Entretien avec Nathalie Dentinger : « Si l’on est bâillonné, il faut crier autrement » (Féérie)

Votre âme est un paysage choisi / Que vont charmant masques et bergamasques / Jouant du luth et dansant et quasi / Tristes sous leurs déguisements fantasques, écrivait quelque part Verlaine. Parfois en effet l’on se déguise sous d’étranges atours, parfois l’esprit s’égare dans ses propres tours, parfois l’extravagance du masque permet de mieux se dévoiler. Féérie, de Nathalie Dentinger, paru aux éditions Le Dilettante, raconte la violence des adultes sur le corps des enfants, les travestissements que prend la douleur lorsqu’elle s’échappe et se transforme, les échappées et les errances que permet le décalage de l’imaginaire. Rencontre avec son autrice et les lueurs permises par la fantasmagorie.

@ Le Dilettante

Féerie se présente comme le récit de « trois vies marquées au sceau du déni, la chronique d’un temps où les enfants étaient pris pour des adultes et les adultes étaient déguisés en enfants ». Quelle est l’origine de ce livre, qu’est-ce qui a guidé son écriture ?

Je me suis inspirée de mes premiers textes d’enfant pour écrire Féerie. À l’époque, je cherchais à exorciser une situation similaire à celle que je décris dans ce roman en imaginant des histoires au ton très libre. Je devais croire que personne ne les lirait parce que je ne me censurais pas du tout ! En retravaillant ces textes, ce qui m’intéressait avant tout, c’était de toucher le moins possible à ma vision enfantine.

Peut-être faudrait-il commencer par préciser les forces en présence de ce drame à trois personnages : il y a le personnage de l’enfant, ce « cochon pendu », le personnage du frère, et le personnage de Pierrot, un « ogre ». Qu’est-ce qui lie et sépare ces personnages ?

Les trois personnages de mon roman exposent tour à tour leurs visions du drame, mais le problème, c’est qu’ils sont pris dans la fiction qu’ils se racontent. Il y a d’abord l’enfant qui s’évade dans des mondes imaginaires quand la situation devient trop pénible, puis l’homme qui se raconte que rien n’est sa faute à travers des féeries alcoolisées, et enfin, le grand frère qui ne veut surtout pas être dérangé et qui est prêt à tout pour préserver sa paix. Donc, je dirais que c’est le déni qui unit ces personnages, et ce sont leurs perceptions divergentes de la même situation qui les opposent.

L’une des particularités de ce texte est de focaliser, entre autres, celui que nous pourrions désigner comme « coupable ». Comment s’est décidé ce choix ? Par une volonté de faire entendre toutes les parties ? Par une démarche de compréhension de ce qui s’est passé ?

C’est l’enfant que j’étais qui a décidé de se focaliser un peu plus sur le personnage de l’homme. Je pense qu’il y avait une satisfaction supérieure à le faire parler avec sa propre voix, ses expressions ; en un mot à le chosifier à mon tour. Le personnage du frère a été un peu moins investi parce qu’il est le seul que j’ai inventé. Je l’ai imaginé récemment à partir d’un patchwork de gens apathiques que j’ai croisés à l’époque. Le créer a été jubilatoire, mais je ne voulais pas qu’il prenne trop de place dans l’histoire. Il devait rester le point de vue extérieur. Quant à l’enfant (moi en quelque sorte), je lui ai laissé moins de place qu’à l’homme, parce que c’est déjà moi qui mène ce petit théâtre.

Un des chapitres porte en lui une trace guignolesque, ou carnavalesque, et la farce n’est jamais loin de la féerie, de ces personnages de cirque un peu tristes et bizarres et dangereux. Est-ce que ce détour par l’exagération grotesque est une manière plus générale d’aborder et de supporter l’insupportable ?

La féerie — ce genre théâtral en vogue au dix-neuvième siècle — m’a à la fois permis de tenir à distance le drame, et en même temps, d’oser le ton très libre qui caractérise ce texte. Sans ces exagérations propres à la féerie, j’aurais sans doute eu du mal à décrire la situation comme je le voulais. Pour autant, s’il y a féerie dans mon histoire, elle est ironique, et en quelque sorte, célinienne. Par exemple, il est question d’abus et non d’amour, le diable est né d’un déni, guignol voit le jour après une prise de drogue… En définitive, mon carnaval ressemble un peu à une peinture de James Ensor.

Le texte porte en lui une violence, mais celle-ci est larvée, pas directement représentée, on la devine plutôt qu’on ne la voit. Ce choix témoigne-t-il d’une stratégie ? Y a-t-il eu d’autres manières de chercher à approcher cette violence ?

