rythmée par le flow et le beat martelant des mots aux rimes sautillantes ainsi soulignés. Le discours politique se mêle à l’abondante scansion de jeux de sonorités.

Ce même Allen Ginsberg qui dans le documentaire « No Direction Home » évoque « A Hard Rain’s A-Gonna Fall » (1964) en ces termes : « (…) dans une soirée quelqu’un a mis une chanson de ce nouveau chanteur folk new-yorkais. Je crois que c’était « Hard Rain’s. » Je l’ai écouté, et j’ai pleuré. J’ai pleuré parce que j’ai senti que le relais avait été donné à la génération suivante ».

La continuité de cette inspiration se retrouve jusque dans l’un de ses derniers albums, Fallen Angels (2016) qui n’est pas sans rappeler Desolation Angels (les Anges de la Désolation) de Jack Kerouac. À la lecture des paroles de tant de ses chansons, se font entendre ce rythme et la même musicalité énergique d’un Kerouac décrivant les jam sessions, les mots se faisant notes, adoptant la fluidité et les accents mélodiques de la musique, enroulés en mélopées de saxophones. C’est la même manière si particulière de scander, de marquer et de marteler, de frapper et de rythmer, le même lyrisme de la prose poétique ancrée dans la réalité et élevée vers des sphères éthérées, voire la sacralité même désabusée… qui s’écoute, s’entend, se lit, se ressent pour ouvrir les portes de la conscience.

Et ses Chroniques ne dérogent en rien à ces procédés littéraires. C’est toujours ce beat imagé et coloré que préfigurait déjà Fitzgerald dans ses descriptions de jazz nocturne et de lumière verte sur la jetée. Par ailleurs l’écriture de Dylan fait par moments étrangement penser aux poètes de la Renaissance de Harlem. Le fil directeur, en filigrane, entre tous ces courants étant le jazz qui a bercé et imbibé de sa rythmique toutes ces écritures poétiques jusqu’à la contre-culture émergeant dans Greenwich Village où un jeune Robert Allen Zimmerman – dit le Zim – a fait ses débuts et adopté comme nom de scène Bob Dylan (qui sera également le titre de son premier album) dans un certain petit « Cafe Wha ? » devenu mythique.

Adepte d’une poésie très imagée et visuelle, également pétri de films – comme il le souligne dans ses Chroniques -, il est nullement étonnant que Dylan soit également proche de la sphère cinématographique, cette écriture moderne par la lumière, en ayant été acteur et en ayant composé pour le cinéma : Bob Dylan a interprété le rôle d’un jeune cowboy dans le western Pat Garrett & Billy the Kid de Sam Peckinpah (1973) dont il a également signé la bande originale dans laquelle figure le légendaire « Knockin’ on Heaven’s Door » qui a par la suite fait l’objet de nombreuses reprises. Celui qui semble l’héritier le plus proche de son écriture, de celle de la Beat Generation et finalement de cette atmosphère concentrée sur la rythmique et les lueurs est sans nul doute Martin Scorsese dont la manière de filmer plans et séquences et les couleurs de nuits newyorkaises, que ce soit dans « Bringing Out The Dead » (1999) ou «Taxi Driver » (1976), offre de véritables peintures nocturnes. Dans celui-ci, les scènes de descriptions sous forme de monologues de la voix off de Robert De Niro déclamant, en un phrasé d’une rythmique et d’une poétique saisissantes, des mots à écouter, assonant fortement les écrits de la Beat Generation – et qu’il couche conjointement par écrit dans un cahier à l’écran – racontant ses nuits solitaires de conducteur de taxi sur fond de saxophone (de Bernard Hermann) illustrent à elles seules ce mélange poétique sonore et visuel, fait de paroles scandées par une voix récitante, de notes et de teintes d’un tableau vivant entre impressions, pointillés et flashs à la fois réaliste et d’une transcendance surréaliste. Il n’est donc pas si surprenant que ce réalisateur ait consacré son documentaire « No Direction Home » à Bob Dylan.

