Il arrive que nous soyons impatients de prendre connaissance de tel ou tel livre dont la parution est annoncée pour bientôt (par exemple, Le temps de la connaissance, de Reiner Stach, deuxième volume de sa monumentale biographie de Kafka ; ou Vivre dans le feu, le prochain – et dernier signé – Volodine). Il arrive aussi que la petite pile à l’origine de ces constellations ne présente rien d’attendu : simplement quelques pierres échouées dans le Terrain vague, que le chroniqueur a ramassées au cours de ses flâneries.
Qu’il se trouve, ou non, en affinité avec elles, il les garde près de lui, afin de savoir si elles auront don de lui délier la langue. Le processus peut être assez lent, mais à force d’y revenir, on se construit un chemin de pierres. Alors un beau matin, il prend son bâton de pèlerin, et commence à suivre cette route qui ne file pas droit, quitte à se retrouver parfois désorienté. So May we Start ?
1. À l’écoute du moderne d’Hadrien France-Lanord (Éditions du Cerf) est un essai qui ne quitte pas la petite table ou sont posés les livres, non lus de manière linéaire, mais irrégulièrement ouverts lors de moments de pause. Son sous-titre, Pour vivre et penser aujourd’hui, m’avait à réception laissé un peu perplexe ; et la forte présence de Heidegger – dont l’auteur est spécialiste si j’en crois la liste des ouvrages du même auteur où quatre sur six ont le patronyme du philosophe allemand dans leur titre – m’avait conduit, du moins dans un premier temps, à prendre distance. Aussi m’a-t-il fallu m’y reprendre à plusieurs fois avant de le lire pour ce qu’il est : « un livre à la croisée des arts et de la philosophie, cherchant plutôt à mettre la philosophie à l’écoute des arts que l’inverse. »

