« Elimane s’est enfoncé dans sa Nuit.
La facilité de son adieu au soleil me fascine.
L’assomption de son ombre me fascine.
Le mystère de sa destination m’obsède.
Je ne sais pas pourquoi il s’est tu quand il avait encore tant à dire
 ».

Quand la critique journalistique française – télévisuelle, radiophonique ou écrite – s’entend pour encenser un roman d’un auteur francophone, on reste perplexe. Pourquoi celui-là et pas un autre, alors que tant d’autres sont publiés et ignorés ? Est-ce l’arbre qui cache la forêt ou un arbre suffisamment feuillu pour qu’il s’impose en dehors des marges où sont confinés ces écrivains ?

Avec Des îles, Marie Cosnay réalise une des possibilités de l’écriture littéraire, à savoir produire un contre-discours. Non pas simplement un discours contre mais un discours qui affirme ce que le discours dominant (celui des dominants, en fonction de leurs seuls intérêts, justifiant leur domination) masque et efface. Ce qui ici est masqué, effacé, ce sont les vies des migrant.e.s, vies assassinées chaque jour, sous nos yeux, devant nos portes. Ce qui est ici affirmé, montré et valorisé, ce sont les vies des migrant.e.s, vies tendues vers la vie, la leur comme celle de tous et toutes.

Toutes mes tentatives d’écriture, sans exception, se sont concentrées sur cette hypothèse et sur la question suivante : qu’y a-t-il de valeur, dans la culture noire, que l’on peut perdre, et comment peut-on le préserver et le rendre utile ? (…)
Je veux dire : la civilisation noire qui fonctionne à l’intérieur de la blanche. (p. 282).

Traduit de son ouvrage original, The Source of Self-Regard, par Christine Laferrière, La Source de l’amour-propre paraît en poche, chez 10/18.

Avec Avant que j’oublie, Anne Pauly signe un splendide et rare premier roman qui paraît ces jours-ci en poche chez Verdier. Ce vibrant récit creuse la mémoire d’un père par sa fille plongée dans un deuil où, entre douleur et cocasserie, il s’agira pour elle de bâtir un mausolée incandescent. Roman de transfuge de classe diront certains : rien n’est moins sûr. À l’occasion de sa publication en grand format, Diacritik était allé à la rencontre de la romancière. Retour.

Écrire comme on performe, comme on met en mouvement, le mouvement même de la vie, puissante, singulière, alors qu’elle trouve son énergie dans la mort. Tel est le paradoxe qui anime Vide sanitaire de François Durif, de ces livres rares dont il est difficile d’écrire quoi que ce soit, tant on a le sentiment d’être face à un univers radical, sidérant et que rien ne peut remplacer la lecture.

Avoir le goût des formes brèves, des livres peu épais – on dit parfois “plaquettes”, sans que l’on sache si c’est en lien avec le beurre ou avec le sang. Aimer les pages envahies de blanc, pas nécessairement de poésie – mais c’est en ce domaine qu’on en trouve le plus. Avoir le goût d’accumuler ces petits ouvrages, parfois délicatement fabriqués à la main jusqu’à former de sacrées piles, devenues “monstres” (n’oublions pas ce titre trouvé par Jean-Pierre Faye en 1975 pour le n°23 de Change : Monstre poésie).

Magistral : tel est le mot qui vient à l’esprit après avoir achevé la lecture de La Cavalière de Nathalie Quintane qui vient de paraître chez P.O.L. A partir de l’affaire de Nelly Cavallero, enseignante à Dignes-les-Bains qui, dans les années 1970, avait défrayé la chronique en étant inculpée pour incitation de mineurs à la débauche, Quintane s’intéresse plus précisément à ces années de violente répression dans l’Éducation nationale, à la vague de radiations de professeurs. Dans un récit qui procède par excentrations, par retouches et par cercles concentriques, Quintane met au jour et à jour ce que cette violence institutionnelle des années 1970 dit de la violence étatique de notre temps. Inutile de dire que Diacritik ne pouvait qu’aller à la rencontre de l’autrice le temps d’un grand entretien autour de ce livre clef.

Dans la nuit du 15 au 16 avril 1970, un glissement de terrain emportait une partie du sanatorium du Roc des Fiz, en Haute-Savoie. 71 morts dont 56 enfants. Un accident, vraiment ? Une chape a recouvert le drame, un silence auquel ne peut se résoudre Perrine Lamy-Quique qui rouvre le dossier dans un livre formellement étonnant, Dans leur nuit, ample montage de documents, lettres et témoignages qui plonge le lecteur au cœur d’une histoire glaçante qui révèle tout un pan d’histoire sociale et politique de la France des années 70.

Thomas Clerc dans le cadre du Festival de la littérature vivante, EXTRA! du Centre Pompidou, a donné chaque soir du 9 au 19 septembre un « toast » à un livre et un auteur qu’il aimait. Le vendredi 17 septembre, c’était mon tour pour mon Sexe des Modernes, Pensée du Neutre et théorie du genre. Un toast appelle une réponse, voici qu’elle fut la mienne après l’avoir entendu.

L‘époque a rendu la critique exigeante. En lisant certains articles à charge et autres recensions acrimonieuses du 39ème épisode des aventures d’Astérix le Gaulois, on en vient à se demander si l’aventure signée Ferri et Conrad n’est pas victime de ce mal contemporain qu’est le traitement de la culture par le petit bout de la lorgnette du commentaire…

En 2019, Sandra Lucbert, sociologue et romancière, assiste au procès de France Télécom durant lequel sept dirigeants de l’entreprise sont jugés à la suite du grand nombre de suicides entraînant dans la mort des employés du groupe de télécommunications, des suicides dus à tout un harcèlement moral de grande dimension accompagnant un projet de licenciement étalé sur trois années de 22000 des membres du personnel.