Le cercle biblique

Suivant les traces de Kerouac, bien souvent, un indéniable et omniprésent fond religieux et mystique vient appuyer et renforcer l’épaisseur de textes, accompagnant et ponctuant âges et vagabondages de son existence, même s’il est parfois teinté de questionnements désabusés comme c’était déjà le cas également chez l’auteur des Anges de la Désolation. Les chansons abondent en termes et expressions appartenant au champ lexical et à la culture – majoritairement mais non exclusivement chrétiens (surtout à partir de 1979) puisque le judaïsme est également présent – de la religiosité jusqu’à certaines entièrement religieuses comme Property of Jesus (1981), Saved (1980) et Saving Grace (1980). Dans une émission sur France Culture (Dylan, Prix Nobel de littérature. La polémique), Brice Couturier détaille cet aspect : « Ainsi, le grand dylanologue et éminent professeur de Boston Christopher Ricks a étudié la notion de péché chez Dylan. Son œuvre, de par les oscillations permanentes de son auteur entre le judaïsme de ses origines et l’évangélisme protestant, est pétrie de références bibliques. »

Outre la musique folk, le musicien s’inspire toujours également des répertoires du gospel et du blues, imbibés de religiosité. Le florilège d’expressions imagées n’est pas sans rappeler l’écriture même de la Bible : « Lord », « God » sont récurrents (d’ailleurs comme chez George Harrison avec lequel il a formé un temps le groupe des Traveling Wilburys) et certains mots sont parfois associés à d’autres termes pour former de surréalistes vers comme « As I walked out tonight in the mystic garden/The wounded flowers were dangling from the vine » (Ain’t Talkin’, 2006): la référence indéniable au jardin d’Eden et à sa rhétorique astucieusement associée aux « wounded flowers » n’est pas sans évoquer Les Fleurs du mal et l’ensemble de la prose poétique de Baudelaire.

Le cercle « français »…

Parmi les lectures de prédilection revendiquées par le poète, nous retrouvons un certain nombre d’auteurs français comme Voltaire, Hugo, Balzac, les poètes du Spleen, les surréalistes et avant tout Rimbaud qu’il distingue entre tous pour l’admiration profonde qu’il lui porte et qui apparaît d’ailleurs furtivement dans le vidéoclip de Series of Dreams (1995). D’après une « Bob Dylan Reading List » des plus instructives, lorsqu’il est question d’Une saison en enfer « I came across one of [Rimbaud’s] letters called ‘Je est un autre,’ which translates into ‘I is someone else.’ When I read those words the bells went off. It made perfect sense. I wished someone would have mentioned that to me earlier. And, of course: « Situations have ended sad / Relationships have all been bad/Mine’ve been like Verlaine’s and Rimbaud / But there’s no way I can compare / All those scenes to this affair / Yer gonna make me lonesome when you go.

La chanson I Shall Be Free No. 10 (1964) fait effectivement clairement et fortement songer à ce « Je est un autre » à la lecture de « I’m just like him, the same as you. » Et même sans être au fait de cette source d’inspiration, il est aisé de déceler cette filiation entre écrits poétiques aux mêmes accents enluminés, tant il ressort un certain attrait pour la lumière et Les Illuminations comme par exemple dans la description que Dylan fait de la ville de la New Orleans dans ses Chroniques, mais également en filigrane dans les jeux et impressions fort visuels de couleurs et de lueurs dans la nuit. Impossible également de ne pas songer à la lettre adressée à Paul Demeny, dite lettre du « Voyant » dans laquelle Rimbaud écrivait que « le poète se fait voyant », formule qui s’applique si bien, entre autres poètes, à Bob Dylan tant ses formules et expressions sont d’une indéniable réalité imagée. Enfin, sa prose poétique est un long et perpétuel appel au « dérèglement des sens » (dans le sens rimbaldien dans Le Bateau ivre ) orné d’onirisme.

Selon Jean-Michel Guesdon, éditeur, producteur, écrivain et musicien qui a réuni toutes ses chansons, « Bob Dylan adore Rimbaud, et à mes yeux, c’est le Rimbaud de notre siècle (…) Son œuvre, insaisissable et étonnante, nourrie de multiples influences littéraires – Kerouac, Burroughs, Ginsberg, Woody Guthrie –, contient des textes formidables, parfois assez hermétiques, avec de nombreuses interprétations possibles, ce qui en fait une création ouverte, de poésie pure. »

