3 juin 2024. L’automne précoce semble achevé : il ne pleut plus et le soleil tente même une percée. La forêt, à deux pas, nous fait signe, mais c’est à la gare que nos pas nous conduisent ; il faudra donc se contenter de l’apercevoir à travers les vitres du transilien pour Paris où a lieu une projection d’un film fort attendu. Avant de quitter la maison, je relève le courrier, y trouvant le nouveau livre de Peter Handke, Dialogues intérieurs à la périphérie, que j’emporte avec moi, commençant à le lire dans le train et le métro, avant de poursuivre ma lecture dans la salle de projection où j’arrive bien trop tôt. 15 heures. Le noir se fait. Mon regard n’a le temps que de saisir au vol, page 69, cette brève recommandation : « Rester rythmiquement concentré »

Qu’il s’agisse de bibliothèques publiques ou privées, de collections éditoriales, de souvenirs de lectures ou de groupements de textes en cours, les livres vivent aussi de leurs maillages et voisinages. Cette série se veut proposition de regroupements de publications récentes, par tropismes, thématiques ou détails adjacents. Et comment mieux l’ouvrir que par la fin ?

Luc Bénazet publie des livres de poésie depuis 2009. Il est l’auteur notamment de Articuler (Nous éditions, 2015), Incidents (Nous éditions, 2018), Rainal ! (Eric Pesty éditeur, 2019) et La Masse forêt (P.O.L, 2022). Entretien avec Luc Bénazet à l’occasion de la parution de Métamorphiques aux éditions P.O.L.

Il faut dire je ne la supporte pas ta putain d’époque. Cette phrase qui tient plus de la percussion que de l’insulte est dite par un écrivain à bord d’un avion qui va s’écraser dans quelques minutes. L’appareil chute et le narrateur se met alors à penser tout haut. Dans quel monde va-t-il donc disparaître ? Qu’est-ce qui a été réellement vécu ?

Une ville n’est plus un lieu à habiter mais à aménager : tel pourrait être le constat sans appel sous lequel placer le livre de Thomas Jusquiame, Circulez. La ville sous surveillance, qui vient de paraître aux éditions Marchialy. Circulez est le fruit d’une enquête en immersion chez un opérateur de logiciels de surveillance comme d’un travail sur le terrain et de rencontres avec des acteurs du secteur. Le tableau que le journaliste brosse de nos smart cities a tout d’un mauvais scénario dystopique sauf qu’il s’agit bien de notre présent : nous sommes sous surveillance et tout dans l’aménagement urbanistique est fait pour contrôler les flux de population et les contrôler.

Eric Hazan, écrivain, éditeur, fondateur de La Fabrique éditions, est mort aujourd’hui. Né en 1936, chirurgien, il avait repris, en 1983, la maison d’édition de livres d’art de son père, avant de fonder la sienne, en 1998, La Fabrique, indéfectiblement indépendante. Piéton de Paris, Eric Hazan défendait les causes qui lui étaient chères à travers les textes qu’il écrivait ou éditait. Son esprit de résistance et de combat manquera, alors que l’édition se voit toujours plus colonisée par l’extrême-droite. Demeurent ses livres et sa maison, qu’il avait transmise. Lire, résister : c’est en hommage à ses deux mots d’ordre, qui sont aussi les nôtres, que Diacritik republie un article qui lui avait été consacré, en 2017.

25 mai. Le palmarès de Cannes vient de tomber et, n’étant pas adepte de la critique d’opinion, je n’ai rien à en dire, sinon que quelques films pas encore sortis attisent le désir, non de s’en faire une idée, mais de s’immerger dans ce qu’ils charrient potentiellement de jamais vu ou entendu. Il faudra donc s’armer de patience avant de déposer quoi que ce soit à leur sujet.

Je n’aime pas les films de Christophe Honoré. J’en suis aujourd’hui assez heureux car découvrir et aimer le dernier film d’un cinéaste que l’on n’aime pas est un vrai bonheur cinéphile. On a le droit d’avoir ses têtes, ses marottes, ses détestations, ne pas aimer les cinéastes qui ont la carte « libé/lemonde/lesinrocks ». La seule obligation du spectateur est son honnêteté intellectuelle : sans être un chef d’œuvre, Marcello Mio est une réussite.

Une nuit, alors qu’il est en Grèce, Édouard Louis reçoit un appel de sa mère. L’homme avec lequel elle vit, ivre, l’insulte et la menace. Cette scène se répète mais elle a caché cette violence récurrente à son fils qui la pensait libérée après la rupture avec son père. Cette scène est celle de trop, il lui faut fuir. Mais comment ? comment fuir quand on a consacré sa vie à ses enfants, qu’on n’a rien à soi ? Le dernier livre d’Édouard Louis, Monique s’évade, est la tentative de dire « le prix de la liberté », sous-titre du livre et défi littéraire.