Sandra Lucbert : « Le néolibéralisme est pour les dominants comme un rêve merveilleux » (Le Ministère des contes publics)

Sandra Lucbert © Sophie Bassouls

Indispensable : c’est le mot qui vient à l’esprit pour qualifier le percutant texte de Sandra Lucbert, Le Ministère des contes publics qui vient de paraître dans la Petite Jaune de Verdier. Poursuivant avec encore plus de force le travail d’investigation ouvert dans Personne ne sort les fusils, Sandra Lucbert interroge la narration néolibérale de notre monde, ce qui en fait un récit aliénant et hégémonique sans même que nous le percevions. C’est pour sortir de ce conte, notamment sur la Dette Publique, que son texte offre les moyens ardents d’un réveil : sortir du rêve de l’autre mais avec les moyens de la littérature même, de la critique littéraire. C’est la littérature qui, plus que jamais est au cœur de son travail pour mieux se saisir du monde. Autant de questions que Diacritik ne pouvait manquer d’aller poser, le temps d’un nécessaire grand entretien, à Sandra Lucbert.

Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre fort livre, Le Ministère des contes publics, qui vient de paraître. Comment s’est imposée à vous la nécessité de réfléchir, par la littérature et depuis la littérature, à l’emprise de la dette publique sur nos vies ? Vous évoquez sans attendre un numéro spécial de l’émission télévisée, C dans l’air qui portait notamment sur la visite du préfet dans la Drôme en raison du décès d’un nouveau-né, conséquence directe de la politique de fermeture des maternités : est-ce à ce moment précis que vous avez décidé d’écrire sur ces discours des comptes publics ? En quoi cette émission a-t-elle été le cristal politique d’un constat plus large ? Enfin, en quoi s’agissait-il pour vous de prolonger sinon d’approfondir les analyses que vous aviez menées dans votre précédent texte, Personne ne sort les fusils ?

S’il s’agit de faire une genèse, il faut remonter à Nuit Debout, où j’ai découvert l’étendue de mon ignorance des questions macro-économiques. Des questions — celles du capitalisme contemporain — dont on peut dire (et c’est un euphémisme) qu’elles pèsent sur l’existence collective. Comment comprendre ce que nous vivons sans comprendre par quoi nous sommes affectés ? Tout mon effort littéraire depuis consiste donc à essayer de produire pour d’autres ce qui s’est passé pour moi alors et depuis : une conversion du regard. Ou, pour le dire autrement : construire une intelligence de l’ennemi. Je cherche des moyens de rétablir imaginairement et analytiquement les chaines causales entre les structures du capitalisme financiarisé et la destruction progressive de tout un ordre social et naturel.

La question, c’est : comment faire ça en littérature ? Comme je venais du roman, j’ai d’abord cherché à faire apercevoir les déterminations structurelles par la narration. Plus précisément, je me suis engagée dans un roman sur le sujet même du Ministère : la démolition d’un ordre social par l’outil disciplinaire de la dette à rembourser. Mais très vite j’ai senti que je me fourvoyais, le résultat n’était pas satisfaisant. C’est la catalyse du Procès France Télécom qui m’a fait complètement changer de technique d’écriture. Au fond, la plasticité textuelle s’est imposée comme seule capable de donner forme à la rage que m’a inspirée le spectacle des audiences. Car là où devait se jouer la mise en accusation du néolibéralisme, le néolibéralisme régnait : la direction imprimée au procès limitait son efficace – pour ne pas dire tout simplement qu’elle l’annulait. C’est cette direction selon les structures de la liquidité financière, rendue manifeste par ce procès enlisé dans ce qu’il devait juger, que j’ai voulu faire apparaître. Il s’agissait fondamentalement d’orienter la colère contre les véritables causes (toujours agissantes) des plans managériaux.

Des Fusils au Ministère, je ne suis pas sortie du capitalisme financiarisé : je suis revenue à la ligne dette publique. Car la finance a deux « lignes ». Le cas France Télécom, c’est la finance des entreprises, qui passe par les marchés d’actions, exige des entreprises la rentabilité pour l’actionnaire, s’abat sur les salariés. Et puis il y a la finance des entités publiques (des États essentiellement), qui passe par les marchés de dettes, exige des États la soutenabilité de la dette (le fameux ratio Dette/PIB, perçu comme l’indicateur de la capacité de l’État à rembourser). La première ligne massacre les salariés, la deuxième les services publics – rien n’échappe à sa tenaille.