Alors, un dialogue s’est aussitôt ouvert, facilité par le fait que la liste de peintres, sculpteurs, musiciens et poètes étudiés dans ce livre – Paul Cézanne, Antony Caro, Henri Matisse, Dominique Fourcade, Ludwig von Beethoven, Luciano Berio, Paul Celan, Robert Duncan, William Carlos Williams, H.D., Lorine Niedecker, George Oppen, et j’en passe – est composée quasi-exclusivement de « proches » : de ceux auxquels je me frotte au quotidien, « pour vivre » en effet, et peut-être aussi pour « penser ». Reprenant cette suite d’essais qui me renvoie à tant de moments vécus, je me mets à l’écoute – mais de quoi ? Ne faisant pas partie de ceux qui ont répudié ce mot comme s’il dégageait quelque chose d’inapproprié à notre époque, je n’ai aucun mal à répondre, comme Hadrien France-Lanord : du moderne.
« Nous allons parler de Cézanne – dit ce dernier, s’adressant à ses étudiantes et étudiants de khâgne –, mais ce n’est pas en historien d’art ni même en spécialiste que je m’adresse à vous ce soir. Malgré le travail des années durant et les connaissances acquises sur cette œuvre, il me tient à cœur de rester vis-à-vis de cette peinture dans une position d’amateur. » Autrement dit : dans la position de « quelqu’un qui aime ». « À chaque fois que je vois de la peinture de Cézanne se rejoue pour moi un grand amour. C’est pourquoi chaque retrouvaille avec son œuvre est si excitante, un peu angoissante aussi, en tout cas intimidante. » Comme Cézanne est entré dans ma vie bien avant de (ne jamais) entrer en khâgne, je partage volontiers ce « grand amour ». À chaque nouvelle confrontation avec les peintures, dessins et aquarelles, notamment du « dernier Cézanne », me revient immanquablement cette excitation de la découverte : ce moment sidérant, quand j’y songe, où ce qu’on entend par « modernité » m’a traversé. Dans Dénuder les arbres, La chorégraphie de Cézanne, qui part du tableau Rochers et branches à Bibémus (1900-1904), Hadrien France-Lanord écrit : « Cézanne fait danser ensemble branches et rochers grâce à un tapis ornemental de pure couleur. […] Même la notion de bas et de haut vacille. […] Tout vibre à l’unisson grâce à l’extraordinaire densité de la touche dans cette toile qui est de celles qui bouleversent de la manière la plus radicale nos repères. » Il convient alors d’« “évanouir l’image” pour se laisser pénétrer et entrer ainsi dans le rythme et la mélodie. C’est une expérience : faire corps à nu avec l’espace tel qu’il s’ouvre, libre, en tous points de la surface. »
Parmi les 21 textes qui composent À l’écoute du moderne, on trouvera une longue étude sur un des livres les plus riches, côté écoute, création, pensée, de ces dernières années, Magdaléniennement de Dominique Fourcade où, une fois encore, « il n’est question que de la vie », donc d’harmonies et de rythmes. Ainsi qu’une lecture du poème de Williams, La brouette rouge, où France-Lanord note la « nécessité première des mots […] pour les perceptions elles-mêmes, pour percevoir ce que nous sentons à travers la manière dont nous sentons la langue. Être humain c’est avoir sans cesse à trouver les mots. […] Nul mieux que Williams montre que la poésie commence peut-être là où, dans les situations les plus ordinaires comme les plus graves, il n’y a rien à dire – rien de spécial, comme on dit –, et pourtant la nécessité intime de dire. »
Et ce n’est pas un hasard si après un éloge de la condensation – « l’amplitude maximale dans la plus intense concentration » – on retrouve, dans les dernières pages du livre, ce vers de George Oppen : « Clarté au sens de silence ». C’est bien pour cela qu’on y revient.
2. Impossible cette fois d’échapper à la sphère du souvenir. Ouvrant Histoires de pierres, me revient instantanément que c’était en classe de quatrième – à l’âge où j’avais touché du regard « mon » premier Cézanne –, que j’avais commencé à me constituer une collection de minéraux, très vite abandonnée (mais toujours gardée en l’état, malgré plusieurs déménagements). Six ans plus tard, au cours de mes brèves études aux Beaux-Arts, j’ai dessiné deux ou trois pierres très ordinaires, de manière réaliste : aux antipodes du fétichisme de la préciosité. Quand je tombe sur ces dessins comme sur ces éclats de pierre qui leur avait servi d’objet d’étude, je suis toujours saisi par le silence qu’ils dégagent. Alors, comment en parler, aujourd’hui ? Comment conter ces histoires de pierres ?

Ces questions me sont venues à l’esprit en découvrant l’ouvrage (en coédition Delpire & co / Villa Médicis) publié en écho à l’exposition Histoires de pierres qui s’est ouverte le 12 octobre 2023 (jusqu’au 14 janvier 2024) à la Villa Médicis, à Rome. Doté d’une couverture imprimée en lithographie, il propose des textes d’un peu plus d’une quinzaine d’auteur(e)s réunis par Jean de Loisy (commissaire de l’exposition) et Sam Stourdzé (qui dirige l’Académie de France à Rome). Mais que l’on se rassure, il ne s’agit pas d’un ouvrage académique lourdement chargé de communication institutionnelle, mais bien plutôt d’une sorte de labyrinthe – ce qui n’est guère étonnant, l’ombre de Roger Caillois, grand amateur de pierres et introducteur de Borges en France (dont il a co-traduit L’Aleph), planant sur la quasi-totalité du volume. Dans ces Histoires, diverses temporalités, divers médiums de création, nombre de photographies, représentant aussi bien des pierres photographiées que des œuvres et objets en deux ou trois dimensions, et d’écrits, sous forme d’essais ou de notes, s’entremêlent, incitant à rechercher mille manières de se déplacer d’une image à l’autre, tissant ainsi (paradoxalement ?) une toile minérale adressée au regard non déconnecté des autres sens : de quoi rassasier l’assoiffé de pierres et d’histoires s’y rapportant.