La poésie et l’univers dylaniens foisonnent de pépites insolites – l’association d’images de croque-mort coupable, de grinceur d’orgue de barbarie solitaire pleure, de cloches fêlées et d’enfant danseur en costume chinois dans « I Want You » (1966) évoque, en sus des Cloches Fêlées de Baudelaire (mais aussi certainement Pour qui sonne le glas d’Hemingway), les Complaintes de Jules Laforgue dont les poèmes sont empreints d’étranges calembours, de rengaines clownesques de pierrot et colombine sur la lune aux accords et consonances fort similaires; cette chanson s’apparentant fort à un complainte dans le pur style Laforgue – et de trouvailles savoureuses et bariolées constitutives de sa forme d’expression poétique comme « Whatever colors you have in your mind » (Lay Lady Lay, 1969) fortement empreintes de surréalisme et de clins d’œil à l’univers de la peinture (Bob Dylan également peintre à ses heures, a ainsi exposé dans de nombreuses galeries d’art que ce soit à New York ou à Milan, notamment une série de « Carnets de Voyage » et une « Série d’Asie. »)

… & le cercle médiéval

Dylan le ménestrel ou le troubadour, avant tout, c’est le dit, comme dans la chanson de geste qui a fleuri entre les 12e et 16e siècles, ce récit populaire versifié ou long poème en décasyllabes (ou par la suite en alexandrins) regroupés en laisses – strophes assonancées – relatant épopées légendaires et mettant en scène les exploits héroïques de guerriers, rois ou chevaliers. Le mot geste, du latin gesta, signifiant, dans ce contexte, « action d’éclat accomplie. » Nous pouvons même avancer que ses chansons d’amour – comme Love Sick (1997) – aux airs par moments d’affliction et de désespoir, s’apparentent aux sonnets de l’amour courtois ou de la fin’amor d’un Ronsard ou d’un Du Bellay. Structurellement, la construction des chansons fait également fortement penser au roman poétique faisant son apparition au Moyen-Âge et oscillant entre versification organisée et récits de prose poétique comme les Lais de Marie de France (recueil de douze courts récits en vers octosyllabiques écrits en anglo-normand), Lancelot ou le Chevalier de la charrette (également roman en vers octosyllabiques) de Chrétien de Troyes ou la légende de Tristan et Iseult, alors que la littérature en pleine transition évolue entre transmission orale de façon chantée et déclamée par les bardes et les trouvères et la mise en écrit en s’appuyant sur la mémoire d’une musicalité pour la transcription, transposition et fixation. Plus nous remontons dans le temps au cœur de la littérature, plus la frontière entre musique et paroles, mots chantés ou dits à l’aide d’une mélodie est poreuse, moins elle n’a lieu d’être, ne signifiant finalement pas deux sphères différentes et différenciées, mais bien harmonieuses et reliées par le lien unificateur de la poésie transmettant conjointement l’expression des sentiments et témoignant de faits et de gestes.

Le cercle théâtral

Il est intéressant de faire un aparté par le théâtre pour souligner le fait que ce domaine a pour habitude d’inclure chansonnettes, dialogues chantés et piécettes accompagnés de musiques (dont les instruments sont indiqués dans les didascalies) venant illustrer certains moments dans les pièces, comme c’est le cas pas exemple dans la tradition du théâtre chinois, de la Commedia dell’ Arte, chez Shakespeare (dans Le Songe d’une nuit d’été, scène 1, Acte V :
« Entrent Puck, puis le roi et la reine des fées. Ils se mettent à chanter et danser : Que chaque fée erre dans le palais de Thésée…. ») – Dylan ayant par ailleurs explicitement cité le dramaturge dans sa lettre adressée aux membres de l’Académie suédoise -, Molière ou Beaumarchais et dans le vaudeville. Donc jusqu’au 19e siècle, la séparation n’était alors pas si farouchement à opposer littérature et paroles chantées accompagnées ou non d’instrument de musique.

Le cercle antique

Nous voici aux origines poétiques et aux fondamentaux de la littérature qui plonge ses racines dans le chant : avant que d’être épique, la poésie était lyrique et comme l’indique ce terme, chantée ou accompagnée musicalement. Bob Dylan dont les connaissance latines et antiques sont attestées, bien plus qu’un ménestrel ou un troubadour, est un aède (poète grec de l’antiquité chantant des épopées en s’accompagnant d’un instrument et composant ses propres œuvres; équivalent d’un barde celte) comme l’était Homère, père de L’Odyssée, auquel il se réfère parmi d’autres influences de la Grèce et de la Rome antiques telles que Virgile (et son Enéide) et Ovide. Perpétuant ainsi une longue tradition, il s’apparente toutefois moins à un rhapsode (artiste déclamant et récitant des récits souvent d’autrui.) Richard F. Thomas, ce professeur de Harvard déjà mentionné, démontre la filiation évidente entre Homère et ce nouveau nobélisé, tous poètes lyriques : « Mr. Thomas uses the course, simply called « Bob Dylan », to put the artist in context of not just popular culture of the last half-century, but the tradition of classical poets like Virgil and Homer. The class follows Mr. Dylan’s career chronologically, listening to selections from most of his dozens and dozens of albums while also reading his memoir, « Chronicles », which Mr. Thomas calls in the course description « a work of genius, a sprawling Dylan prose song posing as an autobiography. » »