Puisque j’avais trouvé une méthode adéquate avec la « branche entreprises », j’ai continué dans cette voie : user de toute technique, changement de registre, pastiche nécessaire, pour atteindre à la figurabilité des effets structurels. Restait à trouver un objet « concentrat » à démanteler qui soit aussi exemplaire que le procès France Télécom l’avait été pour la « branche entreprises ». J’ai donc cherché dans les médias, organe majeur de la stéréophonie néolibérale, et j’ai trouvé cette merveille de LCN (la Langue du Capitalisme Neolibéral que les Fusils m’avaient permis de dégager) : le spécial C dans l’air intitulé Dans le piège de la dette. Tous les porteurs et les ficelles du discours néolibéral sur la dette publique y sont rassemblés. J’ai alors conçu ce dispositif que je qualifierais de baroque — parce que l’objet me l’imposait. J’entendais suivre les chemins d’une métamorphose : celle d’une machine disciplinaire (pour ne pas dire : machine de guerre) néolibérale en contes de l’intérêt collectif.

Pourriez-vous avant d’entrer dans le vif du sujet, définir sinon expliquer l’expression sur laquelle repose votre essai « contes publics » : pourquoi écrire « contes » plutôt que « comptes » ? En quoi s’agit-il d’une fiction ?

Telle est précisément la métamorphose que j’évoquais à l’instant. A vrai dire, j’ai utilisé plusieurs manières d’attraper le passage des comptes aux Contes, mais toutes se comprennent par rapport aux « cliniques capitalistes » que j’ai placées au centre du livre : un pastiche d’étude psychanalytique des rêves dans le capitalisme financiarisé. L’analogie de ce que nous vivons avec un mauvais rêve s’est en effet imposée à moi pour mettre au jour l’opération de défiguration en quoi consiste le discours automatique de la dette publique.

Comme on sait, Freud distingue le contenu latent du rêve (ce qui s’y exprime comme visée pulsionnelle) et son contenu manifeste (la narration onirique dans laquelle elle s’exprime). Il définit en effet le rêve comme la libération des motions inconscientes réprimées par la censure à l’état de veille mais montre que les visées pulsionnelles doivent demeurer défigurées pour éviter le réveil. Dans l’analogie que j’établis, les comptes, ceux dont on nous épuise à longueur de media, appartiennent au contenu manifeste, c’est-à-dire à une narration onirique : des contes. Le néolibéralisme est pour les dominants comme un rêve merveilleux : une succession de satisfactions pulsionnelles toujours plus grandes, de moins en moins entravées par les lois et les institutions qui les avaient muselées après la deuxième guerre mondiale. Évidemment les dominants nous racontent cette vie de plaisirs de telle façon qu’elle soit méconnaissable : pour éviter notre réveil. Avec une histoire de comptes-très-objectifs : rien de plus indiscutable que des « faits » et des « calculs ».

Il s’agissait donc dans Le Ministère de dégager tout à la fois l’inavouable que les contes maquillent : la violence pulsionnelle du gavage financier, et les figures rhétoriques qui la rendent méconnaissable depuis quarante ans. L’efficace rhétorique de la défiguration en contes est le versant le plus évidemment littéraire de cette affaire de dette publique. Nous sommes tenus par un corpus d’histoires merveilleuses, d’une simplicité remarquable, dont la leçon générale est : il faut réduire la dette, sinon, ça va aller très mal. Les contes publics véhiculent ainsi une formation de sens automatique : LaDettePubliqueC’estMal. Indéfiniment répétée, elle est devenue aussi inquestionnable que le Il-faut-libérer-du-cash-flow de la privatisation sauvage de France Télécom.