Roger Caillois : « Je parle des pierres, plus âgées que la vie et qui demeurent après elle sur les planètes refroidies. » Et cette matière à histoire(s) : « l’éloquence muette des pierres ». Reprenons rapidement les titres des sept parties de ce volume : « I. Des pierres qui ont toujours couché dehors. II. L’avare architecture des cristaux. III. L’invincible attrait de l’analogie. IV. Certaines pierres sont divines. V. Pierres révoltées. VI. Des pierres plus âgées que la vie. VII. Elles seules existent sur les étoiles. » On ne pourra faire de même avec les images – on se contentera de noter que, même s’il est impossible d’adhérer à tout, on ne cesse de tomber sur telle merveille qui a don, au-delà de toute forme de préciosité, de nous parler au présent. Une belle huile sur toile peinte par Joseph Sima en 1925 cohabite avec la photographie d’un lanceur de pavé en 1968 de Gilles Caron ; ou (quelques pages auparavant) avec un mélange d’aquarelle, de gouache et de graphite sur papier de Wenzel Hablik, datant des premières années du XXe siècle. De ce dernier, apprécions ce passage d’une lettre aux membres de la Gläserne Kette (Chaîne de verre) : « Je confesse qu’à l’âge de 6 ans, j’ai ramassé pour la première fois et conservé jalousement une géode de cristal de roche pour la seule raison que j’y voyais un “château de conte de fées dans la montagne”, tel que je désirais m’en construire un une fois devenu homme […] »
Je terminerai cette brève recension par un souvenir personnel. Au Maroc, en août 1982, dans le Haut Atlas. Alors que je viens de ramasser une pierre d’apparence assez ordinaire avant de me mettre à la contempler longuement, l’écrivain Claude Ollier, qui se trouve à mes côtés, me fait ce reproche : « Mais comment peux-tu te fixer sur ce bête morceau de caillou alors que le paysage est à perte de vue exceptionnel ? » Le sens du détail plutôt que celui de l’étendue. C’est pourquoi je garde aujourd’hui à proximité ces Histoires de pierres : afin de scruter ce qui m’est montré, sans compter le temps, en écho à ce qui y est rapporté.

À la cour du prince Genji, sous la direction d’Aurélie Samuel (Gallimard), est publié à l’occasion de l’exposition du même titre au Musée Guimet (du 22 novembre 2023 au 25 mars 2024). Sous-titrés Mille ans d’imaginaire japonais, livre et exposition sont en hommage à l’impressionnant maître du tissage, Itarô Yamaguchi, qui, à partir de 1970 (à l’âge de soixante-dix ans) consacra le reste de ses jours (il meurt le 27 juin 2007) à la réalisation de « quatre rouleaux en tissus » inspirés par le Dit du Genji (Genji monogatari), écrit aux alentours de l’an 1000 par Murasaki Shikibu – probablement la somme la plus illustre de « la culture historique et originale » du Japon : celle particulièrement raffinée de la cour à l’époque de Heian (794-1185). Ayant traversé, il y a plusieurs décennies, ce Dit du Genji de manière probablement un peu trop libre (comme un voyageur s’égarant avec plaisir dans des chemins de traverse), j’en ai d’abord retenu les poèmes de forme tanka. On ne va donc pas en résumer ici l’histoire, mais bien plutôt s’attacher à ce que cette exposition nous permet de revoir comme de découvrir ; et à cet indispensable outil mémoriel qu’est ce livre imprimé sur un seul côté d’un papier assez fin, avant d’être plié en accordéon, puis relié à la japonaise. D’une grande richesse iconographique, il devrait rejoindre le rayon « extrême orient » de toute bibliothèque ouverte aux bruits – et aux silences – du monde.

