On s’était habitué, avec Maylis de Kerangal, aux tambours et aux trompettes, aux incipits de parade, à ces œuvres aux frontispices vibrants, de l’odyssée de Georges Diderot, héros de Naissance d’un pont, à la vague mythique venue du fond des âges lançant le compte à rebours poignant de Réparer les vivants.

Du 28 avril au 23 mai 2018 se tient le Salon d’Art contemporain de Montrouge, plus particulièrement consacré aux nouveaux talents de l’art actuel. La sélection d’œuvres et artistes proposés cette année montre un parti-pris cohérent, tranché et pertinent : troubler le visible, le rendre poreux aux autres sens, problématiser le privilège de la vue, du visuel.

Et si le réalisme contemporain était biologique ?
Si, plus largement, notre rapport au monde, politique comme esthétique, était moléculaire ?
C’est ce que pensait Félix Guattari dans un essai de 1977 appelant à répondre à « la miniaturisation du système répressif » capitaliste par des luttes à la même échelle, vision prophétique (et surtout portée par l’intelligence aiguë d’un présent annonçant son à venir) d’un monde moléculaire. Le titre de cet essai, La révolution moléculaire, est justement le sous-titre de l’exposition Crash Test, choisi par son curateur, Nicolas Bourriaud pour rassembler, sous un « manifeste » commun, les œuvres de vingt-cinq artistes de la jeune scène internationale contemporaine à La Panacée-MoCo de Montpellier.

« Beau doublé, monsieur le marquis », octobre 2017, C. Marcandier

« Beau doublé » que celui qui s’expose dans le Musée de la Chasse et de la Nature : Sophie Calle et son invitée Serena Carone croisent leurs regards et investissent l’espace du musée, ses étages et pièces, les vitrines d’armes à feu et autres trophées. Ainsi, aux côtés de félins et autres animaux naturalisés, (re)découvre-t-on la girafe fétiche de Sophie Calle, ses propres animaux empaillés ou son chat raidi, tué par un de ses amants.

Julia Deck (DR)

Julia Deck publie son troisième roman, Sigma, aux éditions de Minuit. Rompant en apparence avec ce qui semblait être le fondement de son univers littéraire (l’exploration à la fois clinique et décalée de la psyché féminine), l’auteure approfondit de fait les perspectives de son œuvre, bien sûr présentes dès Viviane Elisabeth Fauville et Le Triangle d’hiver : la dissimulation, la fiction comme révélateur du réel ou les référents culturels comme mise en jeu de notre rapport au réel et questionnement de vérités un peu trop vite établies.

L’Histoire de mes dents de Valeria Luiselli, qui paraît en cette rentrée, aux éditions de l’Olivier, dans une traduction de Nicolas Richard, est de ces romans qui échappent à toute catégorisation. Rapporter ce livre à un genre serait le simplifier à l’extrême, résumer son histoire la réduire à peau de chagrin.

À l’occasion de ses quarante ans, le Centre Pompidou a triomphalement fêté son anniversaire, se présentant comme un lieu vivant et toujours renouvelé de création. Et pourtant !
La rétrospective David Hockney actuellement présentée (jusqu’au 23 octobre) donne la troublante et dérangeante impression d’un lieu figeant et étouffant l’art dans le classicisme et la respectabilité.

Pilar Albarracin, She Wolf, 2006, vidéo © Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris

La définition de vivant ne va plus de soi depuis des années notamment face à une médecine dont le progrès brouille les frontières entre corps vivant, malade et cadavre. L’état de mort cérébrale en est l’exemple le plus frappant. Cependant une approche du concept semble apparaître en ce début du XXIe siècle : après l’ère de la robotique, de l’homme androïde, du corps métallique qui fut le fantasme du siècle dernier – depuis les hommes robotisés des peintures de Fernand Léger au mouvement cyberpunk des années 90 –, la chair organique revient comme modèle du nouveau vivant. Mais ce n’est pas cette chair saine et bien portante à laquelle certaines médecines douces tentent de redonner ses titres de noblesse mais une chair qui retourne à sa définition originelle. Chair modeste, trop modeste, une simple chair comestible… Car le corps humain, roseau pensant, malgré la grandeur d’âme qu’il peut contenir, qu’est-il au final si ce n’est un assemblage d’os, de muscles et de veines ? Que devient-il, privé de sa pensée, si ce n’est un simple tas de viande ?