Au début du récit, la fillette raconte ce qu’elle vit à son frère, mais comme il n’intervient pas, elle finit par se taire. L’idée de ne plus dire les choses frontalement vient de ce manque d’écoute originel. Si l’on est bâillonné, il faut crier autrement. Trouver des astuces. C’est le principe du dessin d’enfant très coloré qui cache des détails glaçants. Il y a un malaise derrière la joie de vivre dans Féerie, mais encore faut-il ne pas se laisser duper par la joie de vivre justement, pour comprendre qu’il y a un malaise. C’est exactement comme dans la vie. Les choses graves sont rarement dites. Il faut savoir observer pour comprendre ce qu’il se trame. C’était un des propos du roman. Ne pas dire au lecteur quoi penser de la situation, mais faire en sorte qu’il comprenne de lui-même.

La phrase porte en elle les signes et les marques d’un parler populaire, d’une énonciation qui garde peut-être les souvenirs de la langue orale. Comment s’est décidé ou imposé ce style ?

J’écris de cette manière-là naturellement. J’ai une mère lyonnaise, avec des expressions particulières, et j’ai grandi dans un environnement où l’on parlait de cette façon. Je pense notamment à une nourrice et à son mari ; et puis l’homme de mon roman, Pierrot, s’exprimait un peu de cette manière-là lui aussi. C’est un parler populaire qui ne comporte pas d’argot, que je travaille avec des figures de style pour souligner ce que je veux rendre saillant.

Tout livre porte derrière soi l’ombre des textes écrits mais pas nécessairement achevés ni publiés. La note d’intention précise que certains des textes trouvent leurs sources dans des écrits d’enfance. Comment procède-t-on pour travailler cette matière ?

J’ai commencé par retravailler mes anciens textes par blocs indépendants les uns des autres. Ceux qui avaient été perdus, et dont je me souvenais, ont été entièrement réécrits. La trame du roman s’offrait d’elle-même puisque c’était en quelque sorte ma propre histoire, même si elle est très romancée dans Féerie. Puis, j’ai choisi de faire parler trois personnages au lieu de deux, comme c’était le cas dans mes textes d’origine. À partir du moment où j’avais pris cette décision, il ne me restait qu’à suivre la voix de chacun de mes personnages en transformant mes anciennes nouvelles en chapitres.

Ce qui frappe dans ce livre, c’est peut-être le mélange de lisibilité (le langage simple, la focale de l’enfance) et la rupture liée aux changements de narrateur, pas toujours signalés. Comment s’est fait ce choix narratif ? Est-ce que la rupture de compréhension cherche à traduire l’incompréhension de l’enfance ?

Je n’avais pas l’intention de créer des effets de ce genre. Simplement, en tant qu’enfant, à l’écrit, je passais d’un personnage à l’autre, comme on fait parler une marionnette de théâtre. Par alternance, en prenant des voix différentes, mais sans me soucier d’un lecteur. À l’époque, je n’en imaginais tout simplement pas. Alors, quand j’ai repris ces textes, pour aider à la compréhension sans toucher à la forme, j’ai travaillé le style de chacun de mes personnages afin qu’il n’y ait pas d’ambiguïté. Je crois que ça permet d’identifier rapidement le personnage avec qui l’on se trouve au début de chaque chapitre.

Que permet finalement le recours à la féerie qui donne titre à l’ouvrage ? Est-ce que la féerie, dans ce texte, est synonyme de fiction ?

Je dirais que la féerie se manifeste dans mon roman quand mes personnages déraillent. C’est bien une fiction, mais d’un genre particulier, avec des références au merveilleux : un diable, une course poursuite grotesque, de nombreuses références au théâtre… Même l’alternance des chapitres qui laissent s’exprimer chaque personnage a quelque chose à voir avec la pièce de théâtre.

Nous pourrions terminer cet entretien en revenant à la note liminaire, qui précise qu’il ne faut pas chercher de morale quand l’enfant du récit n’en a jamais trouvé. C’est un constat fort parce qu’il est à rebours de l’idée d’une expérience dont on parviendrait rétrospectivement à trouver un sens ou une raison d’être. Mais si l’enfant ne trouve pas de morale, le récit et l’auteur adulte peuvent faire des choix différents. Qu’en est-il ? Est-ce un récit amoral ? Un récit dont la morale achoppe ?

C’est tout simplement un récit d’enfant qui parle d’une situation qui lui échappe, voilà pourquoi j’ai précisé qu’il ne fallait pas chercher de morale à cette histoire. En écrivant Féerie, mon but en tant qu’adulte n’était pas de rajouter une morale, mais de raconter comment j’avais vécu ces événements-là de l’intérieur à l’époque. Je pense que le lecteur de Féerie est un peu placé dans la position du personnage du frère de mon roman. Il est un témoin lui aussi. Il peut donc, tout comme le frère, voir ou manquer les indices de souffrance de l’enfant.

Nathalie Dentinger, Féérie, Le Dilettante, mars 2025, 15€