En première partie de cette exposition, l’on peut voir diverses estampes (dont certaines d’Utamaro ou de Hiroshige), calligraphies, paravents, palanquin et autres objets marquant ces mille ans d’imaginaire lié au Genji monogatari (avec en supplément quelques images de manga contemporain). Mais l’essentiel de cet hommage est constitué par une mise en lumière du travail d’Itarô Yamaguchi : d’une part, ces quatre rouleaux entièrement déroulés, selon un dispositif de mise à plat aussi simple que spectaculaire et autour duquel on peut se déplacer ; d’autre part, sur les murs et en vitrine (mais cette fois verticalement), nombre d’essais préparatoires (sous forme dessin, parfois agrandis pour être fixés sur des paravents). Passé un moment d’inquiétude (car comment imaginer, sans l’avoir vu, le Genji en rouleaux tissés au Japon avec une mécanique Jacquard importée vers le dernier tiers du XIXe siècle, au moment où le japonisme gagnait du terrain en France), et une fois oubliée notre préférence pour les bois gravés imprimés, on est proprement sidéré, non seulement par le travail considérable opéré – et surtout dirigé – par un artisan ayant toute sa vie fonctionné « à la commande » jusqu’à sa mise à la retraite à 70 ans où il s’est montré désireux de laisser quelque chose de « personnel » avant de mourir ; mais aussi, et surtout, par ce que ce legs inespéré raconte, via le jeu des formes et des couleurs. Comme on se laisse prendre par la force vive de la composition, on suit l’affaire, jusqu’à se retrouver au bout du – ou plutôt des quatre – rouleaux, tout en ne cessant d’entretenir un irrépressible désir d’en fixer intérieurement comme une seule et unique surface, impossible à englober à l’œil nu.

Dans un formidable entretien, alors qu’il venait d’entrer dans sa centième année, Itarô Yamaguchi insiste sur le fait qu’il n’a jamais opéré le moindre retour en arrière – « même si je reproduis des choses anciennes, je ne veux pas les reproduire telles quelles », dit-il –, et surtout sur son refus de devenir « trésor national vivant », honneur suprême au Japon : « Je ne veux pas être enfermé dans une boîte ». Il a offert au musée Guimet ces quatre rouleaux, ainsi que les œuvres qui leur sont attachées, tant il se sentait redevable envers le pays où avait été conçu le métier Jacquard. À notre tour de contribuer à cet hommage en allant visiter cette exposition, tout en nous immergeant dans ce bel ouvrage dont les pages 1 à 146 se lisent à l’occidentale, et les pages 208 à 147 (qui déploient l’intégrale des rouleaux), à la japonaise.
3. Maintenant une petite pile d’ouvrages récemment publiés par L’Atelier contemporain (qui fête ses dix ans). Deux beaux livres, l’un de peintures tantriques, l’autre de photographies ; un livre en forme de portrait – en fragments – d’un artiste récemment disparu ; et six nouveautés dans la collection de poche « Studiolo » dont quelques inédits. Il convient donc d’affuter nos crayons et de sortir des réserves quelques feuilles de papier vierge, même s’il ne nous reste que le temps et l’espace d’opérer un bref montage de notes après lecture.

Tantra Song a été conçu par le poète Franck André Jamme (1947-2020) comme « une initiation aux peintures tantriques du Rajasthan ». Partiellement édité aux États-Unis en 2011, il paraît pour la première fois en langue française, enrichi d’une introduction d’André Padoux (spécialiste du tantrisme), de deux textes de Renaud Ego, et d’un entretien de l’auteur avec le poète américain Bill Berkson (récemment croisé en compagnie de Philip Guston), dans lequel on retrouve ces mots de Jamme « placardés » à l’entrée de la « première exposition exclusivement consacrée à ces peintures » à la galerie du Jour/Agnès b. (Paris,1994) : « Il m’est souvent venu de penser que l’on avait rarement produit, dans l’histoire de la peinture, des œuvres tout à la fois aussi mystérieuses et aussi simples, aussi puissantes et aussi pures – un peu comme si le génie de l’homme était arrivé là à rassembler presque tout dans presque rien. » Et il est vrai que, d’assez petite taille (les plus grandes faisant 35,5 x 23,2 cm), ces peintures font rayonner cette intensité propre à l’authentique minimalisme, celui qui ne s’érige pas en dogme, mais porte en lui la conscience que « presque tout peut être rassemblé dans presque rien ». Il serait déplacé de les comparer à certaines icônes picturales occidentales du XXe siècle, comme les toiles suprématistes de Malevitch, ou les premières toiles à bandes verticales de Buren, alors que, comme l’écrit justement Renaud Ego, « ces motifs sont chaque fois un signe, à la fois elliptique et total, ici, de la succession éternelle du jour et de la nuit, là, du sang qui coule en nous et se mêle à l’énergie de l’univers […], soit un monde ésotérique ayant une tout autre et bien plus vaste tessiture, puisque brille, au loin, l’éclat de divinités élucidées ou transmuées dans un lexique de formes pures. »