Pour en venir au cœur de votre propos, d’emblée, vous affirmez que Le Ministère des contes publics doit se concevoir comme votre « participation à l’effort de réveil ». De fait, selon vous, les interventions du préfet évoqué plus haut ou encore celles de Gérald Darmanin doivent être saisies comme autant de moments d’hypnose collective, une manière de conte qui aident les enfants, le « peuple-enfant », dites-vous encore, à s’endormir et dormir debout. Il s’agit alors d’appréhender leurs différents discours comme on décrypte un rêve – ou bien plutôt le cauchemar insensible qu’ils font vivre aux uns et aux autres. Si bien que pour examiner ce dispositif, votre propos procède de deux manières, distinctes mais conjointes, dans l’effort de réveil.
La première consiste à faire apparaître ce qui, dans ces discours, sommeille et fait sommeiller. Votre propos ne cesse de se mettre en quête de scènes, à entendre comme en psychanalyse, comme autant de UrSzene, de manières de scènes primitives où se cristallisent des rapports de forces invisibles et insensibles. Afin de les faire apparaître et de les hisser à un niveau de visibilité, vous dites, sollicitant Montaigne, qu’il faut des truchements. Comment définir le truchement ? En quoi la littérature produit-elle des truchements ?

L’idée de réveil à susciter d’urgence est à comprendre selon ce que je viens de dire du rêve néolibéral dans lequel nous nous débattons, et je la lie explicitement dans les « Cliniques capitalistes » à cette remarque de Deleuze : « si vous êtes pris dans le rêve de quelqu’un d’autre, vous êtes foutu », et au passage de Lewis Carroll où Alice s’insurge à l’idée d’être prise dans le rêve du Roi rouge, repris en clôture du Ministère.

Que nous soyons foutus si nous ne nous extrayons pas du rêve des capitalistes, c’est encore trop peu dire. Car pour l’heure ce rêve nous détruit. L’école, l’hôpital, l’université, la recherche, la sécurité sociale, et tant d’autres choses (jusqu’à l’Office des Forêts), le capitalisme néolibéral dévaste tout, et nous avec dedans. Mais, et c’est sans doute le pire, l’acmé du cauchemar : cette pulvérisation s’accompagne de l’assurance donnée par les porteurs du discours hégémonique (depuis les gouvernants et les médias jusqu’aux proviseurs, aux conseillers pôle emploi et aux directeurs d’hôpitaux) que rien d’autre n’est visé que notre bien. On nous démolit pour notre bien. D’un rêve pareil, il importe de se sortir — et au plus vite.

Pour l’heure, nous sommes emprisonnés dans une scène de plus en plus suffocante dont la logique ensevelie nous échappe. Et pour cause : cette scène est celle d’une pulsionnalité déchaînée. Ou plus exactement, c’est la scène d’une pulsion qui a fait carrière, qui s’est donnée pour expression toute une organisation sociale : le capitalisme. Sur cette scène devenue réalité sociale, tout, humains, nature, est plié à la pulsion fondamentale, devenue pulsion directrice : l’extraction forcenée et illimitée du profit.

Ce que je travaille avec l’analogie du rêve, c’est donc cette opération que Marx appelait l’idéologie, et Gramsci l’hégémonie, à savoir : transfigurer (défigurer puis refigurer) les intérêts particuliers des dominants en intérêt général. Et si j’ai pris au mot Deleuze et Carroll, c’est bien pour les raisons de figurabilité que vous évoquez : pour s’extraire d’un cauchemar, il faut d’abord apercevoir qu’on est dans un cauchemar.

Quant à la seconde partie de votre question : il faut une méthode pour passer du discours hégémonique (les contes manifestes, les contes à base de comptes) au contenu latent (la réalité de l’exploitation sauvage et des profits illimités) — car c’est dans la présentation en contes que nous nous débattons. L’enjeu ici est donc de décomposer les opérations langagières qui produisent la défiguration et maintiennent l’écart avec la réalité des processus. Et s’il est question de métamorphoses par le langage, alors la littérature – pour peu qu’elle se porte à la compréhension des mécanismes réels — peut faire truchement. Le « truchement » de Montaigne, c’est l’interprète qui lui traduit les paroles du chef indien en visite à Rouen, paroles par lesquelles la répartition des places et des autorisations dans le Royaume de France apparaît soudain dans toute son aberration. J’ai cherché de même des détours de médiation pour faire entendre le discours hégémonique, au double sens du terme : ce qu’il recouvre comme opérations réelles, et comment ses figures les rendent méconnaissables. Au total : faire apparaître un rapport d’exploitation dégondé.

