Danser au bord du monde : le titre du livre d’Ursula Le Guin cité en exergue du dernier roman de Céline Minard pourrait en être la ligne de force comme de basse. Mais Plasmas ne se laisse pas saisir si simplement : tout de brisures et réflexions, d’échos et combinaisons, le récit déroute autant qu’il fascine, à l’image d’un univers aux lignes (dés)accordées. Si Céline Minard réinvente la forme du livre-monde, comme le suggère la quatrième de couverture de Plasmas, c’est bien dans la concentration et l’éclatement, seules formes possibles pour dire le chaos qu’est et sera notre univers, dans un récit qui le ressaisit comme une danse.
Category Archive: Rentrée littéraire 2021
Indispensable : c’est le mot qui vient à l’esprit pour qualifier le percutant texte de Sandra Lucbert, Le Ministère des contes publics qui vient de paraître dans la Petite Jaune de Verdier. Poursuivant avec encore plus de force le travail d’investigation ouvert dans Personne ne sort les fusils, Sandra Lucbert interroge la narration néolibérale de notre monde, ce qui en fait un récit aliénant et hégémonique sans même que nous le percevions. C’est pour sortir de ce conte, notamment sur la Dette Publique, que son texte offre les moyens ardents d’un réveil : sortir du rêve de l’autre mais avec les moyens de la littérature même, de la critique littéraire. C’est la littérature qui, plus que jamais est au cœur de son travail pour mieux se saisir du monde. Autant de questions que Diacritik ne pouvait manquer d’aller poser, le temps d’un nécessaire grand entretien, à Sandra Lucbert.
Bonjour Christine,
Je ne suis pas sûr que ce papier te fasse plaisir (voir mon nom apparaître je veux dire) aussi je vais faire court.
D’un roman à l’autre, le lecteur peut avoir l’impression que Christine Angot n’en finit pas de nous raconter l’inceste dont elle fut victime des « œuvres » de son père, revenant ainsi à chaque fois au tourment qu’elle subit à l’âge de 13 ans. Or, ce n’est pas exactement le cas, même si toute autofiction se prête aisément aux redites. En fait, du roman de 1999 à celui d’aujourd’hui intitulé Le Voyage dans l’Est, il est bien plus qu’une différence de titre et bien plus qu’un déménagement de Christine et de sa mère d’une ville (Châteauroux) à l’autre (Reims). C’est que la reconstitution à laquelle procède ici la romancière se veut dans cette nouvelle version à la fois honnête et exigeante. Et, par rapport à l’œuvre de 1999, nous changeons largement de registre, voulant que le nouveau récit dise le vrai par-delà les emportements et les contradictions de jadis.
Le pli était pris, parce que le plus souvent j’écris en rond, comme avec mon tricotin, ce que j’écris n’a pas vraiment de début, pas de fin, et je reviens toujours au même endroit du récit. J’écris à l’endroit, à l’envers, en boucle.
Emmanuelle Pagano, Claude Rouyer, Le travail de mourir.
Écrire pour résister, et aussi pour éviter le pire, c’est aussi ce que fait Emmanuelle Salasc en notant l’histoire de sa narratrice Lucie, dans son dernier roman Hors gel, dixième livre chez P.O.L, après neuf parus sous le nom d’Emmanuelle Pagano. Le roman raconte une double menace.
Auteur de Saint-Just & des poussières, Arnaud Maïsetti fait (re)naître dans sa fiction un Saint-Just complexe, lyrique – un Saint-Just dont la figure et le destin peuvent aussi être l’occasion d’une lecture indirecte de notre présent. Entretien avec Arnaud Maïsetti.
Auteur d’Où que je sois encore (Seuil), d’un remarquable essai biographique consacré à Bernard-Marie Koltès (Minuit), enseignant les études théâtrales à l’université Aix-Marseille, Arnaud Maïsetti délivre un roman saisissant, démesuré et virtuose, Saint-Just & des poussières, aux Éditions de l’Arbre vengeur.
Un jour Marie Darrieussecq a perdu le sommeil, qu’elle pensait pourtant son ombre. Dans Pas dormir, l’autrice se plie aux scenarii alternatifs que lui dictent ses insomnies : penser, lire, écrire, chercher ce qu’une trinité tutélaire (Kafka, Cioran, Proust) et tant d’autres auteurs ont eux aussi traversé. Ce livre est « le résultat de vingt ans de voyage et de panique dans les livres et dans mes nuits ». Mais il est surtout une manière radicalement autre de se dire, une forme d’autobiographie par l’insomnie qui échappe à toute limite formelle parce que son sujet est, en définitive, l’éveil, à soi et au monde.
