Une ville n’est plus un lieu à habiter mais à aménager : tel pourrait être le constat sans appel sous lequel placer le livre de Thomas Jusquiame, Circulez. La ville sous surveillance, qui vient de paraître aux éditions Marchialy. Circulez est le fruit d’une enquête en immersion chez un opérateur de logiciels de surveillance comme d’un travail sur le terrain et de rencontres avec des acteurs du secteur. Le tableau que le journaliste brosse de nos smart cities a tout d’un mauvais scénario dystopique sauf qu’il s’agit bien de notre présent : nous sommes sous surveillance et tout dans l’aménagement urbanistique est fait pour contrôler les flux de population et les contrôler.
Nous, habitants des villes, sommes désormais filtrés, filmés, soumis à des logiciels de reconnaissance et dispositifs de surveillance, gérés par des IA. Tout ce qui déroge à la « normalité » — le flux est la normalité — est considéré comme suspect. La ville est régie par des mots d’ordre et interdictions, incitations à surveiller nos comportements et ceux des autres : faire attention aux bagages abandonnés ou aux pickpockets dans les transports en commun, trottoirs avec vestiges des flèches et ronds contrôlant nos mouvements lors du Covid, caméras, dispositifs sécuritaires (blocs de béton parfois déguisés en bancs ou pots de fleurs). Difficile de flâner, se rassembler, errer sans but, nous devons circuler et tous nos mouvements sont soumis à des injonctions, destinées à régir un flux constant et contrôlé.
Cette mainmise sécuritaire sur les villes n’est pas nouvelle, elle fut à l’origine du projet haussmannien élargissant les rues et alignant les immeubles, pour éviter les barricades et permettre le passage aisé des forces de l’ordre. Tout ce qui est supposé déviant, menaçant ou indésirable (manifestations, campements, etc.) est exclu au nom d’une logique sécuritaire (éviter les débordements, le hooliganisme, les attentats). Ainsi se banalise une politique de filtrage et surveillance, ayant pour conséquence de soumettre les citoyens à une mobilité forcée qui seule permet la gestion et le contrôle.
Que l’on pense à la place de la Comédie à Montpellier ou à la place de la République à Paris, tout est pensé pour que tout le monde consomme (cafés, magasins) ou circule : peu d’ombre, peu de bancs, rien n’incite à la pause (sinon payante).
Dans les lieux considérés comme à risques (par exemple le Stade de France), l’aménagement d’un large no man’s land permet une intervention rapide des forces de l’ordre et rien (bancs, ombre, recoins) n’incite à se poser. L’espace est à découvert, minéralisé, la visibilité doit être totale, pour éviter tout regroupement et permettre des interventions rapides et efficaces. Lors des manifs, on nasse (on peu entrer mais pas sortir). Impossible de lister ici tous les exemples concrets et signifiants qu’analyse Thomas Jusquiame mais ils font froid dans le dos tant ils sont pertinents.
La ville est en quelque sorte devenue un immense aéroport, comme le montre Thomas Jusquiame, elle est soumise à une « science du contrôle des foules » et des « adaptations spatiales », « obsédée par la gestion des foules », par « la prévention situationnelle », balayée par les caméras et les enregistrements, par des algorithmes supposés prévenir tout comportement à risque. Nous sommes contrôlés, gérés, incités à des occupation normées, considérés comme des menaces potentielles dont il faut prévenir les déviances.
Le livre déploie un Surveiller et punir dans la droite ligne de ce que dénonçait Michel Foucault, au nom de notre sécurité, alibi de toutes les dérives. Ces dernières ne sont pas seulement juridiques — même si Thomas Jusquiame montre sur quels flous juridiques la surveillance prospère — mais financières. La surveillance est un marché juteux, ce qui achève de l’imposer dans une société dont le libéralisme (autre forme de flux) est la norme. Circulez apparaît dès lors comme un manuel d’utilité publique. Impossible de regarder le mobilier urbain du même œil après l’avoir lu, de se laisser berner ou endormir au nom de la sécurité. Ce ne sont plus ces normes qui vous gèrent et surveillent mais votre œil qui s’ouvre et s’exerce à déchiffrer les dispositifs de contrôle, seule manière de demeurer libres, de ne plus s’autocensurer et de rester positifs « en citant notre ami Gramcsi », comme le fait Thomas Jusquiame à la fin de son enquête : « Il faut allier le pessimisme de la lucidité avec l’optimisme de la volonté ».
Thomas Jusquiame, Circulez. La ville sous surveillance, éditions Marchialy, avril 2024, 256 p., 20 €