Pour ne citer qu’un exemple de référence latine, « Early Roman Kings » (2012) évoque tant les empereurs romains qu’un gang de New York dans les années 1960-70 en laissant la liberté d’interprétation et de compréhension de par la connexion et le parallélisme entre deux époques. Nombreux sont les poètes-écrivains européens (notamment dans le courant romantique) qui n’ont eu de cesse d’emprunter, que ce soit dans la démarche, dans la forme ou dans le contenu, à la tradition antique tant hellénique que romaine, dans la grande lignée d’Homère et de Virgile à laquelle s’insère directement Dylan en employant les mêmes procédés structurels et lyriques de longs récits épiques et de ballades, parfois véritables odyssées, seulement avec une écriture plus moderne et adaptée à son temps.

Et cela n’est pas sans lien ni sans évoquer l’oralité de certaines cultures, notamment africaines où le griot transmet la mémoire en s’appuyant sur la récitation des paroles, sur la musicalité des mots et l’unité de mesure, la note de base : le verbe ! Chant et poésie – qu’ils soient déclamés, psalmodiés ou parlés, dits, écrits ou lus – constituent le noyau dur de la littérature et sont non seulement liés mais originellement indissociables, s’exprimant avant tout à l’oreille. Seuls évolutions et changements successifs ont progressivement conduit à séparer et dissocier, à opposer et niveler, à échelonner et hiérarchiser et finalement… à étiqueter. Justement – et même ironiquement -, c’est une figure de la résistance inconditionnelle aux étiquettes qui a été récompensée, rappelons-le, par une Académie, qui plus est royale, dont le souci avéré est d’institutionnaliser la pratique socioculturelle qu’est la littérature, afin d’initier ce retour espéré et plus que souhaité à une absence de catégorisations et de cloisonnements entre genres, sous-genres et grilles – de lecture – qui ne font qu’appauvrir et restreindre grandement la littérature.

Ainsi, ce prix littéraire fait moins figure d’imposture aux allures de farce ou de plaisanterie sujette à raillerie. Bien au contraire, cette décision dénote un certain désir d’un détour, davantage aux accents de retour, vers les origines et les fondamentaux littéraires.

…« Blowin’ In The Wind » (La portée)

Par le biais de la reconnaissance des textes de Bob Dylan, c’est une tradition mondiale et fort ancienne qui est reconnue, au-delà de toutes frontières spatio-temporelles. Mais, aux dires de certains, ce Nobel irait de pair avec le recul de la lecture et une baisse de la qualité littéraire, alors même que l’auteur assoiffé de savoir a nourri ses chansons folk d’une incroyable somme de lectures littéraires dont les incessantes références truffent une musique à la fois engagée et portant sur la quotidienneté constitutive de l’histoire de l’Amérique. Il est alors plutôt évident que cette manière de composer incite elle-même à la lecture, avive la curiosité et l’envie de découvrir certains auteurs et ouvrages, et rend hommage justement à toute la littérature qui se trouve parfois en des lieux « insolites », chez des auteurs a priori et pas forcément ni immédiatement décelables. Cet apprentissage de l’écriture enrichie d’écoutes et de lectures aussi multiples et diversifiées non seulement ne va pas dans le sens d’un appauvrissement ou d’un nivèlement par le bas de la littérature et d’une nuisance pour la lecture mais démontre une manière ludique de lire, d’écouter, d’écrire et d’apprendre. Il s’agit d’une littérature encourageant à la réflexion, incitant à l’esprit critique et invitant à trouver sa voie en adoptant d’autres perceptions et perspectives, en laissant voyager l’imagination au gré d’interprétations et en puisant l’inspiration dans une littérature vivante et ouverte sur le monde. Le film Wonder Boys prônant une sorte de littérature et d’enseignement académique hors les murs, avec humour, parfois ironique et sarcastique, – d’ailleurs comme auparavant Le Cercle des Poètes Disparus de Peter Weir (1989) -, s’apparente bien à la démarche et à l’univers dylaniens omniprésents notamment par sa bande son.