Le Ministère est donc un livre-truchement qui enrôle plusieurs textes puissamment optiques : Alice au pays des merveilles et Au travers du miroir, Madame Bovary, Des Cannibales etc, et qui par ailleurs, comme vous le dites, a recours à de nombreuses techniques pour rendre sensibles les rapports de domination, et de démolition, en quoi consiste notre état de société.

Le second effort pour participer au réveil consiste, dans votre propos, à interroger non plus uniquement les scènes et produire des truchements mais à mettre en évidence la rhétorique dont procède l’ordre de domination, à savoir l’hégémonie. Telle que vous la définissez, l’hégémonie a pour particularité de se donner comme un discours oblique de domination : une domination qui se maquille pour ne pas apparaître comme telle. Si bien que l’essentiel de votre propos consiste alors à analyser ses stratégies de dissimulation, d’oblique : en un mot, ce qui fait trope en elle.
Ma question ici sera double : en quoi une langue aussi retorse exerce déjà en soi un véritable service d’ordre comme vous l’affirmez ? En quoi la particularité de cette parole n’est-elle de ne pas uniquement confisquer le monde, et les moyens d’action mais aussi paradoxalement toute autre parole ? Enfin, est-ce que les analyses du discours telles que les formule Victor Klemperer ont pu influencer votre démarche ? Ou bien, en quoi votre analyse, parce qu’il s’agit d’une structure qui appelle au réveil, vous êtes-vous fondée sur l’analyse du langage telle qu’une partie de la psychanalyse a pu la pratiquer ?

C’est moins ma définition de l’hégémonie que celle de Gramsci dans ses Cahiers de prison. Un ordre de domination, pour perdurer, doit se faire oublier comme tel, et apparaître comme la direction générale de tout le corps social. L’intérêt du groupe dominant doit se faire accepter comme intérêt de tous : devenir un c’est ainsi. Parmi les opérateurs de cette naturalisation, la langue courante joue un rôle de premier plan – efficace de la répétition.

La confiscation de toute autre parole en découle nécessairement, puisque les expériences des dominés ne coïncident pas avec la mise en sens hégémonique, et pourtant, c’est également celle par laquelle ils perçoivent le réel — ce que Bourdieu appelle la « violence symbolique ». Par défaut, on perçoit le réel selon le maillage signifiant qui l’a emporté : celui de la domination-direction — y compris lorsqu’elle nous est défavorable.

En passer par Klemperer se pose un peu là pour étudier les mécanismes d’imprégnation par lesquels un ordre social (donc : un ordre de domination) impose des enchaînements discursifs automatique à tous ses membres. Quant à la psychanalyse, elle offre une issue de laquelle je me sens tout à fait solidaire. Si elle commence par repérer comment les humains se construisent dans des chaînes signifiantes qui peuvent littéralement les emprisonner, elle permet aussi, dans sa pratique, de s’en dégager et de refaire d’autres chaines signifiantes. Proposition qui, en elle-même, peut aller bien au-delà de l’itinéraire personnel pour recevoir le sens d’une visée éminemment politique.

Ce qui est également remarquable dans votre analyse, c’est combien vous démontrez qu’une part majeure du conte public repose non seulement sur une délocution de la parole, une mise à mort du débat mais aussi et surtout sur une dépolitisation du débat et l’incidente mise à mort de toute possible discussion. En quoi vous apparaît-il que la fiction de la dette publique repose sur une dépolitisation concertée dont le ressort principal est de confier le caractère scientifique de toute parole au technocratique, en l’occurrence à l’économique et au financier ? En quoi cette fiction du conte public est-elle une manière selon vous de mise à mort de toute démocratie possible ?

Les contes sont un opérateur sans pareil de dédémocratisation parce qu’ils soustraient à la connaissance et à la délibération du public les considérants réels qui décident de son avenir politique. En fait de démocratie, les citoyens sont bahutés dans un monde halluciné, et les techniciens décident de fait de leurs destinées. Parmi les truchements du livre, il y a Protagoras. Quand Protagoras revisite le mythe de Prométhée et Epiméthée, c’est pour rappeler que si des questions techniques intéressent la Cité, elles doivent être confiées à des techniciens, mais que les questions politiques appartiennent à tous. La politique dissoute dans la technique, c’est une contradiction dans les termes. Or le maquillage de la politique en technique est par excellence l’opération de l’hégémonie néolibérale, et typiquement celle dont les contes, les contes à base de comptes, ont la charge. Ici donc la défiguration onirique joue deux fois. Et notamment du fait qu’en plus d’être une histoire enveloppée d’oripeaux techniques, LaDettePubliqueC’estMal est une histoire passablement tronquée. Des six figures de style qui jouent selon moi dans les contes, celle qui commande toutes les autres, c’est l’escamotage.

