C’est un livre étonnant que nous offre Claire Fercak : à la fois enquête, récit, réflexion intime et essai, tissé d’images, quiz et citations, Après la foudre tente de cerner le phénomène du coup de foudre, dans toutes ses acceptions. Qu’est-ce que le grand après de la foudre, comment a-t-il été saisi par les sciences, l’art ou la littérature, comment à son tour le dire, pour faire de ce « qui nous dépasse » une expérience immersive ?

Le moins qu’on puisse dire c’est que les femmes sortent de l’ombre ! On ne peut s’en plaindre. Certaines de leurs « porte-paroles » sont largement invitées à la radio et à la télévision comme Titoui Lecoq et son ouvrage, Les grandes oubliées. Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes (L’Iconoclaste), Virginie Girod, Les ambitieuses. 40 femmes qui ont marqué l’Histoire par leur volonté d’exister (M6 éditions) ; on se souvient de l’ouvrage de Léa Salamé, Femmes puissantes, en 2020, pour ne citer que les plus médiatisées. Allons du côté des ouvrages « francophones ». En cette rentrée, Léonora Miano publie chez Grasset deux essais différents et, d’une certaine façon, complémentaires : L’autre langue des femmes et Elles disent.

Nous connaissons l’autrice douée qu’est Caroline Lamarche, celle qui donna tantôt Le Jour du chien, tantôt Carnets d’une soumise de province ou encore Nous sommes à la lisière. Et nous aimons le style sensible qui est le sien. Mais, derrière ce style, il est une autre écriture reçue d’un père aimé et d’une autre tonalité.

« Gods always behave like the people who make them. Les dieux se comportent toujours comme ceux qui les font » (Zora Neale Hutston, exergue de la quatrième partie de Notre part de la nuit, « Cercles de craie. 1960-1976 »).

Comment parler de Notre part de nuit de Mariana Enriquez, comment ne pas réduire sa virtuose ampleur romanesque à une intrigue linéaire qui manquerait son inventivité littéraire folle et sa manière de saisir l’essence de la culture comme de l’histoire argentines ? Sans doute faut-il partir de cette aporie même : Notre part de nuit dépasse tout ce que l’on peut en écrire, c’est une expérience de lecture qui s’empare de vous dès les premières pages et vous habite intimement, jusqu’au bout, pour longtemps vous hanter.

Indéniablement, Antoine Wauters signe avec Mahmoud ou la montée des eaux un des très grands romans de cette rentrée littéraire, couronné aujourd’hui par le prix le plus pointu de la saison d’automne, le prix Wepler. Véritable splendeur de langue, bouleversante épopée d’un homme pris dans plus d’un demi-siècle d’histoire de la Syrie, chant nu sur la nature qui tremble devant l’humanité et sa rage de destruction : tels sont les mots qui viennent pour tâcher de retranscrire la force vive d’un récit qui emporte tout sur son passage. Rarement l’histoire au présent aura été convoquée avec une telle puissance et une grâce qui ne s’éprouve que dans un déchirement constant. Diacritik republie l’entretien qu’Antoine Wauters avait accordé à Johan Faerber.

« Elimane s’est enfoncé dans sa Nuit.
La facilité de son adieu au soleil me fascine.
L’assomption de son ombre me fascine.
Le mystère de sa destination m’obsède.
Je ne sais pas pourquoi il s’est tu quand il avait encore tant à dire
 ».

Quand la critique journalistique française – télévisuelle, radiophonique ou écrite – s’entend pour encenser un roman d’un auteur francophone, on reste perplexe. Pourquoi celui-là et pas un autre, alors que tant d’autres sont publiés et ignorés ? Est-ce l’arbre qui cache la forêt ou un arbre suffisamment feuillu pour qu’il s’impose en dehors des marges où sont confinés ces écrivains ?

Avec Des îles, Marie Cosnay réalise une des possibilités de l’écriture littéraire, à savoir produire un contre-discours. Non pas simplement un discours contre mais un discours qui affirme ce que le discours dominant (celui des dominants, en fonction de leurs seuls intérêts, justifiant leur domination) masque et efface. Ce qui ici est masqué, effacé, ce sont les vies des migrant.e.s, vies assassinées chaque jour, sous nos yeux, devant nos portes. Ce qui est ici affirmé, montré et valorisé, ce sont les vies des migrant.e.s, vies tendues vers la vie, la leur comme celle de tous et toutes.