La distinction littéraire qui lui a été accordée semble alors davantage exhorter à une exigence de style et d’expression poétiques et lancer un appel à un retour aux origines de la littérature – du moins à s’appuyer sur ses acquis fondamentaux peut-être un peu oubliés ou écartés par les œuvres de fiction et d’autofiction contemporaines – que représenter une révolution en la matière. Par ailleurs, elle permet de requestionner les notions de parolier, d’auteur et d’écrivain mais également de se pencher sur ce qui constitue la littérature : la littérature se réduit-elle, est-elle inhérente et réservée au seul livre ? Mais c’est là encore restreindre les questionnements dans le cadre de catégorisations et penser en des termes par trop définis. Cet événement nous rappelle que la littérature est composée de tant d’éléments divers, épars et différents, faite d’écrit et d’écritures, de lectures, d’oralité et de chant, de poésie, de romanesque, d’une profusion de genres et d’expressions s’adressant tant à l’ouïe qu’à la vue et dont l’unité centrale, entre parole et mot, est le verbe. Cette littérature dont la signification et la portée reposent sur la musicalité des mots qui délivre ce verbe et transmet un sens, message inspiré des muses.

La remise de ce prix à un chanteur est-elle un déni de la littérature ainsi décriée et dévoyée ? Il semble que cet accent mis sur un recentrage vers la poésie la remet à l’honneur face au sacro-saint roman, lui redonne ses lettres de noblesse en tant que genre littéraire à part entière tout en apportant la reconnaissance à la chanson – plus particulièrement folk – et à la sphère musicale. Cette décision dénote le choix d’un changement inscrit dans la durée, du moins le désir de renouer avec les « mythes » fondateurs de cet art. Cela témoigne également d’une volonté d’adresser un signal fort et à la littérature et à la musique, de dé-déniveler et de décloisonner, de mettre à bas les frontières rigides, étroites et bornées de « genres » en renouant et réconciliant chant et écrit. C’est un appel à percevoir et à entendre, sous un autre angle, la littérature qui vit et vibre de diversités à respecter.

La première innovation, c’est ce nouveau qui sonne surtout comme un renouveau: l’Académie de Suède a ainsi ouvert une nouvelle porte qui s’avère être davantage la réouverture d’une porte fort ancienne. Une audace pas si audacieuse que cela. Depuis le Moyen-Âge la littérature s’était avancée sur la voie d’« un savoir tiré des livres », mais ce choix de Stockholm, plus qu’une définition élargie à la chanson à texte, nous renvoie aux origines de la « chose écrite » tout comme il recentre sur la définition même de la littérature comme « l’ensemble des œuvres écrites ou orales comportant une dimension esthétique. » Il est temps d’en finir avec une soi-disante scission – assez élitiste – qui revient régulièrement et selon laquelle il y aurait une littérature « noble », distinguée et extra-ordinaire (reconnue et à reconnaître) et une autre populaire, voire vulgaire (dans le sens étymologique venant du latin vulgaris signifiant « commun », « banal », « ordinaire », « sans originalité » et « qui manque de distinction. ») Ce prix Nobel est l’occasion de dépasser enfin cette dichotomie qui n’a pas lieu d’être. La poésie et encore moins la prose poétique ne sont définitivement ni un sous-genre ni la parente pauvre de la littérature. Ce qui importe et prime de façon fondamentale, c’est le récit, la narration, non dans le moyen ni le support utilisé mais dans sa qualité, sa portée et sa signification justement littéraires, sa musicalité en se fondant sur l’unité de mesure, la note. La littérature, c’est l’être du verbe, le poids des mots, c’est mettre en mots par la parole (chantée, psalmodiée, déclamée ou dite) ou par l’inscription, c’est faire naître et advenir par le verbe et donner une forme verbale et verbalisée du monde qui ainsi mis en mots est d’une certaine façon mis au monde et déjà inscrit dans l’à-venir. La création est mère d’expression libre de tournures et figures, de vers et rimes et de musicalité d’autant de styles qui laissent entendre des voix pour ouvrir la voie à et vers d’autres expressions et prises de paroles. Sans que ce soit « déplacé » ou « démérité » ni que cela soit perçu comme une mise en danger, cette médaille ne va donc pas dans le sens d’une chute de la littérature, d’une chronique annoncée ou autre signe précurseur de la mort de cette dernière. La musique, ses paroliers et auteurs ne vont pas ébranler ni mettre en péril les fondements littéraires puisqu’ils y ont partie prenante et intégrante.

