Le fait divers est image : il l’est parce que l’histoire de la presse le lie à l’iconographie, des toiles peintes accompagnant les feuilles occasionnelles aux images télévisées, en passant par les gravures des canards, les illustrations dans les journaux de la seconde moitié du XIXè siècle, les photographies en noir et blanc puis en couleur dans Détective ; parce que les procès sont croqués par des dessinateurs ; parce que des avis de recherche diffusent la photographie d’un suspect, que la police use de fiches anthropométriques, que l’enquête comme l’identification reposent sur l’image.

Tout, dans la vie de Marilyn Monroe attire le récit : les paradoxes d’une femme caméléon, de Norma Jean à la star hollywoodienne ; ses amours avec d’autres icônes, du sport (Joe DiMaggio) ou des lettres (Arthur Miller), du cinéma, de la politique ; la faille de son être, entre clarté et obscurité, jusque dans son nom ou l’image que l’on veut avoir d’elle et contre laquelle elle luttera en vain ; une vie qui commence dans la misère et l’abandon (mère schizophrène et internée), qui prend son essor sous le signe du conte de fées (au point que Marilyn se rêvera princesse sur le rocher monégasque) et s’achève en tragédie. Marilyn, soit un aimant et des failles qu’explore Joyce Carol Oates dans l’un de ses plus grands livres : Blonde.

C’est peut-être toujours à la rumeur de la matière, à l’incandescence des choses tues que Célia Houdart confie depuis bientôt une dizaine d’années chacun de ses romans. Tout un monde lointain qui paraît cette rentrée chez P.O.L. ne fait pas exception à la règle et installe sans détour possible son auteure comme l’une de nos romancières capitales.

« La tête de l’homme du peuple, voilà la question. »
Hugo, Claude Gueux

Le crime est, chez Hugo, un combat tout autant un engagement politique qu’esthétique, la revendication, dans la « Réponse à un acte d’accusation » des Contemplations d’avoir introduit les mots infâmes, ces « tas de gueux », dans les « alexandrins carrés », d’avoir osé « nommer ». Les Bastille que Victor Hugo veut renverser sont donc tout autant poétiques que concrètes, et ses personnages, souvent inspirés de faits divers attestés, figurent son combat. Ainsi de Claude Gueux, d’abord paru dans La Revue de Paris le 6 juillet 1834 puis en volume chez Evréat en 500 plaquettes financées par Charles Carlier, négociant de Dunkerque qui a vu dans ce texte « une grande leçon » et souhaite « faire tirer autant d’exemplaires qu’il y a de députés en France » pour « les leur adresser individuellement et bien exactement ».

Le 18 février 2008, Joyce Carol Oates entre dans « cette phase nouvelle posthume de sa vie » : Ray, son mari depuis « 47 ans et 25 jours », vient de s’éteindre. La voilà veuve, tentant d’apprivoiser ce mot, nouveau, incompréhensible, véritable litanie de J’ai réussi à rester en vie. « Car il est évident que l’identité de veuve l’emporte sur toute autre, celle d’individu rationnel comprise. »

J’avais longtemps cru (ou peut-être avais-je essayé de m’en convaincre) que je vivrais une histoire digne des plus beaux romans d’amours. Quand bien même il s’agirait d’un de ces monuments d’exaltation de gare routière sorti tout droit de la bibliothèque d’une maison de vacances, renfermant des livres racornis aux pages déjà jaunies, lus et relus par des générations successives d’occupants un peu fleur bleue ou très désœuvrés. Je devais cultiver cette envie des années durant. Longtemps satisfait de ce romantisme de foire aux bestiaux qui fleurit à la télévision dans ces soaps opéras provençaux mal écrits et mal interprétés voulus par des responsables de programmation aux goûts étrangement pompidoliens.

 

 

On a tort de mettre en doute l’existence des fantômes. Nous devons ce scepticisme à deux causes convergentes : le scientisme positiviste hérité du XIXe siècle et l’empire intellectuel du capitalisme marchand. Au contraire des marchandises dont la seule réalité est une « valeur d’échange » et qui existent d’autant plus que leur commerce est plus intense, les fantômes qui nous visitent et dans l’intimité desquels nous vivons nos heures les plus vraies, vis-à-vis décisifs et sombres au miroir de notre sang, jouissent d’une pure « valeur de jouissance ».