En effet, si les contes des technocrates se donnent pour parfaitement objectifs, ils omettent en fait soigneusement de nous rappeler tout ce à quoi cette « objectivité » est conditionnelle.  C’est bien ce qui rend ces discours particulièrement retors – et « à dormir debout » : il est impossible de tout en balayer d’un simple revers de main. Les économistes hétérodoxes y insistent : oui il y a autour du déficit et de la dette des enchaînements macroéconomiques qui peuvent jouer « objectivement ». Mais qui joueront uniquement parce qu’on a préalablement installé un certain cadre de structures hors duquel ils n’auraient pas la possibilité d’opérer : les structures des marchés de capitaux libéralisés.

Je sais bien l’effet de ce genre d’analyse sur des esprits littéraires – parce que je l’ai expérimenté (et l’expérimente répétitivement) moi-même : abattement devant l’abstraction et la technicité, sentiment que ces questions appartiennent à d’autres. Il n’est évidemment pas question de dire que les auteurs de littérature doivent devenir des économistes. Mais si la littérature veut dire quelque chose de l’époque, elle ne peut pas complètement se désintéresser de ces matières. Ce qu’il y a à comprendre de l’escamotage qui fait de LaDettePubliqueC’estMal cette machine à (nous) broyer est là : la grande transformation néolibérale a placé les marchés financiers au centre de tout. En particulier du financement des déficits publics. Une fois cette installation subreptice opérée, oui, toute la logique dépense-déficit-dette publiques se trouve objectivement sous la coupe des fameux « investisseurs internationaux », et alors LaDettePublique peut « objectivement » devenir un « Mal ».

Il y a donc une condition contingente de vérité des énoncés de LaDettePubliqueC’estMal, et elle se trouve dans ce coup de force qui avait déjà fait l’objet (et le titre) de Personne ne sort les fusils : l’installation des structures de la dérèglementation financière. Comme je l’écrivais : lorsqu’a lieu cette installation, personne ne sort les fusils, parce que les populations ne comprennent pas ce qui se joue dans ce geste technique, obscur mais totalement déterminant. Par la déréglementation financière, toute la société bascule… sans s’en apercevoir. La confiscation par la technicité se joue ensuite à l’intérieur du cadre ainsi posé, mais elle a commencé au moment même de l’installation du cadre —évènement qui ne s’est jamais inscrit comme tel dans la mémoire collective. Les premiers effets délétères se faisant sentir dix, quinze ans plus tard, et les contes produisant avec application l’escamotage des causes fondamentales pour ne livrer que des causes prochaines, nous voilà pris dans la destruction mécanique de l’ensemble des services publics, sans y rien comprendre et, surtout sans la moindre possibilité de rapporter cette destruction à ses causes véritables, trop abstraites, trop éloignées dans le temps. Ainsi : les privatisations de la SNCF, de la Poste, maintenant d’EDF ; l’attrition de l’hôpital, de l’Éducation et la Recherche, de l’appareil judiciaire ; la réforme des retraites, de l’assurance chômage etc. Des conséquences mécaniques de la déréglementation financière et des directives européennes qui la soutiennent. En contes : IlFautRéduireLesDépensesPubliques. En vérité : il faut démolir les services publics pour les transformer en services privés – étendre le domaine de la profitabilité pour le service de la pulsion néolibérale. Ainsi grandissent les patrimoines pendant que se délite tout un système social redistributif.

En ce sens, votre texte se conclut sur un appel à un au-delà du réveil : « La littérature peut : ramener de l’indicible, figurer de l’infigurable, rétablir des prédicats effacés ». Diriez-vous ainsi que la littérature doit reconquérir sa puissance politique ? Cet horizon politique, comme le faisait remarquer Quintane, ne cherche désormais plus du côté de la révolution mais de la démocratie qui doit être défendue et sauvée : en seriez-vous d’accord ? Dans quelle mesure, dépassant l’image désormais muséifiée du Grand écrivain qui est mort avec Sartre et l’engagement sartrien, diriez-vous que la littérature permet désormais, par une visée plus modeste, de repartir de la fiction pour opposer à l’incantation du conte public l’incarnation de forces vives ?

