Gisèle Berkman : remonter des enfers ? (Madame)

L’aliénation est-elle ou a-t-elle un genre ? Je veux dire un genre littéraire comme le roman, la nouvelle, le polar, la science-fiction, etc.

Dans l’univers romanesque (au XIXe siècle), les figures de domestiques sont souvent des femmes (Gervaise, Cosette, Félicité). Au XXe siècle, il y a Les Bonnes de Jean Genet, les Trois vies de Gertrude Stein, qui évoquent avec l’objectivité du ressassement, la condition misérable des domestiques noires en Amérique. Dans Ida, d’Hélène Bessette, la condition féminine domestique est coupée au scalpel à travers une prose sèche et puissante. Les valets de la littérature (des hommes, donc), sont le plus souvent sympathiques, naïfs, rebelles ou ambitieux (Sancho Pança, le Jacques de Diderot, Figaro…). Ils n’ont pas l’air autant victimisés que leurs homologues féminines. Est-ce un indice de genre ? La question reste ouverte.

Si on entend aujourd’hui par genre quelque chose qui résonne avec les revendications identitaires, il existe bel et bien une littérature de la domination féminine, et le livre de Gisèle Berkman en propose une vision originale, très personnelle : l’aliénation y est interrogée, romancée, dans le contexte historique de la Shoah (jamais nommée explicitement). Adoptant un ton fluide à progression lente, l’auteure développe au fil des pages une atmosphère de suspense en huis clos.

D’abord peu située chronologiquement, cette fiction met en scène le binôme étouffant d’une dame de compagnie et de sa patronne qui sombre peu à peu dans la démence. Le sentiment claustrophobique est renforcé par la présence étrange de personnages secondaires qui témoignent de l’époque sombre de l’Occupation. Se précise alors le contexte historique, dont les événements demeurent flous, comme nimbés d’une grisaille permanente. On pense parfois à l’esthétique crépusculaire des romans de Modiano (Dora Bruder), relevant du noir et blanc, de l’archive mentale, de l’enquête jamais aboutie. Par des détails infimes nous sont révélés les non-dits, les secrets de famille, de la généalogie de Madame, une photo retrouvée, révélant la probable existence d’un enfant raflé par les Allemands. Au cœur du désastre, au fil des indices et des énigmes, nous comprenons que la Shoah est le miroir déformant de la débâcle intime et familiale. Un faux talmudiste fait des visites de courtoisie sans raison apparente, puis Monsieur Paul, le boucher, la concierge, autant de figures qui semblent tisser une complicité clandestine.

Le monde entier ourdit un complot : un climat paranoïaque (tempéré par l’humour subtil de la narratrice), fait tenir le récit sur le fil du rasoir, où le tragique le dispute au ridicule des situations. Le décor est réduit aux quelques pièces d’un appartement cossu, à la chambre de bonne nommée le Terrier (clin d’œil à Kafka ?). L’esclavage se matérialise par un ensemble de rituels quotidiens aux bons soins de Madame (l’heure des repas, du thé, les séances de piano), rituel bourgeois à travers lequel les rôles immuables sont assignés à chacune. L’humiliation s’inscrit dans cette logique imperturbable et rationnelle, et la revanche (le désir de revanche) prendra une allure aussi chronométrée que l’asservissement.

De ce chassé-croisé féminin nous partageons une lutte sans merci. Malgré sa docilité de façade, la servante fait parfois preuve d’allégresse, d’une énergie sans faille qui allège le poids de la domination. On suit maille après maille comment elle tricote et détricote son désir de vengeance, ce qui se trame derrière les intentions, sous les secrets inaudibles (la mémoire de Monsieur, la photo de l’enfant retrouvée), derrière les tentures des convenances et des illusions bourgeoises. On assiste alors à la lente dégradation du tyran (tyranne ?), à sa déchéance physique et mentale, rongée par les punaises et la sénilité.

Il s’agit de comprendre comment la folie constitue à elle seule une remontée des enfers, comment une vieille femme juive rescapée de l’extermination parvient à distiller un tel malaise, encerclant dans son enfermement les personnes de son entourage, comment, finalement, elle échoue à briser les chaînes de la malédiction.

La réussite de l’écriture réside dans l’originalité de l’approche fictionnelle : Gisèle Berkman invente une sorte de roman-témoin, avec une causticité qui lui permet d’adoucir les angles du drame, dans un contexte tragique qui fut traité par de grands auteurs avant elle. Ce n’est cependant pas un livre de plus sur la Shoah, mais une entreprise mémorielle fictive qui échafaude une véritable catharsis.

Robert Antelme avait décrit L’Espèce humaine de l’intérieur, en témoin survivant qui a vécu les camps de la mort, avec la minutie troublante d’un entomologiste. Marguerite Duras propose une épopée quotidienne, assumant une prise en charge collective de La Douleur et de la culpabilité, sous la forme d’un journal évoquant le retour des déportés. Imre Kertesz écrit une autobiographie inouïe, quasiment enfantine, faisant de la déportation une expérience de l’absurdité absolue qui transforme l’être humain en Être sans destin.

Gisèle Berkman invente un ton, une zone intermédiaire intime, presque familière, dans un théâtre mortifère où les rôles semblent avoir permuté : victime et bourreau, bourreau victime, on ne sait plus à la fin dans quel sens agit le transfert, car la pathologie a tellement gangréné la psyché, que les repères finissent par s’effondrer (comme dans The servant de Joseph Losey, où par un renversement similaire, le dominé devient le dominant).

La fin du roman reste ouverte comme un songe, apportant une lueur salvatrice qui fait ressusciter les fantômes de l’oubli.

Gisèle Berkman, Madame, éditions Arléa, « Premier Mille », septembre 2021, 400 p., 20 €

Gisèle Berkman participera au Salon du Premier roman, mairie du 6e arrondissement, le 20 novembre 2021.