Orphée : le premier poète, celui-là même qui précède Homère, l’origine légendaire et tragique de la condition de l’artiste. On ne sait par quel bout le saisir tant son histoire a été racontée, tant son mythe a été figuré et déformé par une postérité qui l’a choisi comme emblème. Orphée c’est le poète magique, capable de transfigurer le monde qui l’entoure, de faire parler pierre, arbre, rivière, c’est celui capable de vaincre les puissances de la mort par la beauté envoûtante de son chant, mais c’est aussi celui qui ne peut échapper au fatum tragique du destin, et c’est celui éparpillé par les serres cruelles des femmes qui le déchirent. Comment saisir Orphée alors même qu’il n’est pas une œuvre, ni un auteur, mais un mythe qui ouvre la porte de la littérature pour toute une civilisation et pour ses descendants ?
C’est justement l’intérêt du très intéressant volume Orphée. Poèmes magiques et cosmologiques, qui parait aux Belles Lettres dans une traduction d’Alain Verse, que se pencher sur cette figure fondatrice de la poésie. Orphée, c’est une histoire, mais c’est aussi un corpus, ou plutôt, à l’image d’un grand nombre de textes antiques, un corpus lacunaire, troué, rongé par les mites des siècles, corpus qui nous apparait par une esthétique que chérit la modernité et qui est celle du fragment. Sans pouvoir déterminer la part de réalité propre à toute figure mythique, souvent construite sur l’assise historique d’un personnage ayant réellement vécu (à l’image de Gilgamesh), nous avons des traces qui permettent de voir qu’il a existé un corpus orphique. Au nom d’Orphée est ainsi associée une théogonie, connue par trois versions. Cette théogonie doit sa spécificité à un être extraordinaire. Le principe premier, c’est Chronos, qui, dans l’éther des premiers âges du monde, fabrique un œuf d’une blancheur éclatante, d’où sort Phanès, être extraordinaire et double, doté de deux paires d’yeux, de deux sexes et d’ailes, affublé de plus de têtes de lion, de bélier, de taureau et de serpent. Cet être premier (et pluriel, comme on le voit), on l’appelle aussi Eros, Protogonos (littéralement le premier né), Métis, Eriképaios.
Les mythologies – et plus particulièrement les cosmogonies – sont toujours un écheveau bien compliqué à démêler tant s’entremêlent ses fils : nous apprenons ainsi que dans la suite de la théologie orphique (résumée ici à gros traits, bien entendu), Phanès enfante avec la Nuit (sa mère, son épouse et sa fille à la fois, sacré tiercé) Ouranos et Gaia, qui eux-mêmes engendreront (les chiens ne font pas des chats) quelques monstres bien connus, Cyclopes, Hécatonchires et Titans – d’où vient Cronos (sans H), qui châtre Ouranos son père, qui enfante avec Rhéa des enfants qu’il dévore, d’où parviendra à s’échapper quelqu’un que nous connaissons bien, Zeus. Nous retrouvons là un terrain connu, Zeus châtrant son père à son tour, sauf que nous nous éloignons ensuite d’Hésiode puisque Zeus, en effet, avale ensuite Phanès (le principe premier, donc) ce qui lui permet ensuite de créer dieux et humains. L’un des enfants de Zeus est Dionysos, à qui Zeus transmet la souveraineté. Mais les Titans jaloux piègent Dionysos, le tuent, le découpent et le mangent. Zeus coléreux les foudroie, les enchainent et les exilent dans le Tartare. Athéna ayant réussi à sauver le cœur toujours palpitant de Dionysos, elle l’apporte à Zeus qui redonne vie à Dionysos, et, comme le dit Luc Brisson dans sa postface, « comme Dionysos est aussi appelé Zeus, Eriképaios, Mètis, Protogonos, Eros et Phanès, tout peut recommencer ». Voilà qui donne une idée du sacré tintamarre auquel se livrent déités et démiurges dans le ciel de nos mythes. Orphée, on le comprend bien, n’est pas pour rien le premier poète au vu de cette cosmogonie foudroyante et explosive, dispersive et fragmentée : petite grenade qui explose en un monde.
Au nom d’Orphée sont aussi associés d’autres textes, connus le plus souvent seulement par les noms d’œuvres puisque leur contenu a été avalé par la nuit de l’oubli : un poème, apparu au Ve siècle après J.C. les Argonautiques (à ne pas confondre avec l’œuvre du même nom par Apollonios de Rhodes) censé avoir composé par Orphée pour son disciple Musée et racontant le périple des Argonautes ; un recueil d’Oracles(car Orphée est aussi devin) ; une Descente chez Hadès, aujourd’hui perdue ; des hymnes célébrant Dionysos, Eros et Déméter, et les nombres de 1 à 10 ( ! ) ; des Lapidaires, description de pierres et de leur usage magique ; une Dodécennie, ouvrage astrologique inspiré des Chaldéens ; des Ephémérides ; un Cratère, « faisant probablement allusion à l’âme du monde » ; bref, tout un programme foncièrement décéptif puisqu’il ne reste à peu près de tous ses ouvrages, au mieux connus par maigres fragments souvent sibyllins. Mais le pouvoir des listes est parfois tout aussi suggestif que les œuvres eux-mêmes, et ces titres tracent une ligne de fuite où s’égarent le rêve et le désir.
