Se rappeler les Guerres Africaines de la France

Oui, en lisant le remarquable numéro des Temps Modernes, coordonné par le jeune chercheur africaniste Étienne Smith, se rappeler les Guerres Africaines de la France (1830-2017), pour reprendre le titre de la revue.
En ces temps où certains tentent d’imposer un roman national lénifiant, sous prétexte d’en finir avec une « repentance coloniale » qu’ils abhorrent, se rappeler la continuité du gallo-militarisme, de la conquête coloniale (et ses « hideuses boucheries », selon les mots d’Aimé Césaire) aux « opex » (pour opérations extérieures, une quarantaine ces cinquante dernières années) post-coloniales. Mis à part, peut-être, les États-Unis et la Grande-Bretagne, aucun autre pays que la France n’est autant intervenu militairement sur un autre continent depuis presque deux siècles.

Se rappeler que le maréchal Soult, qui fut ministre de la Guerre et Premier ministre pendant la période 1830-1847, avait conduit les troupes de Napoléon dans la péninsule ibérique. Ses troupes s’illustrèrent alors par des pratiques épouvantables — « châtiments collectifs, pillages, viols, systématisation des massacres » (William Gallois, p. 50) — que Goya a représentées. Ce maréchal fut « l’architecte politique et militaire le plus important de la conquête de l’Algérie » et ce sont ces mêmes pratiques de guerre que l’on retrouvera lors de la campagne algérienne.

Goya, Les Désastres de la guerre

Se rappeler la colonne Voulet-Chanoine (marche sur le lac Tchad, 1899) et ses captifs et otages exécutés, « villages brûlés, villes pillées, petites filles pendues » (Bertrand Taithe, p. 32).

Se rappeler la révolte anticoloniale du Volta-Bani (région qui couvrait l’ouest du Burkina Faso et l’est du Mali) de 1916-1917. Les habitants s’opposèrent à la conscription forcée et à la présence française. La répression de la colonne Molard (30 000 victimes sur une population de 900 000 personnes) fut sans limite, « prenant délibérément les civils pour cible », « détruisant les réserves de nourriture et les cultures prêtes pour la moisson, rasant les villages et empoisonnant les puits » (Mahir Saul, p. 85).

Se rappeler le massacre de Thiaroye. Le 1er décembre 1944 plusieurs dizaines (peut-être plusieurs centaines) de tirailleurs sénégalais, désarmés, sont tués, mitraillés par l’armée française — leur propre armée — au camp militaire de Thiaroye, à proximité de Dakar. Leur tort ? Réclamer leurs soldes de guerre.

Se rappeler la guerre totale menée au Cameroun par l’armée française entre 1955 et 1971, d’abord contre les indépendantistes de l’UPC (Union des populations du Cameroun), puis au service du nouveau régime installé par les Français à l’indépendance. Guerre secrète « multipliant regroupements de population, tortures, exécutions extrajudiciaires, bombardements, ratissages » (Manuel Domergue, p. 160), causant des dizaines de milliers de morts.

Se rappeler « les « guerres sans fin » menées par la France au Tchad » (Marielle Debos et Nathaniel Powell, p. 221) depuis plus d’un siècle. Le Tchad « néo-colonial » a ainsi connu une intervention française contre-insurrectionnelle de 1969 à 1972, particulièrement meurtrière (environ 10 000 victimes tchadiennes), avec des raids aériens dévastateurs sur les oasis servant de bases aux rebelles. De 1982 à 1990 l’armée française soutient activement le régime criminel d’Hissène Habré qui, c’est rappelé page 246 « met en place un système politique d’une grande brutalité, l’un des plus violents de l’histoire de l’Afrique postcoloniale. Son régime se solde par quelque 40 000 morts et des milliers de victimes torturées ».

Se rappeler… Se rappeler… Cette litanie tragique de guerres, de répressions, de massacres pourrait être bien plus longue. Comme on vient de le voir, Les Temps Modernes a choisi d’étudier des épisodes méconnus, voire oubliés. Pour savoir. Et pour se rappeler.

Les Temps Modernes, avril-juillet 2017, Guerres Africaines de la France, 1830-2017, L’empire des armées, 384 p., 29 €