La véritable et seconde originalité de ce prix réside dans l’inscription – et de fait l’institutionnalisation – de chansons dans l’ensemble du patrimoine mondial de l’humanité. L’Académie suédoise vient en effet inscrire cette distinction dans une démarche plus vaste de patrimonialisation de ce pan de la culture immatérielle que sont chants et chansons transformés – au cours de ce processus socioculturel, littéraire et historique de réappropriation de politique culturelle -, en objet d’archivage et de conservation. Là est réellement la grande première et la porte ouverte à la sphère musicale invitant cet élément des « arts et spectacles » à figurer parmi d’autres éléments culturels immatériels dans la lignée d’un ample mouvement amorcé dans les années 1990 et défini par l’UNESCO dans la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel adoptée en 2003 et entrée en vigueur en 2006. Le prix Nobel de littérature récompensant un écrivain ayant rendu de grands services à l’humanité grâce à une œuvre littéraire qui « a fait la preuve d’un puissant idéal » et a perduré dans le temps rejoint alors ce large mouvement de la sphère publique internationale de réappropriation et de préservation collective auquel il participe. Ceci signifie également la mise en avant de la valeur économique des chansons relevant également d’une industrie au même titre que celle de l’édition ou du cinéma.

La prose poétique des ballades de cet aède des temps modernes, est une perpétuelle invitation au voyage à travers son pays où les mots jonglent avec les ressentis: parcourant et sillonnant les routes sans relâche, il brosse toute une vision synthétique de cette nation et de son histoire à travers une palette colorée et panoramique de narrations et croque des carnets de traverse. Il est de ceux qui font vagabonder les mots et les esprits et qui fait danser les mémoires.

Le prix Nobel met ainsi en lumière l’importance culturelle d’un tel héritage: le folk – qui n’est alors plus « vu comme genre un mineur, médiocre » (Chroniques, p. 14) – et le folklore (venant de l’anglais, composé de folk (« peuple ») et lore (« légende, histoire ») – cet ensemble des arts traditionnels, chants et récits populaires, de pratique culturelle mettant en récit la vie quotidienne et des souvenirs communs -, dignes d’être mis en avant et d’être préservés, légués par les générations précédentes aux générations futures en les faisant encore davantage passer dans le domaine public, ces textes relevant désormais pleinement du « bien commun. » Sans compter ni même évoquer le fait que Dylan a déjà considérablement influencé tant d’artistes et d’auteurs-compositeurs. Dans un article se penchant sur Pourquoi Bob Dylan mérite le prix Nobel de littérature, est mis en avant le fait que « les meilleures des chansons populaires (…) suscitent à la fois l’imagination et les émotions et permettent de déverrouiller les plus intimes des images, souvenirs, relations et associations. C’est évident à la lecture des chansons de Bob Dylan. Même la plus sommaire de ses chansons est capable d’éveiller ce sentiment mieux que ne le fait la plus ‘sérieuse’ des poésies. »

De plus, cette démarche d’institutionnalisation souligne également le fait que la musique souvent dénigrée voire méprisée n’est en rien un art mineur, du moins pas moindre par rapport à un tout-puissant et incontesté « géant » littéraire qui serait une citadelle imprenable ou une tour d’ivoire pour et par les élites. Au lieu de les mettre en vis-à-vis, ce Nobel surprenant mais fondé, sert à la fois la littérature et le domaine musical, les relie en un appel à la musique de mots porteurs de signification à l’esthétique certaine, à la composition et résonnance de dits frappant de son existence et faisant sens, fixant l’oralité pour la faire perdurer. Bob Dylan est un troubadour faisant sonner les mots écrits ou chantés qui tintent et enchantent. La littérature contemporaine a peut-être quelque chose à apprendre, du moins peut-elle saisir l’occasion qui lui est offerte d’ouvrir paupières et écoutilles et de se pencher sur la signification originelle du verbe, sur la portée et le sens des mots.