Mais l’essentiel du livre consiste, à défaut de pouvoir donner corps véritable à Orphée poète, en une série de témoignages antiques qui reviennent sur l’affaire Orphée :
« 1. Sextus Empiricus, Contre les grammairiens I, 203 Bekker (T11ii KERN = T8821 BERNABÉ) : La plus ancienne poésie reconnue est celle d’Homère. Il ne nous est, en effet, pas parvenu de poème plus ancien.
2. Sextus Empiricus, Contre les grammairiens I, 204 Bekker (T11ii KERN = T8821 BERNABÉ) : Cependant tout le monde n’est pas d’accord pour voir dans Homère le poète le plus ancien ; certains disent en effet qu’Hésiode l’a précédé ainsi que Linos, Orphée, Musée et beaucoup d’autres. »
S’en suit une longue et passionnante série de témoignages, comme autant de pistes que le lecteur limier peut remonter pour chercher sa trace. Orphée voyage, à travers les pays et les cultures, puisque sa figure serait fondatrice de l’Orphisme, sorte de religion mineure associée aux cultes à mystères (comme les Mystères d’Eleusis, que l’on voit passer par exemple dans Les Mémoires d’Hadrien), dont on ne sait pas vraiment si elle a existé ou si elle n’est qu’un mythe qui a répandu la figure du poète cosmologique :
« 17. Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, 1, 96, 2-6 (T96 KERN = T48+F61 BERNABÉ) : Les prêtres d’Égypte racontent en effet, sur la foi de leurs livres sacrés, qu’ils reçurent jadis la visite d’Orphée, de Musée, de Mélampous et de Dédale, et aussi du poète Homère, de Lycurgue de Sparte, de Solon d’Athènes et du philosophe Platon. Vinrent également Pythagore de Samos et le mathématicien Eudoxe, et aussi Démocrite d’Abdère et Enopide de Chios. Comme preuve de toutes ces visites, ils montrent les statues des uns, les lieux et les monuments qui portent les noms des autres ; ils tirent aussi argument de chacune des branches du savoir que chacun de ces personnages pratiquait, montrant qu’ils avaient rapporté d’Égypte toutes les connaissances qui les ont fait admirer chez les Grecs. C’est ainsi qu’Orphée en rapporta la plupart des rites de ses mystères, les cérémonies orgiaques qui évoquent ses errances et sa description mythique des Enfers. Car les mystères d’Osiris sont les mêmes que ceux de Dionysos et ceux d’Isis ressemblent singulièrement à ceux de Déméter : les noms seuls sont changés ; les châtiments des impies dans l’Hadès, les prairies des Bienheureux et ces scènes imaginaires qui ont été représentées par tant d’auteurs, c’est lui qui les a introduits en imitation des usages funéraires de l’Égypte. Hermès Psychopompe par exemple, selon l’antique coutume égyptienne, amène le corps d’Apis jusqu’à un certain lieu où il le remet à un personnage qui porte le masque de Cerbère. Orphée a introduit cette légende chez les Grecs, et Homère à sa suite en fait mention dans ses poèmes (Odyssée, XXIV, 1-2) »
De temps en temps se dessine, par le document recueilli, la voix qui aurait pu être celle d’Orphée. L’un des poèmes attribués commence par ce vers si symbolique : « Je vais chanter pour les initiés – mettez des portes devant vos oreilles profanes ». Parfois c’est un fragment échappé à la flamme du néant qui nous conserve un plan pour entrer aux enfers :
« 67. Lamelle d’or provenant de Thourioi, Ive siècle av. J.-C. [Naples, Musée archéologique national, n° 111463] (32f KERN = F487 BERNABÉ = II B 2 PUGLIESE CARRATELLI 2003) :
Mais sitôt que l’âme a quitté la lumière du soleil,
Va sur la droite aussi loin qu’on peut
Aller, en étant bien sur tes gardes
Salut, ô toi qui as souffert la peine;
cette peine tu ne l’avais jamais connue auparavant,
Tu es devenu dieu d’homme que tu étais.