Écrire comme on performe, comme on met en mouvement, le mouvement même de la vie, puissante, singulière, alors qu’elle trouve son énergie dans la mort. Tel est le paradoxe qui anime Vide sanitaire de François Durif, de ces livres rares dont il est difficile d’écrire quoi que ce soit, tant on a le sentiment d’être face à un univers radical, sidérant et que rien ne peut remplacer la lecture.

Dans la nuit du 15 au 16 avril 1970, un glissement de terrain emportait une partie du sanatorium du Roc des Fiz, en Haute-Savoie. 71 morts dont 56 enfants. Un accident, vraiment ? Une chape a recouvert le drame, un silence auquel ne peut se résoudre Perrine Lamy-Quique qui rouvre le dossier dans un livre formellement étonnant, Dans leur nuit, ample montage de documents, lettres et témoignages qui plonge le lecteur au cœur d’une histoire glaçante qui révèle tout un pan d’histoire sociale et politique de la France des années 70.

Pluie de livres, tous intéressants, et même, pour certains, passionnants. Je ne crois guère qu’un “papier” (merveilleux que l’on puisse encore utiliser ce mot pour nos élucubrations sur Internet) puisse être autre chose qu’une sorte de montage de feuilles arrachées à un carnet de bord collées sur papyrus, roulé avant d’être introduit dans une bouteille jetée à la mer. C’est uniquement par jeu qu’on continue : jouer, non à convaincre – puisque “convaincre est stérile [ou (var.) : infécond]” comme l’a écrit Walter Benjamin –, même si l’on espère contaminer d’hypothétiques lecteurs et lectrices de passage, mais à créer ce que j’entends par “constellations”, ces cristallisations, en partie aléatoires, en partie construites suivant des lignes de tension, d’objets épars – étoiles plus ou moins lumineuses qui se détachent de la grisaille – que l’on observe, allongé au cœur du Terrain vague, oubliant de compter le temps qui passe.

Depuis Élisée, avant les ruisseaux et les montagnes (2016), La Ballade silencieuse de Jackson C. Frank (2018) et Le bruit des tuiles (2019), Thomas Giraud s’attache à saisir des vies étonnantes, pensées comme des œuvres et doublement placées sous le signe d’une figure — un homme, un rapport à l’espace. Avec Bas Jan Ader, paru en août, vient à la fois parachever et déployer l’entreprise romanesque générale : à travers l’artiste hollandais, c’est une poétique de l’apparition/disparition qui trouve chair et forme, une poétique de la chute comme « état d’être au monde » (René Char).

Le blizzard, ce vent du Grand Nord, accompagné de tourmentes de neige dit la définition, est le cadre de tourmentes d’existence des personnages de Marie Vingtras et d’une scénographie originale, efficace et captivante. Parvenir à rendre aussi intensément le vécu de quatre personnages principaux et d’une pléiade de personnages secondaires par la succession de monologues qui se côtoient sans jamais devenir dialogues est une performance qu’on ne peut que saluer et savourer. D’où le désir d’entrer dans cette construction remarquable pour en comprendre la virtuosité.

Indubitablement, Célia Houdart s’impose, récit après récit, comme l’une des figures majeures de notre contemporain. Journée particulière, son nouveau texte qui paraît ces jours-ci chez P.O.L, vient encore le confirmer par la grâce extrême de sa quête du sensible que vient menacer la violence sourde et bientôt irréversible du monde. Après Le Scribe, son important roman publié l’an passé, Célia Houdart délaisse ici pour un temps le terrain du roman pour explorer l’étonnante histoire du photographe Alain Fonteray, son ami et voisin, qui, un jour des années 90, fut photographié sans même qu’il le comprenne sur le coup, par Richard Avedon, son photographe favori. Exploration de l’art photographique, interrogation sur la fascination et la violence des images, déflagration du sensible, quête autobiographique feutrée se mêlent dans cette enquête à laquelle Célia Houdart se livre. Inutile de dire que Diacritik ne pouvait que partir à la rencontre de la romancière pour saluer cette Journée particulière si remarquable.

Danseurs sur le rivage est un recueil de nouvelles, de micro-récits parfois reliés entre eux par des échos, le retour de certains personnages, de certains noms, en tout cas de situations similaires qui dessinent le diagramme de relations de pouvoir, de domination, comme le plan d’une prison à l’air libre.