Dans Beautés de l’éphémère, Pierre Zaoui ne fait pas que s’intéresser aux bulles de savon, à leur histoire, à leurs significations théologiques ou philosophiques. La bulle de savon y est le support d’une réflexion éthique, elle est le moyen d’une valorisation de l’enfance comme point de vue éthique.
C’est une histoire de sangs, celui des « animaux morts » que découpait le grand-père boucher, le sang des filiations et celui des transmissions, le mauvais sang, pour citer Carax, d’une génération dont les rêves ont été fracassés par le sida. Anthony Passeron ne sait pas grand-chose de cette histoire, sinon le silence qui étouffe les douleurs et les hontes. Dans sa famille on ne parle pas de cet oncle mort quelques années après la naissance de l’auteur, ce « fils préféré » qui a pourtant refusé d’être boucher dans l’arrière-pays niçois comme tous les aînés avant lui et a préféré partir — Amsterdam, les paradis artificiels, la mort, jeune, bien trop jeune. Alors Anthony Passeron enquête, il rassemble des souvenirs et matériaux familiaux et des archives, il refuse le culte du secret qui a enterré une seconde fois tous ces Enfants endormis. Il raconte, entrelaçant l’histoire intime et l’histoire collective, dans un premier roman sidérant.
La couleur bleue est un « sortilège », écrit Maggie Nelson dans son livre culte, Bleuets, qui paraît dans la nouvelle collection de poche, « Souterrains » des éditions du Sous-Sol, dans une traduction de la magicienne du verbe Céline Leroy. Le bleu n’est pas une couleur, c’est un état d’âme, une manière de se raconter, dans et par une tonalité qui est une nuance, une note et une attitude, une manière d’être au monde, une « couleur du temps » comme la robe de Peau d’âne, un prisme « comme une croix sur une carte trop vaste pour être entièrement déployée mais qui contiendrait tout l’univers connu ».
L’ultime livre de Philippe Sollers, court roman inachevé intitulé La Deuxième Vie, paraît chez Gallimard et c’est un éblouissement. Une note en introduction souligne que l’écrivain, disparu le 5 mai dernier, en a dicté, relu et corrigé le manuscrit saisi par Sophie Zhang et Georgi Galabov, mais qu’il n’a pas participé à la fabrication du livre final. Cependant, le texte publié est fidèle à Sollers et toute son incisivité intellectuelle se tient droite dans ces quelques dizaines de pages qui constituent donc les dernières lignes de son corpus romanesque.
C’est la huitième fois depuis l’été 2021 que je referme après lecture un ouvrage de Jérôme Prieur avec l’intention bien ancrée de ne pas trop tarder à le rouvrir, afin de pouvoir le retraverser autrement, tant pour vérifier – par frottage – ce que ma mémoire en a gravé, que pour ressaisir ce qui m’aura échappé à première lecture ;
Au Nord Tes Parents : le premier livre d’Antoine Mouton, publié en 2004, reparaît aujourd’hui en format poche chez La Contre Allée. L’histoire d’un enfant qui chemine vers le nord ; dans la voiture, avec lui, ses parents, la maladie de sa mère et la dureté de son père. Dans ce premier livre s’impose l’évidence d’une forme : une phrase souple, déliée, aérienne en même temps que drapée dans une gravité qu’impose son sujet. Qu’est-ce qu’on fait avec la mort et les revers de sa peine ? On va au Nord. Revenons un peu dans ces latitudes en compagnie d’Antoine Mouton, qui nous accompagne dans la genèse de ce premier texte.
Le titre du « Libelle » qu’Emmanuel Beaubatie vient de publier, Ne suis-je pas un.e féministe ?, reprend une question posée plusieurs fois au cours de l’histoire. « Ne suis-je pas une femme ? » fut celle adressée par Sojourner Truth à la Convention des droits des femmes, en 1851, celle reprise en titre de son livre par bell hooks en 1981. Cette question, à la fois dépliée et décalée (femme, féministe), dit un questionnement essentiel, complexe, qui touche à la place d’un certain nombre de personnes dans les mouvements féministes : les trans, les lesbiennes, les femmes portant un foulard, les travailleuses du sexe, etc. dont la place n’a cessé d’être au mieux interrogée, au pire contestée, à coup d’exclusions et de violentes polémiques.
« Tu parles d’un merdier, fit Brady. Bon Dieu d’bon Dieu. Sacré nom de Dieu. Non mais r’garde moi ça. Il a plus ses couilles !
— Je vois ça.
— J’crois bien qu’elles sont dans la main du négro, fit Brady.
— Tu as raison. » Delroy se pencha pour regarder de plus près.
(Percival Everett, Châtiment)
Sous l’influence des crônicas de Clarice Lispector, une série de textes du poète américain Guy Bennett, publiés dans Diacritik tout au long de l’année 2024.
Un texte inédit du poète Daniel Pozner.
Société, santé, politique… C’est la revue de presse du Chutier.
La Battue, du journaliste et photographe Louis Witter, expose des faits, les questionne, les analyse, informe et met en perspective. Le livre dénonce la politique policière et donc violente que l’État français théorise et pratique à l’encontre des exilé.e.s sans papiers à Calais depuis des années (mais aussi ailleurs sur le territoire). Si cette politique vaut contre les exilé.e.s, elle vaut sans doute de même, finalement, contre la population en général. La Battue est un livre qui met au jour le fait que la politique française, depuis des années, s’appuie sur des pratiques policières hostiles aux populations.
C’est ici que cela a eu lieu – que cela aura lieu, à nouveau – que tout se rejouera – toujours – comme une bande passante que l’on se plait à rembobiner indéfiniment – pour écouter les voix fantômes – ces bruits blancs, ces souvenirs qui, comme les lucioles, gardent leurs scintillements pour défier l’obscurité des nuits sans lunes.