Reconnu poète lyrique, Bob Dylan créant indirectement une nouvelle et énième polémique, est appelé à contribuer à une redéfinition des frontières de la littérature et à un élargissement des champs du possible du patrimoine de notre humanité. « Le poète se fait voyant » c’est bien cela que souligne ce prix et qui relie ensemble tous les aèdes, troubadours, trouvères, ménestrels et bardes, tous les poètes, chanteurs, auteurs et paroliers qui n’ont eu de cesse et ne cesseront pas de sitôt de faire sonner, résonner, rimer et rythmer les mots. Parler, mettre en mots et en parole accompagnée de musique pour faire advenir et perdurer ce qui fût, pour ancrer dans la mémoire, ainsi écrire des histoires de l’histoire, exprimer le monde et le passage des hommes y laissant leurs traces et leurs façons d’« être au monde » et en saisir, en capter l’essence d’existence, aider le monde à être.

L’Académie de Stockholm a-t-elle pu voir, à travers cette sélection, une bouée de sauvetage faisant écho aux marées du malaise mondial et peut être apte à participer à les contrer? Le vœu semble ainsi formulé d’une voie qui puisse rallier, rassembler et unifier même si cela provoque le contraire dans les faits et pour le moment. Le monde et les « temps modernes » ont besoin de poésie engagée, de ce recours au lyrisme et à l’expression des sentiments, des ressentis qui viennent du cœur vers les cœurs.

Dans un article de fond et de prime importance,le critique américain Greil Marcus qui a consacré trois livres au chanteur, s’exprimer ainsi : « Il me semble qu’en tant qu’artiste — et peu importe, finalement, qui il est dans son époque ou dans sa vie privée —, Bob Dylan est une voix.
Ce qui compte dans ce qu’il fait est sa manière d’approcher les mots, de les penser, de les transformer et de les faire résonner quand il les chante. Et il fait cela avec un sens de l’invention et du défi, avec une audace et un humour qui annulent toutes les interrogations sur les capacités de ses cordes vocales. Ou celles qui consistent à savoir qui est le premier à avoir utilisé les expressions que lui-même emploie. »

La contribution de ce poète est de mettre au monde sa vision des mots pour mettre en mots des maux du monde. Toute la puissance et la marque de la musicalité des mots ôtant les menottes de l’esprit, décloisonnant, soufflant un vent de liberté. La liberté d’expression. Le lyrisme de Bob Dylan puise dans la vie et transcende la quotidienneté. Ce lien ainsi renoué ou plutôt remis en lumière entre poésie et musique remémore une profondeur relative au processus même de création artistique. Poètes et musiciens partagent ce trait commun d’inspiration, les Muses, ces déesses qui leur transmettent depuis l’au-delà le souffle, leurs messages de rimes et de rythmes imagés, qu’ils (re)transcrivent, récitent et lèguent en paroles, selon en notes de musique ou de mot, mais toujours de façon mélodieuse et chantante afin d’enchanter l’oreille et l’œil. Littérature et musique, étroitement liées et cheminant ensemble, partagent ce lyrisme des notes destiné à toucher les cœurs, à éveiller et à exacerber les sentiments.

Gordon Ball, ce professeur qui avait été le premier à avoir nommé Bob Dylan pour ce prix, cite le professeur britannique de littérature Daniel Karlin affirmant que Dylan « a légué plus de phrases mémorables à notre langue que n’importe qui de comparable depuis Kipling ». Mentionnant le poète Ezra Pound, qui affirmait que la poésie et la musique sont des « arts jumeaux », ou évoquant la figure d’Homère s’accompagnant prétendument de la harpe et de la lyre, Ball refaisait une nouvelle fois de l’auteur de Blonde on Blonde un homme qui a fait entrer ces deux arts en fusion. Comme il l’affirmait lui-même en 1965, « les mots sont juste aussi importants que la musique. Il n’y aurait pas de musique sans les mots ». Dylan a donc renoué et « aidé de manière très significative à renouveler ce lien vital entre poésie et musique. »

Cette passerelle entre sphères littéraire et musicale – la composition musicale étant également une écriture, rappelons-le – résonne comme un souhait de pacification autour du verbe unificateur. Et qu’apportent la littérature, les arts et la culture si ce n’est ces ponts reliés et relieurs, jetés vers des ailleurs, toujours à rejoindre des rivages incertains et inconnus, finalement à déblayer et à ouvrir de nouvelles voies en empruntant des sentiers inhabituels, inaccoutumés et parfois audacieux, jamais consensuels ?