Chaque image de Tantra Song est accompagnée d’un commentaire de Frank André Jamme, sous forme de prose volontiers lyrique. Une peinture, de l’ordre de celles que je viens d’évoquer, que d’aucuns seraient tentés de baptiser « triangle noir sur fond noir », est ainsi interprétée par le « poète-ethnographe » : « Shakti […] précipitée en son propre sexe sous la manifestation terrifiante et sombre […] Par-delà le calme apparent de cette pièce, la force divine y est plutôt destructrice. […] Le couleur la plus ténébreuse y est même redoublée, noir sur noir, noir brillant sur noir mat : l’énergie de la déesse et de l’adepte utilisant des armes terribles, similaires à celles du monde : la nuit, une fois de plus, se met à marcher sur la nuit. »

Et, en commentaire de celle qui porte le n° 37 (sur 39) : « Beiges, blanches, roses, jusqu’à rouges sur fond de conscience bleu foncé, plus rarement brun sombre, les mille flèches expriment dans cette-ci la danse sans fin de l’énergie. Sans fin et dans tous les sens. Temps et espace mêlés. » Pas facile de se détacher de leur contemplation un peu fascinée, alors qu’inévitablement ne cesse de s’imposer la tentation, très occidentale, de n’y trouver qu’un jeu formel. Comment se mettre en rapport juste avec ces peintures tantriques du Rajasthan quand du matin au soir on est à l’écoute du moderne ? Tout simplement en laissant le temps agir. Tantra Song est une belle suite de peintures non signées (ou plutôt signées d’anonymes, sauf un, qui a droit à un chapitre à part : Vyakul, « l’excité ») au sujet desquelles Frank André James a écrit deux autres textes, Ébauche de clés et Sans titre ou peut-être ciel : « J’ai toujours été persuadé que l’œil pouvait aussi connaître des sortes de frissons. / […] / C’est étrange, dans ce pays si baroque, si débordant, ces images si brèves, presque si sèches. / […] / Merveilleux anonymat. Tel un contrepoison. Ou un baume. / […] / Comme l’enfance même de notre art. Tant elles sont non seulement présentes, mais aussi actuelles. / […] / Abstraire. Pour abréger. Pour entrevoir enfin tout rassemblé. / […] / Tout arrive lorsque ce qui n’est déjà plus que le reflet, la lueur de la chose vue / atterrit / sans le moindre bruit / dans l’esprit. / […] / Petites choses farouches / Qui brillent / Obstinément. »

À la frontière, terre de contrastes – on pourrait en dire autant de L’Atelier contemporain. J’ai parlé de pierres ramassées, en voici deux, concernant un artiste qui me semble avoir agi aux antipodes de ce qui circule au Terrain vague : Miodrag Djuric, mieux connu sous le nom de Dado (peintre né en 1933 dans le Monténégro et mort en 2010 à Pontoise). Je me souviens avoir parlé de lui avec Georges Perec, après la parution d’Alphabets. Je lui avais dit à quel point ce travail ne me parlait pas. Mais aussi, que je le respectais, certes un peu à distance. Et que je préférais certains de ses dessins et surtout ses gravures, à ses peintures. De l’eau a coulé depuis plus de quatre décennies, mais rien ne m’a fait changer d’avis. Alors, ces deux parutions à L’Atelier contemporain : Portrait en fragments – Propos enregistrés par Christian Derouet, 1981-1988 et Dado, le temps d’Hérouval, un recueil de photographies de Domingo Djuric, j’aurais pu les passer à la trappe, étant donné qu’en principe je ne m’exprime pas, même de manière illusoirement neutre, sur ce qui ne me procure (comme dirait Jamme) aucun frisson. Mais, à force de les feuilleter, tombant aussi bien sur des photographies singulièrement animées que sur des propos détonants, j’ai fini par les poser sur la pile, afin de m’encourager à passer un peu de temps en leur compagnie. Portrait en fragments m’a amusé, et m’a même fait rire, alors qu’il aurait pu me mettre en pétard : « Matisse, c’est ce qu’il y a de plus pénible ! Alors là, c’est une chose qui me fait strictement vomir, à coup sûr. […] Je trouve que Bonnard, c’est pompier. Matisse c’est pompier. » Dado nous révèle aussi qu’il avait été très déçu par Goya : « Un Goya ça va, mais une salle de Goya, non. Tu meurs… » Mais, quoique matissien (et pire : cézanno-bonnardo-matissien), je tends l’oreille quand il est question d’Art Brut – qui, nous dit Dado, « m’intéressait par-dessus tout » ; et note qu’il parle de Perec de manière assez touchante : « On se voyait assez souvent, on avait pris une cuite ensemble, c’était très sympathique. Il avait un charme fou, on fondait devant Perec. »
Conçu par Amarante Szidon, fille de l’artiste, ce Portrait en fragments organise ces propos retrouvés selon huit thématiques : Jeunesse / France / Médiums, techniques / Affinités / Littérature / Esthétique / Marchands, expositions / New York / Réception. Quelques repères biographiques, une bibliophilie sélective, une liste d’expositions, et une postface de Christian Derouet (sans oublier une copieuse iconographie), complètent utilement ce livre forgé en direction des amateurs de l’art de Dado.