Existe-t-il des dystopies heureuses ? Est-ce que nos smartphones et nos tablettes rêvent de baisers électroniques ? Peter Chômeur va-t-il pouvoir se faire rembourser un achat qu’il n’a pas fait ? Des questions auxquelles Marc-Uwe Kling répond (ou presque) dans Quality Land, roman d’anticipation (ou presque) qui pointe l’emprise du tout numérique et de la soumission volontaire à l’intelligence artificielle. Toute ressemblance avec un monde en passe d’exister ne serait pas forcément une coïncidence…
Au cœur des Prières, nouveau livre de Marco Lodoli, un personnage, essayant tout à trac d’imaginer de quels mots il peut s’agir quand à la messe on confie au Seigneur « Dis seulement une parole et je serai guéri », propose « Un nid pour tous ». Est-ce la forme même, celle d’un nid textuel, que Lodoli choisit pour Les Prières qui se compose de trois courts romans, comme avant lui Les Fainéants, Les Prétendants et Les Promesses ? Toujours est-il que la publication des douze textes regroupés en quatre volumes se sera étendue sur plus de trente ans, et l’écrivain romain confie en préambule du dernier qu’un titre pour l’ensemble « vibre dans [sa] tête telle la dernière et pathétique corde pincée par un vagabond sur une place déserte » : Les Pauvres.
Avec Écologies déviantes, le militant et journaliste Cy Lecerf Maulpoix, nous offre un livre-parcours qui mêle récit de vie et de voyage, enquêtes historiques, lectures, interviews et réflexions politiques autour des tentatives passées, présentes et futures, d’articuler luttes écologistes et luttes queer. Un projet ambitieux et généreux sur le personnel, le collectif, la mémoire et les futurs possibles.
L’aliénation est-elle ou a-t-elle un genre ? Je veux dire un genre littéraire comme le roman, la nouvelle, le polar, la science-fiction, etc.
Deux grands livres de la rentrée littéraire ont déjà été couronnés : Jean-Baptiste Del Amo a reçu le prix du roman FNAC pour Le Fils de l’homme (Gallimard) et Jean-Claude le Prix littéraire Le Monde pour Jacqueline Jacqueline (Seuil, « La Librairie du XXIe siècle »). D’autres prix ont annoncé leurs premières listes. Retrouvez-les ici, par ordre chronologique de publication des listes, avec liens vers les articles et entretiens publiés dans Diacritik. Cet article est périodiquement mis à jour.
Sombre et magnétique : tels sont les mots qui viennent à l’esprit après avoir lu le premier roman d’Etienne Kern, Les Envolés qui vient de paraître chez Gallimard. Kern y brosse l’histoire de Franz Reichelt, tailleur autrichien venu vivre à Paris et qui meurt un jour de 1912 en se jetant de la tour Eiffel avec le costume-parachute de son invention. Dans une langue qui traque les fantômes, le romancier cherche à mettre en lumière tous les êtres impermanents au monde qui ont, plus largement, traversé son existence, autant d’envolés qui, tragiquement, ont franchi le pas. Diacritik ne pouvait manquer d’aller à la rencontre d’Etienne Kern le temps d’un grand entretien pour saluer l’évidente réussite de ce roman qui hante longtemps.
Indiscutablement, Farouches de Fanny Taillandier est l’un des romans les plus remarquables de cette rentrée littéraire. Dans une Ligurie, à la fois proche et distante de nous, la romancière nous conte l’histoire d’un couple, Baya et Jean, qui, entre attaques de sangliers et rixes entre bande rivales, sentent depuis leur maison comme une menace sourde s’immiscer progressivement dans leurs vies. Roman politique et géopolitique, fable écocritique et interrogation sans trêve sur le rapport au savoir et notamment à Wikipedia, Farouches offre une stimulante réflexion stimulante sur les liens de l’humanité avec le vivant sous toutes ses formes. Autant de raisons pour Diacritik de partir à la rencontre de la romancière le temps d’un grand entretien.