« Ce qui n’est pas la même chose que de taire. » C’est probablement la seule position tenable pour le récit généalogique et archéologique qu’entreprend Kim de L’Horizon dans son livre de sang (Blutbuch). Le titre allemand referme comme un conteneur le hêtre pourpre que Rose Labourie, sa traductrice, a choisi pour la version française.

Avec Fou de Paris, Eugène Savitzkaya signe indubitablement l’un des plus beaux romans de l’année, et assurément l’un de ses plus remarquables récits au sein d’une œuvre déjà majeure de notre contemporain. C’est peu de dire que, porté par une langue d’une rare puissance, Savitzkaya donne à lire et livre à la sensation la plus sauvage un Paris que traverse un singulier narrateur. Hanté par la figure d’un poète méconnu, Hégésippe Moreau, Fou de Paris se lit comme le conte féérique d’une odyssée sensuelle dans la capitale française. Une odyssée qui, de Sarkozy aux confinements en passant par la tragédie des attentats, dévoile une résonance politique plus vive encore que dans les autres récits de Savitzkaya. Un très grand texte dont Diacritik ne pouvait faire l’économie d’interroger son auteur le temps d’un grand entretien.

« L’art des morts et celui du linge requièrent des mouvements d’une égale minutie », Audrée Wilhelmy, Peau-de-sang.

En septembre dernier, au début du mois, les éditions Leméac ont publié à Montréal Peau-de-sang, le sixième livre d’Audrée Wilhelmy, une jeune auteure québécoise dont la voix riche et singulière exalte le féminin dans une langue romanesque et une narration qui empruntent à l’univers du conte, et notamment à celui du conte cruel, voire comme ici à celui du conte pour adultes.

Audrée Wilhelmy, dans Peau-de-sang, votre narratrice est morte, aussi est-ce depuis l’outre-tombe qu’elle relate son histoire. Votre personnage n’en est pas moins lumineux. Comme si son assassinat n’avait pas porté atteinte à sa puissance de vie. N’est-ce pas là une allégorie du féminin ?

Il y aura bientôt un an que Lori Saint-Martin nous a quitté.es. Ce soir-là, nous devions nous retrouver dans un restaurant – sur le canal Saint-Martin –, à quatre traductrices, pour passer une soirée amicale, placée sous le signe des langues, de la littérature, des voyages. Lori était en retard, ce qui ne lui arrivait absolument jamais. Nous commencions vraiment à nous inquiéter quand le couperet est tombé. Une amie nous a appelées pour nous apprendre la terrible nouvelle : Lori n’était plus de ce monde. La nuit l’avait happée. Cette ville où à son grand regret elle n’avait jamais vécu serait celle de son dernier voyage. Nous étions terrassées.

Dès le début du livre, les repères sont brouillés : « il est quinze heures du matin ». Quelle est cette heure qui n’existe pas ? Quelle est cette voix qui la dit ? Qu’il soit quinze heures du matin signale un désordre de la pensée mais aussi du monde : s’il est quinze heures du matin, c’est qu’un désordre du monde a lieu, que son ordre habituel s’est écroulé. Ce désordre, ce monde écroulé, ont pour nom : Alep. L’écriture de cette voix est celle qui écrit depuis ce désordre.

L’art voyage, nous dit Jacques Rancière, il se déplace et franchit des frontières – celles qui le constituent, qu’il traverse et reconfigure pour, en lui-même, devenir. Les voyages de l’art est un livre qui explore et déploie cette logique par laquelle l’art est mouvement avant d’être identité ou essence – son essence étant une forme de nomadisme.

Olivier Gloag offre au lecteur curieux d’une autre entrée dans l’univers camusien, un essai tonique et stimulant. L’approche en est multiple, à la fois historique, biographique, politique mais aussi soucieuse de l’analyse des textes. Associate Professor à l’Université de Caroline du Nord à Asheville, il a précédemment publié, en 2020 à Oxford University Press, Albert Camus, a very short introduction. Cet essai est édité par La Fabrique dont on sait le choix fait d’essais engagés, « ancrés politiquement à gauche de la gauche, mais sans céder à aucun esprit de chapelle, sans être inféodés à aucun groupe ni parti », selon la déclaration, en 2004, d’Eric Hazan, fondateur de l’édition.

Avec Superfaible : penser au XXIe siècle, Laurent de Sutter signe un important essai sur notre temps. Paru chez Flammarion, sous la bannière « Climats », cet essai est une somme vigoureuse, profonde et neuve sur la manière dont chacun est saisi par la critique.

Passionnant : tel est le terme qui vient spontanément à l’esprit après avoir achevé la lecture des Voyages de l’art de Jacques Rancière qui vient de paraître au Seuil dans la collection « La Librairie du XXIe siècle ». Passionnant, parce que Rancière revient, en rassemblant et en articulant six interventions, sur le régime esthétique de l’art qui l’occupe notamment depuis Le Partage du sensible pour l’éclairer cette fois à la lumière de considérations sur l’architecture et la musique. Passionnant, parce que Rancière revient avec une rare force sur la question de la modernité et des ambiguïtés qui y sont attachées. Passionnant, parce qu’il déploie la question du mouvement de l’art en dehors de lui-même en partant de l’art lui-même pour questionner ses frontières toujours en déplacement. Autant de propositions stimulantes sur lesquelles Diacritik ne pouvait manquer d’interroger le philosophe le temps d’un grand entretien.

Le roman de Caroline Deyns est un livre sur les murs qui se multiplient et emprisonnent. Ce ne sont pas n’importe quels corps qui sont emprisonnés : ce sont les corps des femmes. C’est aussi un livre sur la possibilité de faire passer, d’écrire, dans les interstices des murs, dans les failles, un murmure, une voix qui dit l’emprisonnement, revendique la destruction des murs.

Avec L’Enfant dans le taxi, Sylvain Prudhomme signe indubitablement son plus grand livre. Ce puissant roman revient sur la figure de Malusci, le grand-père, pour tenter de percer le secret de M., cet enfant naturel né dans l’Allemagne de l’Après-Guerre des amours de Malusci avec « l’inconnue du lac de Constance ».