Avec son premier livre, Rose Vidal, née en 1997, écrit le manifeste d’une jeunesse qui opère depuis la plus absolue des modernités. Se présentant comme un roman sans histoire, son livre Drama Doll, qui initie la collection Aventures dirigée par Yannick Haenel chez Gallimard (avec Les mouvements de l’armée rouge en 1945 de Julien de Kerviler qui sort le même jour et dont nous parlerons ici très vite) annonce : « Je suis de la génération qui ne souffre plus. » Et c’est un paradoxe : tout le travail de l’écrivaine porte sur la douleur.
Publié en 1949, Le deuxième sexe est une somme philosophique, anthropologique, sociologique, ethnologique dont l’ambition est de « regarder les femmes d’un œil neuf ». Si la force et les effets de ce livre ne sont plus à souligner, il est remarquable que ce livre ne cesse de faire retour et d’irriguer des courants et théories que Simone de Beauvoir n’avait évidemment pas envisagés.
Tardes de soledad, film documentaire d’Albert Serra : vu le 23 janvier dernier, sans prendre de note. Au moment où j’écris ces lignes, sept semaines ont passé, au cours desquelles le film a travaillé intérieurement : s’est métamorphosé, et sans doute en partie dissout. En parler n’est pas sans risque – l’écueil principal étant d’en rester aux premières impressions, alors qu’il faudrait se mettre en quête de détails non aperçus afin de dépasser le stade du jugement premier (souvent dernier chez les trop pressés).
« Qu’est-ce qu’aimer pour un écrivain ? Une histoire peut-elle être vécue sans devenir récit ? » : je posais la question la semaine dernière à propos de Philippe Vilain. Cette même question est à la source du dernier livre de Camille Laurens, Ta Promesse. Cette promesse est celle que Claire, autrice, avait faite à son compagnon, Gilles, de ne pas écrire sur lui. C’était le temps de l’amour plein, sans partage, celui où l’on renonce à tout, même à ce qui fait sa vie : écrire.
À mi-parcours, petit état des lieux de la troisième saison de The White Lotus, série phénomène arrivée sur les écrans de HBO en 2021. Hypnotique et dérangeante, la création de Mike White bouleverse bon nombre de codes et de spectateurs par son traitement frontal des névroses et des affects d’une poignée de privilégiés venus se ressourcer dans un complexe hôtelier où tout n’est pas que luxe, calme et volupté.
Qu’est-ce qu’aimer pour un écrivain ? Une histoire peut-elle être vécue sans devenir récit ? Les correspondances publiées sont une forme de réponse, Mauvais élève de Philippe Vilain, récemment paru aux éditions Robert Laffont, en est une autre. Il ne s’agit plus d’échanges de lettres dont la publication est le plus souvent posthume mais bien de l’histoire de sa rencontre, alors jeune homme, avec une autrice désormais nobelisée. Il ne s’agit pas seulement d’un récit mais bien d’une réponse alors que cette écrivaine a déjà évoqué plusieurs fois cette histoire, elle de manière plus anonyme mais répétée et qu’elle écrivait, en ouverture du Jeune homme justement : « si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu’à leur terme, elles ont été seulement vécues ».
En août 2024, traumatisée par la disparition de mon chat, je me suis interrogée sur ma relation aux animaux : l’idée que la mort d’un mammifère familier puisse susciter autant de désastre que celle d’un humain (émotionnel, sensible, sentimental), que peut-être s’agitent dans mon cerveau les mêmes neurones de désolation, m’interroge.
C’est l’un des (trop rares) bienfaits de la vidéo à la demande ou du replay un jour de disette télévisuelle : tomber par hasard sur un film anecdotique qui ne révolutionne en rien le cinéma d’action (et le cinéma tout court, loin de là) mais qui se révèle être un bon divertissement. Bloody Milkshake est de ceux-là : un pop-corn movie qui entend littéralement déconstruire le film de genre en plus d’atomiser le genre masculin qui en prend plein la testostérone.
« Il faut beaucoup de courage pour embrasser ses erreurs. »
Donella Meadows, biophysicienne et systémicienne
À cause de la destruction des espaces de vie, de la (sur)pêche et des pesticides, 73% des vertébrés sauvages ont été exterminés en 54 ans et 67% des arthropodes (dont les insectes) en 10 ans. Quant au climat, le seuil des 1,5°C a été franchi en 2024 – augurant un emballement brutal et irréversible. Cette limite planétaire est en conséquence largement dépassée, à l’instar de 5 autres (parmi les 9 qui ont été identifiées) : artificialisation des sols, pollution, perturbation des cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore, effondrement de la « biodiversité » et altération du cycle de l’eau douce.
Patrick Chamoiseau ne demande pas ce qu’est la littérature mais ce qu’elle peut – ce qu’elle peut aujourd’hui, la puissance dont elle est capable. Et il demande : quelle est la puissance dont l’existence, la nature, impliquent la littérature ?
Deux expositions mettent Geneviève Asse à l’honneur : Le bleu prend tout ce qui passe, au musée Soulages de Rodez, jusqu’au 18 mai 2025 et Geneviève Asse, Carnets à la BNF, jusqu’au 25 mai 2025. L’occasion, pour Diacritik, de republier l’épisode 6 de la série « Peintresses en France », de Carine Chichereau.
2019, déflagration française : des inédits de Louis-Ferdinand Céline réapparaissent, mettant à nouveau l’écrivain sulfureux et antisémite au centre de l’attention du milieu littéraire. Céline en héritage, qui paraît aujourd’hui au Mercure de France, rend le récit de ce tremblement tellurique en donnant la version de Véronique Chovin.
Dans le film qu’il réalise à la fin de sa vie, La Pudeur ou l’Impudeur (1991), Hervé Guibert se met en scène préparant son dernier voyage en Italie. Il remplit sa valise dans son appartement de la rue Raymond Losserand, alors qu’en fond sonore, les premières notes et paroles de la chanson de Christophe, L’Italie, se font entendre : « J’suis fatigué de faire semblant d’avoir une histoire / Le ciné ça marche pas toujours / Aujourd’hui j’ai fini / D’inventer ma vie /J’imagine l’Italie ». Puis, dans la deuxième partie du film, on le découvre alors sur l’île d’Elbe, profitant du soleil et de la mer, dans des moments suspendus au-dessus de la mort qui le guette et qui le cueille quelques mois plus tard, en décembre 1991.
Votre âme est un paysage choisi / Que vont charmant masques et bergamasques / Jouant du luth et dansant et quasi / Tristes sous leurs déguisements fantasques, écrivait quelque part Verlaine. Parfois en effet l’on se déguise sous d’étranges atours, parfois l’esprit s’égare dans ses propres tours, parfois l’extravagance du masque permet de mieux se dévoiler. Féérie, de Nathalie Dentinger, paru aux éditions Le Dilettante, raconte la violence des adultes sur le corps des enfants, les travestissements que prend la douleur lorsqu’elle s’échappe et se transforme, les échappées et les errances que permet le décalage de l’imaginaire. Rencontre avec son autrice et les lueurs permises par la fantasmagorie.
Dans Nouvelles méditations métaphysiques – Les existences imaginaires, Jean-Clet Martin poursuit son exploration de la question de l’image et de l’imagination en proposant un parcours réflexif et songeur, dans la lignée de sa Logique de la science-fiction (2017), de sa Philosophie du monstrueux (2019) et de Et Dieu joua aux dés (2023).