Sandra Lucbert : on n’a pas si souvent l’occasion de voir à nu la guerre des classes (Personne ne sort les fusils)

En 2019, Sandra Lucbert, sociologue et romancière, assiste au procès de France Télécom durant lequel sept dirigeants de l’entreprise sont jugés à la suite du grand nombre de suicides entraînant dans la mort des employés du groupe de télécommunications, des suicides dus à tout un harcèlement moral de grande dimension accompagnant un projet de licenciement étalé sur trois années de 22000 des membres du personnel.

C’est toute la brutalité de la gestion du grand capital qui se trouvait ainsi mise en scène à travers quelques-uns de ses principaux managers français, ceux-ci faisant à cette occasion montre d’une morgue de mauvais aloi. Thème : vous avez gâché la fête… De quoi révulser Sandra Lucbert qui, on le devine aisément, a choisi son camp, celui des fragiles, des éjectés, des suicidés. Quelques représentants de cette classe des vaincus paraîtront au procès mais sans être véritablement entendus, même si maints avocats les représentent.

Lucbert va tirer roman de cet événement rare : une grosse société française qui risque la condamnation et dont les méfaits sont mis au grand jour. Mais s’agit-il bien d’un roman ou encore un reportage d’audience ? On y verrait plus justement encore un spectacle et un spectacle vibrant d’accusation, c’est-à-dire un procès dans le procès. Car Lucbert se fait le porte-parole — par écrit tout au moins — de ceux qui ne disent rien ou qui en disent peu, même s’ils sont présents. Et elle sait se faire virulente, entre rage verbale et moquerie railleuse. On pourra voir ainsi passer dans ce qui est surtout un essai quelque écho du théâtre de Brecht. Mais en plus agressif, surtout en plus impatient et parfois en plus décousu : « Les têtes sont refaites selon les dividendes : les normes du travail, les mots et les catégories psychiques depuis lesquelles on examine les cas. […] Encore un implicite à l’œuvre dans des paroles gelées ; un implicite majoritaire. Le droit inaliénable des gens, seul un côté de la salle en est convaincu, toute une société est Uber pénétrée du contraire. On ne dit pas protégés, on dit assistés. Vincent Roux le « Décrypteur » fronce les sourcils, pointe du doigt : Si je vous suis, la fragilité serait un effet pervers d’un trop-de-protection. […] Le drame salarial vient du droit salarial, en supprimant le droit, on supprimera le drame. Et les salariés. On dit : collaborateurs. » (p. 49-50)

Ministre du travail dans l’actuel gouvernement, Muriel Pénicaud est évoquée au passage, elle qui fut administratrice du groupe Orange. Elle a été engagée pour aider au désalariat. Sa mission a été de supprimer le Code du travail pour libérer du cash-flow. Libérer du cash-flow ! Formule magique et formule redoutable que celle-là renvoyant à un certain Lecoq chargé de « perfectionner la tuyauterie ». La procédure ainsi envisagée se verra transformée en fable par les soins de Sandra Lucbert à laquelle rien de fait peur. Son inspiration profite de ce qu’au procès Didier Lombard, le P-DG ventripotent, digère et sommeille. Il aurait trop avalé d’un bouillon d’os et de viande préparé à son intention. Un bouillon financier, bien sûr, capable de transformer d’énormes quantités d’os et de viande de salarié. La recette est la suivante : « Réchauffer l’eau jusqu’à ébullition, faire bouillir les affects de crainte, les blessures, les tourments jusqu’à faire décohérer les individus. Ils décohèrent en deux temps : d’abord les groupes, ensuite chacun. » (p. 94) Suivent d’autres précisions.  Le solide humain se trouve finalement décomposé selon la recette d’une psychologue américaine spécialiste des cancéreux en fin de vie. Un tel bouillon se congèle et se conserve très bien, dit encore le texte. Il aura permis de liquider un salarié après l’autre au long du flow, soit l’absorption totale d’une personne par son occupation. Au terme de la cuisson, une formule s’impose : « Tout doit disparaître »…

Ce genre d’évocation voulue ignoble mais justifiée se voit relancée en texte par des références à de grands écrivains. Cela va de Kafka à Melville et de Rabelais à Proust. De Kafka est ainsi reprise La Colonie pénitentiaire. Citons Lucbert qui reprend à l’écrivain pragois la technique de la herse : « La machine fait souffrir car la souffrance fait céder — et ramène au bon-sens. La herse lacère le condamné comme on tient un fa dièse, douze heures durant. » (p. 27) De Melville est reconduite la célèbre formule utilisée par l’employé que son patron exploite et exhorte une fois de plus au travail mais qui répond : « I would prefer not to ». Avant de s’incruster à ne rien faire dans les locaux qu’occupent l’avoué et ses copistes. Soit Bartelby comme cauchemar du capitaliste.

Les textes littéraires convoqués en roman font du soubassement de la langue de précieuses références. Et l’on y ajoutera les « paroles gelées » de Rabelais qui renvoient ici au redoutable parler du flow où les mots sont agglomérés les uns aux autres par des tirets qui en quelque sorte bloquent le jeu libre de la signification. À ce propos, comment comprendre le titre du présent roman ? Personne ne sort les fusils ? Qu’est-ce à dire ? Difficile de ne pas y voir une incitation à la révolte, voire à la révolution. Lisons « Personne ne sort donc les fusils » quand tant de gens sont passés à la herse et would prefer not to

Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils, éditions du Seuil, « Fiction et Cie », 156 p., août 2020, 15 € — Lire un extrait