Ce que je peux dire, c’est qu’aujourd’hui il y a un syntagme figé : LaDémocratie comme il y a un LesMarchésVeulent, LaDettePubliqueC’estMal. C’est-à-dire un automatisme de langage hégémonique qui n’a plus rien à voir avec la démocratie dans son concept. Que je commence par rappeler, en suivant Castoriadis : la démocratie, c’est la capacité d’une communauté politique à se doter de ses institutions et à les remettre en travail en permanence.

SauverLaDémocratie, c’est à peu près l’inverse. C’est : s’accrocher à la démocratie bourgeoise qui, comme me le disait maître Teissonière (avocat des parties civiles au procès France Télécom) fait précéder toute sa codification juridique, notamment son droit pénal, par un article 0 : « Charbonnier est maître chez soi ». LaDémocratie repose sur un inquestionnable : la propriété privée. LaDémocratie, ce système où l’on-peut-discuter-de-tout, forclot absolument la discussion sur la propriété privée. On n’est pas très surpris de la voir main dans la main avec le capitalisme. Or aujourd’hui c’est le capitalisme, donc la propriété privée des moyens de production, qu’il faut renverser : parce qu’en plus de nos systèmes sociaux il détruit les conditions de survie de l’humanité sur la planète. Contrairement à ce que supposerait la véritable démocratie, les dominants de LaDémocratie (bourgeoise) ne sont pas précisément enclins à discuter de l’abolition du droit de propriété. Alors en effet, c’est sans doute le terme « révolution » qui convient le mieux : parce que les capitalistes déploieront toute la violence nécessaire pour défendre leurs intérêts menacés – au nom de LaDémocratie.

Cependant, parler de révolution, c’est-à-dire d’un grand moment historique n’implique pas d’en revenir à la figure grotesque et périmée du GrandEcrivain – mais ce n’est pas vous que j’aurais à en convaincre. En effet, cette prétention (ridicule) s’est effondrée – et c’est tant mieux. La spécialisation accrue a pour conséquence une modestie que je ne situerais pourtant pas dans le retour à la fiction, mais dans la collaboration de la littérature avec les sciences sociales (l’économie, mais pas seulement). Renoncer au fantasme de toute puissance, c’est accepter qu’on a besoin de travailler avec d’autres disciplines. C’est donc tirer une exigence de méthode de la nécessité de comprendre comment on nous broie et, par suite, à quoi s’attaquer. Je trouve que les éditions Amsterdam sont très conséquentes avec cette nécessité : exemple parmi tant d’autres de leur mise en complémentarité de la littérature et des sciences sociales, le recueil Le Nouveau monde. Tableau de la France néolibérale qui est sorti ce 10 septembre. Nous sommes 90, chercheurs et auteurs, à avoir contribué à ce livre que je trouve incroyablement bien pensé par ceux qui l’ont dirigé : Antony Burlaud, Allan Popelard et Grégory Rzepski. Il faut mobiliser ensemble les forces respectives des disciplines pour espérer produire quelque effet.

Enfin, ma dernière question voudrait porter sur la qualification générique de votre texte. Fiction, essai, fiction documentaire, document se nourrissant de fictions pour toucher au plus près de la société et du monde : quel terme user selon vous ? Vous sentez-vous proche notamment dans la recherche et la forme des démarches d’une autrice comme Nathalie Quintane ?

Nathalie est très inductrice – et je ne suis pas le seul exemple de son influence, loin s’en faut. Qu’est-ce qui la caractérise : une disposition d’autrice vis-à-vis de l’ordre social en ses institutions, généralement parlant, et plus particulièrement en ses institutions relativement aux enjeux du jugement dans le champ littéraire. Cette disposition est une récalcitrance. Je n’ai jamais vu Nathalie chercher les bonnes grâces des instances de la gratification institutionnelle. Et c’est la condition pour prendre des risques à la fois formels et politiques – particulièrement depuis Tomates, que je résumerais ainsi : « maintenant ça suffit, la littérature doit se secouer et prendre de front la transformation de l’ordre politique ».