Chevreau, tu es tombé dans le lait
Salut, salut, toi qui chemines sur la voie de droite,
Vers les saintes prairies et les bois de Perséphone. »
Et c’est aussi l’occasion de réentendre Virgile lui-même, qui raconte cette descente dans Les Géorgiques :
« Il pénétra même dans les gorges du Ténare, profonde entrée de Dis, et dans le bois enténébré de noire épouvante; il aborda les Mânes, leur roi redoutable et ces cœurs qui ne savent pas s’adoucir aux prières des humains. Cependant émues par son chant, du fond des demeures de l’Érèbe, les ombres ténues et les fantômes des êtres privés de la lumière s’avançaient, aussi nombreux que les milliers d’oiseaux qui se cachent dans le feuillage, quand Vesper ou une pluie d’orage les chasse des montagnes : des mères, des maris, des corps de héros magnanimes qui ont accompli leur vie, des enfants, des jeunes filles mortes avant le mariage, et des jeunes gens placés sur le bûcher sous les yeux de leurs parents; autour d’eux un bourbier noir, les hideux roseaux du Cocyte, le marais odieux qui les tient prisonniers de ses ondes croupissantes, et le Styx qui les enferme neuf fois dans ses replis. Bien plus, la stupeur saisit même les demeures de la Mort, au plus profond du Tartare, et les Euménides aux cheveux entrelacés de serpents azurés ; Cerbère, béant, fit taire ses trois gueules, et la roue d’Ixion avec le vent qui la fait tourner s’arrêta. »
La remontée :
« Déjà, revenant sur ses pas, Orphée avait échappé à tous les hasards ; Eurydice lui était rendue et remontait vers les airs en marchant derrière lui (car Proserpine lui en avait fait une loi), quand un égarement soudain s’empara de l’imprudent amant, égarement bien pardonnable, si les Mânes savaient pardonner ! Il s’arrêta, et au moment où ils atteignaient déjà la lumière, oubliant tout, hélas ! et vaincu dans son cœur, il se retourna pour regarder son Eurydice. Aussitôt s’évanouit le résultat de tous ses efforts, le pacte conclu avec le tyran cruel fut rompu, et trois fois un bruit éclatant monta des marais de l’Averne. Alors : « Quelle est, dit-elle, cette folie qui m’a perdue, malheureuse que je suis, et qui t’a perdu, Orphée ? quelle folie ? voici que pour la seconde fois les destins cruels me rappellent en arrière et que mes yeux se ferment, noyés dans le sommeil. Et maintenant, adieu ! je suis emportée dans la nuit immense qui m’entoure et je tends vers to des mains impuissantes, hélas ! je ne suis plus à toi. »> Elle dit, et hors de sa vue, soudain, comme une fumée se confond avec l’air impalpable, elle fuit du côté opposé ; en vain il s’évertuait à saisir des ombres, il voulait lui parler et lui parler encore : elle ne le vit plus, et le nocher d’Orcus ne permit plus qu’il repassât le marais qui les séparait. »
Puis le malheur élégiaque et la mort défragmentée :
« Aucun amour, aucun hymen ne fléchirent son cœur ; seul à travers les glaces hyperboréennes, les neiges du Tanaïs et les champs que les frimas du Riphée ne quittent jamais, il allait, pleurant la perte d’Eurydice et l’inutile faveur de Dis. Cet hommage irrita les femmes du pays des Cicones ainsi dédaignées au milieu des cérémonies sacrées et des orgies nocturnes en l’honneur de Bacchus, elles déchirèrent le jeune homme et dispersèrent les lambeaux de son corps dans la vaste étendue des campagnes. Alors même que sa tête arrachée de son cou marmoréen roulait au milieu des tourbillons, emportée par l’Hèbre Eagrien, d’elle-même sa langue glacée appelait encore Eurydice. »
Orphée. Poèmes magiques et cosmologiques, livré sans mode d’emploi, se conçoit comme un puzzle ou une enquête. Le tout se lit comme un vaste poème démembré, à la manière des fragments d’Héraclite, dont il s’agirait de recomposer, par la trace, par l’archéologie, le souvenir de la silhouette. Ce

grand poème ne nous est pas parvenu, car peu, très peu les grandes œuvres qui durent compter nous sont parvenus. Le poème d’Orphée manque, il n’en subsiste que des reliques qui forment un maigre patchwork rapiécé par l’exégèse, mais parfois les manques aimantent ceux qui cherchent, ils forment un appel d’air qui attire, fait venir à soi la curiosité et le désir de savoir. Et la tradition, si elle consacre Orphée en premier poète, le fait parce qu’il est peut-être le premier à faire du verbe un moyen d’ordonner le monde : c’est lui qui forme dans la matière vivante du poème une furieuse cosmologie où tout s’éreinte et se fracasse.
Orphée. Poèmes magiques et cosmologiques, Paris, Les Belles Lettres, choix de textes et traductions par Alain Verse, édition revue et augmentée par Alexandre Marcinkowski, post-face de Luc Brisson, 2023, 21€