Ce Nobel est un signe fort de ce besoin d’attention portée sur l’écrit de la parole chantée et écoutée en distinguant une voix poétique, celle d’un héraut des mots qui, à travers ses ballades, vagabondant à travers chants par-delà les champs, emporte leur mélodie venant résonner et carillonner aux oreilles des cœurs. Incarnation d’une conception de la liberté qui, ayant su résister et rester, est devenue un phare de mélopées phrasées. Un symbole individuel et individualisé, générationnel et même pluri générationnel étant parvenu à suspendre un pont permanent à travers les changements, tant individuels que collectifs. Une voix mettant en mots les gens dans leur diversité et dans leurs différences, les minorités, les exclus et les reclus. Fort controversé, il n’en demeure pas moins vrai que depuis les années 1960, cet Artiste hors les murs franchit et affranchit les frontières artistiques en s’exprimant sur et à travers différents supports et dans plusieurs domaines qu’il relie entre eux. Bob Dylan n’a-t-il pas sa place parmi les Nobels et au sein de la Littérature ? Nous avons opté et tenté dans le présent article d’abonder dans le sens d’une légitimation de ce moment historique d’un point de vue pleinement ancré dans la littérature. Il contribue à cet art et son apport est décisif. Cette décision et reconnaissance va peut-être remuer la scène littéraire.

Ce que nous pouvons retirer et retenir de cette annonce ainsi que de ce choix singulier, c’est que la Littérature – pour reprendre un titre poétique de Pablo Neruda précédemment nobélisé en 1971 -, « née pour naître » pour raconter et narrer des histoires, vivante et mouvante, diverse et diversifiée, création en perpétuelle évolution et toujours en devenir, sous différentes formes tant orales qu’écrites, plus ou moins originales et inaugurales, aussi bien destinée à la vue qu’à l’ouïe, va continuer à s’écrire afin de décrire le monde, de le mettre en mots présents pour le faire advenir dans l’avenir et n’est définitivement pas à mettre en cage, oiseau dont le chant au verbe puissant tantôt imagé, tantôt engagé, mais toujours mélodieux, se fait le chantre de la libre expression aux ailes déployées dont nous ne pouvons – ni ne devons – réprimer l’envol… La littérarité de Bob Dylan incarne un esprit, cette contemporanéité ancrée dans une antique tradition d’un troubadour moderne dont les mots résonnent de leurs pas mélodieux sur les pavés d’une terre mère dans une ère qui frissonne.

Les lauréats du Nobel étant tenus d’honorer l’Académie de Suède d’une traditionnelle « Leçon » dont la forme est toutefois laissée à leur libre choix et disposant de six mois à compter de la cérémonie de remise, le 5 juin 2017, Bob Dylan a finalement envoyé, sous forme d’enregistrement audio-vidéo, la lecture par lui-même de son discours de réception du Nobel, atypique. Débutant ainsi « Quand j’ai reçu le prix Nobel de littérature, j’ai eu l’occasion de me poser précisément la question du lien entre mes chansons et la littérature. Je voulais y réfléchir et découvrir la connexion. Je vais tenter ici d’exposer ces pensées » il est, selon Sara Danius, « extraordinaire et, comme l’on pouvait s’y attendre, éloquent. Le discours transmis, l’aventure Dylan s’approche de sa conclusion. » Enregistré le 4 juin 2017 à Los Angeles, ce récit de 27 minutes sur fond de jazz pianistique, revient sur ses inspirateurs tant musicaux que littéraires et sur des thématiques fondamentales, et donne toute l’importance qu’il y a à entendre et à écouter un récit. Comme s’il racontait une histoire, en toute intimité, et dans la lignée de ses Chroniques, il évoque ses premières émotions musicales, trois livres l’ayant marqué (Moby Dick, À l’Ouest, rien de nouveau, et L’Odyssée), ce qui est l’occasion de nombreuses et profondes réflexions d’une incroyable humanité. Insistant sur la vie ainsi que sur le fait que les chansons, destinées à être écoutées, demeurent vivantes et aptes à émouvoir, il achève son propos en citant Homère : « Sing in me, oh Muse, and through me tells the story. »

« May your song always be sung »

Laëtitia Baltz