Mais, le livre que je retiens – la belle surprise, dont je me surprends à contempler longuement les images – est Dado, le temps d’Hérouval, un recueil de photographies de Domingo Djuric, fils de l’artiste (mort en janvier 2022), et qui, selon sa sœur Amarante, « ne nous montrait jamais ses photographies d’Hérouval [hameau de l’Oise], sauf à de rares exceptions ».Commentant cet « album », Germain Viatte écrit : « Voici un lieu où tout était vivant, jusqu’au désastre et à la mort même. Malgré un dénuement extrême, il semblait enchanteur. Il enchanta en effet ceux qui le vécurent, un couple d’artistes minutieux et visionnaire, Dado et Hessie, leurs enfants, leurs amis, la volaille, les chats et tous ces animaux que l’on dit sauvages autour de l’étang. Par le regard du fils, nous voici au cœur vécu d’une œuvre intime, bouleversante et belle, juste et inquiétante. » Tout est dit. C’est cet « enfer transformé en Éden » qui nous retient, tant par l’austérité du noir et blanc des photographies que par la chaleur humaine qui s’en dégage. Travail de professionnel et collection de photos de famille : bel alliage entre intentions et mise en œuvre pratique ; entre portrait d’artiste et celui d’un lieu, débordant d’objets et s’inscrivant fortement dans la nature environnante, sans lequel rien n’aurait eu lieu.

« Mais peut-être serait-il plus juste de parler d’une collaboration intime, de la symbiose de deux regards. Car toutes ses photographies dévoilent le dialogue incessant entre le père et le fils » ajoute Amarante Szidon. Et c’est en effet ce dialogue qui, dans le chemin de pierres où prolifère librement la fiction, réoriente celui qui n’aurait jamais imaginé s’intéresser d’aussi près à ce personnage…