Cela dit, si vous me demandez de quel travail je me sens proche, j’aimerais aussi parler de ce que Jean-Charles Massera a fait avec les syntagmes collés de l’économie dans les médias et partant dans le discours courant. C’était tout à fait explosif. Et aussi de l’extraordinaire Abc de la barbarie de Jacques-Henri Michot. Trois strates de texte : l’une, faite de listes de formations signifiantes typiquement LCN, qui déroule sa logique de répétition auto renforcée, tandis qu’un autre ensemble de citations, venues de l’art, la musique, la littérature produisent des contre-points fulgurants. Car dans ce montage, à mesure que le livre progresse, la misère politique, éthique et signifiante de la LCN apparaît dans toute son étendue. Littéralement, elle finit essorée comme un vieux chiffon. Une troisième ligne de texte, des notes de bas de page, réintroduit une narration qui exhibe l’univers mental se réclame cette démarche de Jacques-Henri : ce que les poètes du XIXe dits de « l’art pour l’art » ont initié : une exigence formelle refusant la compromission avec l’ordre capitaliste. Je ne saurais trop dire la force que redonne un livre de littérature politique aussi réussi.

Par-delà sa forme particulière, je crois que le livre de Jacques-Henri Michot, nous montre génériquement, et exemplairement, ce que nous avons à faire : porter la littérature à ce qu’elle peut de plus puissant contre la forme de boue mentale qui soutient aujourd’hui la curée capitaliste. Mais ceci sans jamais céder à la « réduction linguistique », c’est-à-dire sans oublier que la langue, ici, doit surtout être saisie comme ce qui permet l’action des structures. Dans ces conditions, une très grande plasticité formelle est permise, et même requise, et la littérature peut revenir à son principe : la combinaison et le déplacement de plusieurs jeux de langage pour dévisser l’inertie du jeu de langage dominant.

Sandra Lucbert, Le Ministère des contes publics, Verdier, septembre 2021, 142 p., 7 €

Le Nouveau monde. Tableau de la France néolibérale, Antony Burlaud, Allan Popelard, Grégory Rzepski (dir.), éditions Amsterdam, septembre 2021, 1046 p., 29 € — avec les contributions de Sarah Abdelnour, Sabrina Ali Benali, Bruno Amable, Philippe Bacqué, Camille Beauvais, François Bégaudeau, Sophie Béroud, Aurélien Bernier, Laurent Binet, Laurent Bonelli, Christophe Bonneuil, Michel Bozon, Gérard Bras, Benoit Bréville, Isabelle Bruno, Antony Burlaud, Éric Chauvier, Johann Chapoutot, Hadrien Clouet, Laurent Cordonnier, Denis Colombi, Laurence De Cock, Amina Damerdji, Jean-Marie Delarue, François Denord, Thierry Discepolo, Gatien Elie, Sophie Eustache, Amélie Ferrand, Nicolas Framont, Pierre François, Simone Gaboriau, Julie Gervais, Cécile Gintrac, Samuel Gontier, Guillaume Gourgues, Serge Halimi, Christophe Hanna, Camille Herlin-Giret, Vincent Jarousseau, François Jarrige, Fabien Jobard, Anne Jourdain, Raphaël Kempf, Rachel Knaebel, Aurore Koechlin, Paul Lagneau-Ymonet, Renaud Lambert, Jérôme Lamy, Mathilde Larrère, Frédéric Lebaron, Gérald Le Corre, Claire Lemercier, Thomas Le Roux, Danièle Linhart, Frédéric Lordon, Marius Loris, Sandra Lucbert, Nelo Magalhaes, Anne Marchand, Gérard Mauger, Michel Offerlé, Ugo Palheta, Stefano Palombarini, Evelyne Pieiller, Frédéric Pierru, Jean-Luc Porquet, Christian Prigent, Nathalie Quintane, Clément Quintard (illustrations), Mathias Reymond, Hélène Richard, Pierre Rimbert, Anne-Cécile Robert, Claire Rodier, Max Rousseau, Mathias Roux, Grégory Rzepski, François Ruffin, Rachel Saada, Arnaud Saint-Martin, Grégory Salle, Julien Sartre, Antoine Schwartz, Pierre Serna, Vincent Sizaire, Félix Tréguer, Antoine Vauchez, Xavier Vigna.