J’aimerais être une souris au Palais Bourbon pour, sous les sièges, voir les jambes des politiques, le squelette de la loi, la silhouette des amendements. Avec mes petits yeux, VOIR et enregistrer toutes les lois, la nuit, le jour, entendre chaque voix sans perdre une miette. Une miette de rongeur.

« C’est un livre et puis c’est tout ». C’est ainsi qu’Alice Zeniter conclut le « préliminaire » de Toute une moitié du monde après avoir annoncé que ce ne serait ni un essai ni une « rêverie », terme qui sans renvoyer à un genre codifié comme l’essai, ne convient pas plus à ce qu’elle nous propose. De même, Sylvia P. d’Ananda Devi n’est ni une biographie, ni un roman, ni un essai sur la poétesse Sylvia Plath mais tout cela à la fois. Bref, ce sont deux livres et puis « c’est tout ». C’est effectivement « tout », tout ce qui concerne la littérature : la lecture et l’écriture, le réel et la fiction. Ces deux lectrices-écrivaines, écrivaines-lectrices nous offrent deux livres hybrides tout aussi passionnants l’un que l’autre.

Livre polymorphe, L’Expe(r)dition se présente comme la chronique d’une exploration, un récit de voyage, la mise en abyme d’un récit de voyage, un traité de navigation, une confession intime (épistolaire). Il est question de l’exploration de V.J. Béring qui découvrit le point de rupture territorial entre la Sibérie orientale et l’Alaska, là où l’Est et l’Ouest se séparent en se retrouvant.

Tout seul, il étire ses rayons dans le ciel bleu-gris, le soleil. Il y a des gens qui parlent et des gens qui ne parlent pas, des gens qui marchent, et des gens qui font exprès de ne rien faire. La rue sent le fût vide, la cigarette, les rats. L’été a rempli la ville de groupes de gens qui parlaient fort, qui filmaient tout, qui cassaient les verres, vidaient les supermarchés et remplissaient les bus. Depuis, les pavés qui entourent le port sont : noirs. La ville semble : vide.

Incantation pour nous toutes. Voilà un titre qui provoque en moi une curiosité et un impérieux désir de lecture. Entre mes mains, le livre semble petit, fragile, secret et il me vient à son égard un curieux sentiment de possessivité. La couverture sombre teintée à la façon des tableaux de Soulages d’une subtile nuance de violet me le rend encore plus précieux.

Le pouvoir est peut-être la seule chose dans ce monde qui ne gagne pas à être aimée.
Antoine de Saint-Exupéry, Carnets

Dans un crépuscule de feu digne de Gone with the Wind/Autant en emporte de Victor Fleming (1939), mais orchestré là par Dame Nature, un ponton entre ciel et mer. L’ombre chinoise d’un homme en costume entre dans un plan fixe par la droite, avance au centre de l’image, s’accoude au ponton. Le poids de son corps entraîne le spectateur dans la profondeur de sa réflexion. L’homme se redresse, quitte le plan d’un pas lent par la gauche.

Mantra, schibboleth, mot-animal, mot-d’-aucune-langue, mot-de-toutes-les-langues-de-fantômes, Mdeilmm m’a d’emblée paru familier. Voilà un titre, tout cixousien, qui nous souhaite bienvenue, qui, sous son septuor de lettres — cinq consonnes et deux voyelles à l’hémistiche du vocable — nous lance son sous-titre, Parole de taupe. Quand la taupe se lève, aussitôt on pense à Kafka, à Shakespeare, à l’animal fouisseur qui creuse ses terriers dans la chair du temps.

Les mots ne manquent pas pour décrire Goliarda Sapienza : atypique, forte, libre, intransigeante, talentueuse, complexe, ambiguë, charnelle et tendre. Une nébuleuse de mots  l’entoure de prestige comme un halo ou la poursuit comme un voile brumeux. L’originalité et la marginalité de ses écrits sont souvent rapportées à son éducation originale, à sa naissance dans une famille socialiste, anarchiste, sicilienne, et qui plus est recomposée. L’image construite est celle d’une femme indépendante dont la manière d’être et de vivre constitue aujourd’hui un modèle d’émancipation politique et féministe.