Quelques indications rapides, maintenant, pour saluer la sortie en librairie de six nouveaux titres dans la collection de poche de L’Atelier contemporain, « Studiolo » – soit une somme de quasiment 1800 pages.
1. Les Arts modestes d’Hervé di Rosa rassemble les écrits de l’artiste à ce sujet, complétés par huit essais dont l’ultime, signé par Catherine Millet, porte ce beau titre, « Le désir d’art flottant ». 2 & 3. Deux volumes bien équilibrés quant au rapport texte / image : un inédit, La photo brute, sous-titré Chimères et perversions ; et une réédition, Le corps peint. Des Néanderthaliens aux Drag Kings. Ils confirment, s’il en était besoin, l’importance du travail de Michel Thévoz, qui fut conservateur de la Collection de l’Art Brut à Lausanne depuis sa fondation, et dont le nom revient pour la sixième fois dans ces chroniques. 4. Un recueil inédit de Jean Dubuffet, Art Brut et créateurs d’Art Brut (édition établie, annotée et présentée par Lucienne Peiry), déroule, sur près de 600 pages, une somme impressionnante d’écrits théoriques, d’écrits monographiques et de lettres, fort utiles pour documenter cet art défini par Dubuffet comme « farouche et furtif comme une biche ». 5. Selon le même principe du « recueil inédit », une autre somme, cette fois d’environ 450 pages, mais encore plus dense : Écrits sur l’art de Rainer Maria Rilke (préfacé par Henri-Alexis Baatsch) qui reprend certains textes forts célèbres – et à juste titre, si l’on songe aux géniales Lettres sur Cézanne d’octobre-novembre 1907 ; ou à son formidable essai sur Auguste Rodin en deux parties (1902 et 1907) – auxquels ont été ajoutés d’autres écrits, parfois fort développés, concernant des artistes moins reconnus. Fragment (traduit par Bernard Lortholary) : « Bien que nous autres modernes soyons plus éloignés que personne de pouvoir apporter à autrui, voire à nous-mêmes, l’aide de définitions, peut-être avons-nous tout de même sur les savants l’avantage d’être sincères et sans prétention, et d’avoir discrètement en mémoire nos heures de création, ce qui dans nos propos vient compenser en chaleur ce qui leur manque de scrupule et de dignité historique. »
Mais c’est le plus petit, le plus aéré, celui qui porte le plus beau titre de cette salve de six, Un sentiment qui tient le mur, recueil de « notes, propos et entretiens » de Pierre Bonnard, qui a été placé en haut de la pile, avant d’être glissé dans la poche. Qu’on l’ouvre à n’importe quelle page, on tombe immanquablement sur quelque chose qui restera en mémoire : « 9 novembre 1930 : Dessin la main légère, formes de l’ombre. » / « 18 novembre 1932 : Un modèle dans la tête, continuellement enrichi. » / « 31 juillet 1940 : Quand on perd le contrôle [les] couleurs se marient à coup sûr. » / « 17 janvier 1944 : Celui qui chante n’est pas toujours heureux. » / « 3-4 mars 1944 : Les stations de rêverie comme le chat, le sommeil entre les exaltations comme le chien. » / « 2 janvier 1946 : Le meilleur apprentissage : peintre en bâtiment / lithographe. » Et enfin, sans date : « J’espère que ma peinture tiendra, sans craquelures. Je voudrais arriver devant les jeunes peintres de l’an 2000 avec des ailes de papillon. »
(Cette chronique est In memoriam Shane McGowan – 25/12/1957- 30/11/2023)
Hadrien France-Lanord, À l’écoute du moderne, Éditions du Cerf, août 2023, 400 pages, 30€
Sous la direction de Jean de Loisy et Sam Stourdzé, Histoires de pierres, Delpire & co / Villa Médicis, novembre 2023, 256 pages, 46€
Sous la direction d’Aurélie Samuel, À la cour du prince Gengi, Gallimard, novembre 2023, 208 pages, 35€
Franck André Jamme, Tantra Song, L’Atelier contemporain, novembre 2023, 160 pages, 30€
Dado, Portrait en fragments, L’Atelier contemporain, novembre 2023, 264 pages, 25€
Domingo Djuric, Dado Le temps d’Hérouval, L’Atelier contemporain, novembre 2023, 272 pages, 35€
Pierre Bonnard, Un sentiment qui tient le mur, L’Atelier contemporain, octobre 2023, 160 pages, 8€50
Rainer Maria Rilke, Écrits sur l’art, L’Atelier contemporain, octobre 2023, 448 pages, 12€50
Jean Dubuffet, Art Brut, L’Atelier contemporain, octobre 2023, 592 pages, 13€50
Michel Thévoz, La photo brute, L’Atelier contemporain, octobre 2023, 176 pages, 8€50
Michel Thévoz, Le corps peint, L’Atelier contemporain, octobre 2023, 192 pages, 8€50
Hervé di Rosa, Les Arts modestes, L’Atelier contemporain, octobre 2023, 224 pages, 9€50