Dans le film qu’il réalise à la fin de sa vie, La Pudeur ou l’Impudeur (1991), Hervé Guibert se met en scène préparant son dernier voyage en Italie. Il remplit sa valise dans son appartement de la rue Raymond Losserand, alors qu’en fond sonore, les premières notes et paroles de la chanson de Christophe, L’Italie, se font entendre : « J’suis fatigué de faire semblant d’avoir une histoire / Le ciné ça marche pas toujours / Aujourd’hui j’ai fini / D’inventer ma vie /J’imagine l’Italie ». Puis, dans la deuxième partie du film, on le découvre alors sur l’île d’Elbe, profitant du soleil et de la mer, dans des moments suspendus au-dessus de la mort qui le guette et qui le cueille quelques mois plus tard, en décembre 1991.
Hervé Guibert et l’Italie, c’est toute une histoire pourrait-on dire, un roman, pourquoi pas. Il y réalise son premier voyage en 1976. En 1979, il initie une suite de nombreux séjours sur l’île d’Elbe, au presbytère de Santa Catarina, chez son ami Hans Georg Berger. Il y écrit, pendant ses périodes de vacances, plusieurs de ses livres. Il y a aussi les voyages à Sienne, Palerme, Venise, Florence, puis c’est le départ pour la Villa Médicis, à Rome, où il sera pensionnaire de 1987 à 1989. Comme le remarque Fabio Libasci, qui a notamment travaillé sur les liens qui unissent l’œuvre de Guibert et l’Italie, « ce qui peut être considéré comme un sujet de circonstance ou extravagant est une réalité qui circule de livre en livre et innerve toute la production artistique de l’auteur, de ses débuts, jusqu’à sa fin ». En effet, si l’on retrouve de multiples traces de ces nombreux voyages et séjours dans ses livres (L’Incognito, (1989) retrace, par exemple, ses années à la Villa Médicis, renommée dans le roman « Académie espagnole »), ses photographies, plus encore, en figurent les traces, comme autant de notes d’un journal intime visuel qui donnent à voir les épiphanies – qu’elles soient de nature amoureuse, amicale ou esthétique – qu’il vécut dans ce pays. Mais alors qu’en Italie, tout est couleur – le ciel, la mer, le soleil, les édifices – Hervé Guibert qui n’a jamais photographié qu’en noir et blanc, en restitue la lumière et ses ombres, leurs intensités respectives, les contrastes, les fusions. C’est ce que note très justement Gérard Lefort dans le beau texte de présentation de l’exposition qu’organise la Galerie Les Douches du 30 janvier 2025 au 3 avril 2025 : « La lumière italienne des photographies d’Hervé Guibert est une lumière a giorno, une annonciation surnaturelle qui toujours fuse de biais comme dans un Vermeer méridional. L’instantané photographique devient un instant pictural où le soleil indirect géométrise l’espace, le découpe en mosaïque d’ombres et de lueurs ».

Tirage gélatino-argentique d’époque
© Christine Guibert
Courtesy Les Douches la Galerie, Paris
Voyages en Italie – c’est le nom de l’exposition – est un double voyage : en Italie, certes, mais aussi, surtout, dans l’univers de l’écrivain-photographe. T. et C., évidemment, en ombres perdues dans un paysage de l’île, T. nu dans le presbytère, en short blanc sur les montagnes ou lisant sur un lit, les amis, Hans Georg Berger, Mathieu Lindon, Eugène Savitzkaya, saisis dans des moments de complicité ou encore l’actrice Gina Lollobrigida dans les jardins de sa maison romaine où elle reçut le jeune écrivain qui, parce qu’il eut toujours à cœur de faire circuler les secrets, en fit une nouvelle, « Le désir d’imitation ». Comme il le déclara quelques années plus tard dans la préface de son premier livre de photographie, Le Seul visage (1984), il ne faisait, en saisissant ses proches, que « témoigner de [s]on amour ». Tous étaient déjà où deviendraient les personnages de ses textes et se prêtent ici au jeu et à l’œil de celui qui leur demandait de ne plus bouger, pour prendre note et garder trace de ces beaux moments considérés comme autant d’injonctions photographiques. Un chat, derrière la fenêtre de la chambre de l’écrivain à la Villa Médicis, se laisse lui aussi, curieux, saisir dans un étonnement dont on comprend qu’il est tout autant celui de l’animal que du photographe.

Tirage gélatino-argentique d’époque
© Christine Guibert
Courtesy Les Douches la Galerie, Paris
Chez Guibert, les lieux, même lorsqu’ils semblent inoccupés, sont emplis de présences. Les objets ne sont figés que pour laisser croire qu’ils prennent la pose et que le cliché accompli, ils reprendront vie. Un éléphant en bois suspendu dans le vide acquiert la légèreté d’un oiseau, les chaises ou les lits ne sont vides que pour dire l’absence, le manque ou le départ.
On trouve dans ces photographies d’une beauté saisissante, tout à la fois le bonheur de l’instant et la mélancolie de son épuisement. Hervé Guibert possède ce sens aigu de ce qu’est l’art qu’il manie dans ces images : la photographie, c’est l’écriture avec la lumière, c’est le possible et l’impossible du temps à jamais capté, à jamais perdu, c’est l’éphémère éternel, ce sont les bonheurs, si intenses et si fragiles, c’est le clair qui danse avec l’obscur et qui racontent, ensemble, dans un même pas, une commune histoire.
« J’suis fatigué de faire semblant d’avoir une histoire / Le ciné ça marche pas toujours / Aujourd’hui j’ai fini / D’inventer ma vie /J’imagine l’Italie » chantait Christophe. Cette chanson qu’aimait Hervé Guibert en dit beaucoup. L’Italie aura probablement été pour lui un lieu où être totalement libre, totalement soi, et la photographie un art où il n’était plus nécessaire, comme dans ses autofictions, d’inventer sa vie. Ces photographies, remarquablement scénographiées par Françoise Morin et son assistant Arnaud Mareels, sur une idée de Christine Guibert, nous invitent à imaginer l’Italie d’Hervé, son Italie, et nous font comprendre que si pour lui, « Un des rôles de la littérature est l’apprentissage de la mort », celui de la photographie est peut-être de célébrer la vie, de l’inscrire, là, sur une pellicule, par la lumière, avant que la nuit tombe.
Exposition photographique, Hervé Guibert, « Voyages en Italie », Galerie Les Douches, 30 janvier – 5 avril 2025, 5 Rue Legouvé, 75010 Paris.
